C’est l’histoire d’une petite fille…

Courses / 25.05.2021

C’est l’histoire d’une petite fille…

Par Adeline Gombaud

Docteur de Ballon a remporté pour la deuxième année consécutive le Grand Steeple-Chase de Paris. Sa première supporter n’est autre que son entraîneur, Louisa Carberry, née Brassey, arrivée de son Angleterre natale il y a douze ans, sans parler le français et connaissant à peine le fonctionnement d’une écurie de courses…

Le pitch

Il est 17 h lundi, lendemain de Grand Steeple-Chase de Paris. Louisa Carberry quitte l’hippodrome champêtre de Rostrenen, où elle a sellé deux partants. Le matin, elle a fait les boxes, s’est occupée de Docteur de Ballon et a répondu aux nombreuses sollicitations de la presse. Il n’y a pas de jour férié dans ce métier ! Elle a deux bonnes heures de route pour rejoindre sa base de Sennones, et donc un peu de temps pour répondre à nos questions…

Une petite fille qui ne pensait qu’aux poneys

« J’étais une petite fille obsédée par les chevaux, et j’ai eu la grande chance d’être élevée au contact de la nature. Mes parents n’étaient pas de ce milieu, mais ils étaient passionnés de chevaux, et avec mon frère, nous pratiquions beaucoup la chasse à courre. Toutes ces journées passées en pleine campagne, à partager réellement des moments avec son cheval… J’adorais ça. Vers six ou sept ans, ma mère a commencé à m’accompagner sur des concours complets. D’abord à petit niveau, puis c’est devenu plus sérieux, puisque j’ai monté jusqu’en 4 étoiles. Mes parents n’étaient pas inquiets que je tombe ou que je me blesse : en revanche ils étaient conscients qu’ils n’avaient pas les moyens de m’aider à devenir professionnelle, et que ce métier était très dur, sans réelle reconnaissance… Après avoir eu mon bac, j’ai pris une année sabbatique et je suis partie en Nouvelle-Zélande, où j’ai travaillé dans un haras qui élevait à la fois des chevaux de complet et de course. »

Le rêve des Jeux Olympiques

« Quand je suis rentrée en Angleterre, j’ai annoncé à mes parents que je voulais devenir cavalière professionnelle. Ils m’ont répondu qu’il était hors de question que je me lance sans bagage universitaire, au cas où ça ne marche pas. Ils voulaient que j’aie une solution de repli, et aujourd’hui, je les en remercie ! Je suis partie étudier le commerce et l’espagnol à l’université de Bristol. Pour gagner un peu d’argent de poche, j’ai voulu travailler dans une écurie de courses. Une amie m’a conseillé de taper à la porte d’Henrietta Knight, l’entraîneur de Best Mate, Édredon Bleu… C’était une écurie familiale et elle pensait que c’était bien pour débuter. C’est là que j’ai découvert les chevaux de course. Je montais au lot, et en parallèle, j’avais toujours mes chevaux de complet. Je rêvais de faire Badminton, de gagner une médaille aux Jeux Olympiques… Je n’ai pas fait Badminton : la première année, mon cheval a fait une tendinite et la deuxième, les organisateurs ont été obligés d’éliminer certains engagés car nous étions une centaine. Ce n’était pas plus mal car mon cheval était un peu limité pour ce genre d’épreuves. J’ai poursuivi ma découverte des courses en allant passer quelque temps à Madrid, chez un entraîneur de plat basé à la Zarzuela. J’ai commencé à travailler dans des écuries de complet, notamment chez Andrew et Bettina Hoy où j’avais le rôle de second d’écurie. C’était au moment des J.O. d’Athènes. Ils m’ont appris à préparer un cheval pour faire un cinq étoiles : l’amener au maximum de sa condition physique et mentale… Ce sont des choses qui me servent encore aujourd’hui, car la préparation est très similaire à celle d’un cheval de course, le dressage aussi. À côté de ça, je me rendais compte qu’il serait très difficile de gagner ma vie dans ce milieu. J’avais vingt-quatre ans, pas vraiment d’attaches, les poches de plus en plus vides… Je me suis dit que je devais bifurquer vers les courses et voyager. J’avais pensé à l’Australie, les États-Unis et la France. Mais il n’y avait qu’en France que les courses d’obstacle étaient vraiment développées… Un ami de la famille m’a conseillé d’aller chez Criquette Head ou Alain de Royer Dupré. Comme il connaissait ce dernier, il l’a appelé et monsieur Royer a accepté de me prendre comme cavalière… »

Chantilly, comme un magasin de jouet

« Je suis arrivée à Chantilly ne parlant pas un mot de français, un 14 février, jour de Saint Valentin, sans connaître personne, si ce n’est des connaissances de connaissances, Lizzy Sainty et Isabel Mathew. Je me rappelle que je leur avais envoyé un message pour leur demander d’être mes amies ! Elles le sont toujours aujourd’hui et ont été d’un grand soutien dans les moments difficiles. Le troisième jour, à l’écurie, j’ai aussi rencontré Carla O’Halloran, avec laquelle je suis restée très proche. J’ai dû me mettre au français très rapidement. Quant aux chevaux, j’ai beaucoup appris avec Alain de Royer Dupré. Pour moi, il est et reste le maître. Comme moi, il a des bases en équitation classique. J’étais admirative de la façon dont il dressait les chevaux, les amenait sur un objectif. À l’époque, Francis-Henri Graffard était son assistant. C’étaient de belles années, au cours desquelles j’ai beaucoup appris. Côtoyer tous ces chevaux… J’étais comme une enfant dans un magasin de jouets ! »

Ramer pour y arriver

« J’ai rencontré Philip Carberry lors du Grand Steeple 2010. C’était le dernier Grand Steeple de Princesse d’Anjou. Quand Jean-Paul Sénéchal, pour lequel il montait beaucoup, a pris du recul, Phil s’est retrouvé avec beaucoup moins de montes et nous nous sommes dit que c’était le moment de se lancer. Nous voulions absolument être à la campagne. Alors nous avons loué huit boxes à Senonnes à monsieur Giteau, et j’ai passé ma licence dans la promotion de Gabriel Leenders, Carla O’Halloran… Les débuts ont été très durs. Et cela reste compliqué encore aujourd’hui ! Nous avons énormément travaillé, comme tous les entraîneurs d’ailleurs. Si nous avons tenu, c’est parce que nous n’avions rien à perdre. C’est sûr que le nom de Carberry nous a sans doute aidés à nous faire connaître. Mais nous avons vraiment ramé au début… Quand c’est trop dur, tu sais que tu peux appeler tes copines pour te remonter le moral. En 2017, nous avons acheté l’écurie de Nicolas Madamet où nous sommes encore aujourd’hui. Philip gère beaucoup le côté courses. Il a été un grand jockey, son père a été entraîneur… Moi, c’est plutôt le côté cheval, soins… Nous nous sommes beaucoup soutenus. C’est important d’être deux dans les moments difficiles. »

La sécurité avant tout

« Concernant le dressage des chevaux, je me suis beaucoup servie de mon expérience de cavalière de complet. Pour Philip et pour moi, la sécurité des chevaux et des jockeys est primordiale. Nous tenons beaucoup à ce que nos chevaux sachent faire "la petite foulée" avant de sauter. Lors de leur dressage, on leur fait sauter des banquettes, des obstacles de cross… Cela évite beaucoup de chutes, et cela permet aussi de moins dépenser d’énergie pendant le parcours. Nous étions aussi très attachés à la possibilité de lâcher nos chevaux au paddock le plus possible, ce que nous permet notre écurie et ses 20 ha de prés. Je pense que le bénéfice pour eux est beaucoup plus grand que les éventuels risques qu’ils encourent. Ils ont une vraie vie de cheval, ils marchent, ils broutent ! Les trotteurs passent aussi beaucoup de temps dehors. Je pense que c’est un bon système, notamment pour l’appareil respiratoire. Docteur de Ballon a désormais 9ans. Il n’a plus besoin de sauter régulièrement. Entre le Prix Murat et le Grand Steeple, il n’a sauté qu’une fois. Je ne dis pas que ma méthode est la meilleure, mais elle convient au cheval ! Il a eu des soucis de santé par le passé, donc autant le préserver. »

Le cheval d’une vie

« Il m’est difficile d’exprimer mes sentiments après ce deuxième succès dans le Grand Steeple. L’an dernier, pour nous, c’était inimaginable de gagner une telle course. Et pourtant, il l’a fait. Cette année, j’avais dit à Bertrand Lestrade de monter le cheval pour lui, de prendre les obstacles les uns après les autres, de se faire plaisir… Ce n’était que du bonus. Ils avaient déjà prouvé qu’ils étaient des champions, et s’ils n’avaient pas gagné, ils seraient restés des champions ! En remportant la course pour la deuxième fois, il rentre dans l’histoire. Je suis tellement fière de ce cheval ! J’ai dit après la course qu’il était un don du ciel et c’est vraiment ce que je ressens. Nous avons une chance infinie d’avoir croisé sa route. C’est notre Best Mate, notre Arkle, notre Zarkava ! Je suis fière de lui comme un parent peut l’être de son enfant quand il réussit un examen : cette victoire, elle lui revient entièrement ! Et aussi à ses propriétaires éleveurs, les Gasche-Luc. Je crois que beaucoup de gens ont été touchés par sa victoire. À Rostrenen, j’ai reçu plein de félicitations ! Mes parents et mon frère étaient aussi très émus. Ils savent à quel point il est difficile de réaliser cela, et ils sont également très reconnaissants envers Docteur. C’est un cheval qui change une vie ! Il nous rend très humbles. L’an dernier, pendant la Covid, quand il n’y avait plus de courses et que Docteur était sur la touche, c’était très dur. Tu te lèves le matin et tu te demandes pourquoi tu n’as pas choisi un métier normal, dans un bureau, où tu peux profiter de tes week-ends… Mais la passion est trop forte. Rien n’est jamais acquis. Il faut toujours travailler, se remettre en question. Lundi, je me suis levée, j’ai fait les boxes, puis je suis partie à Rostrenen. On n’arrête jamais : je ne me plains pas, c’est la vie dont j’ai rêvé, et je sais que beaucoup d’entraîneurs font également ce genre de sacrifices, sans pour autant tomber sur un Docteur de Ballon ! Je pense aussi à notre équipe, à tous les gens qui travaillent pour nous : c’est leur victoire aussi. »