Emirates Poule d’Essai des Poulains J+1 : Julie Mestrallet : « Le galop est plus ouvert qu’il n’y paraît »

Élevage / 17.05.2021

Emirates Poule d’Essai des Poulains J+1 : Julie Mestrallet : « Le galop est plus ouvert qu’il n’y paraît »

Oui, les belles histoires existent au galop. Dans le sens noble du terme, c’est-à-dire celles qui récompensent le travail de véritables hommes et femmes de cheval. C’est le cas de celle de Cœursamba, lauréate de l’Emirates Poule d’Essai des Pouliches (Gr1).

Par Adrien Cugnasse

De manière un peu audacieuse, il y a trois jours, nous avions introduit notre article sur le dimanche classique de ParisLongchamp avec ces mots : « Chacun d’entre vous, quelle que soit la taille de votre élevage ou de votre écurie, peut courir et même gagner les Poules… » Parfois, même les journalistes ont besoin d’un peu de chance ! Et le succès de Cœursamba (The Wow Signal) répond assez bien aux critères du portrait robot que nous avions grossièrement dessiné : elle vient des ventes, elle n’appartient pas à une superpuissance du galop, elle est issue d’un étalon français et elle est entraînée en région ! La Poule de Cœursamba, c’est donc une victoire aux multiples symboles. Et c’est notamment celle de la jeunesse : un haras qui n’a pas dix ans et un propriétaire, Abdullah Fahad Al Attiyah, tout récent sur la scène française.

Dans son élevage, Julie Mestrallet n’a jamais pu s’appuyer sur la quantité, n’ayant pas plus de six naissances annuelles (dont certaines en association) sur la décennie passée. Pourtant, les résultats sont au rendez-vous, avec Cœursamba bien sûr, mais également sa sœur Lady Sidney (Mr Sidney), quadruple gagnante de Quinté sur 1.900m et 2.000m et troisième du Prix Zarkava - Fonds Européen de l’Élevage (L), ou encore Avrilomanoir (Penny’s Picnic), récent lauréat de Classe 2 et troisième du Prix Haras de Bouquetot - Critérium de l’Ouest (L) à 2ans, et enfin O’Juke (Jukebox Jury), premier lauréat classique du haras à l’occasion du St Leger Italien (Gr3).

Répondre aux attentes du marché. Au fil du temps, les croisements du haras de l’Aumônerie font de plus en plus souvent la part belle à la vitesse. Comme avec The Wow Signal (Starspangledbanner), un lauréat du Prix Morny (Gr1) et des Coventry Stakes (Gr2). Julie Mestrallet explique : « La vitesse, c’est ce que les gens recherchent. Au départ, j’utilisais surtout les étalons qui me plaisaient pour produire des chevaux de course. Mais au bout d’un certain moment, il faut élever des sujets qui plaisent aux ventes si l’on veut s’en sortir. J’essaye donc d’apporter un peu de vitesse et de précocité, même si j’utilise parfois des étalons comme Jukebox Jury (Montjeu) ou Australia (Galileo). Maréchale (Anabaa), la mère de Cœursamba, et O’Keefe (Peintre Célèbre), celle d'O’Juke, ont été saillies par Hello Youmzain (Kodiac) cette année. En 2020, Maréchale a été croisée avec Starspangledbanner (Choisir)… pour refaire le croisement de Cœursamba. Elle n’avait pas encore débuté au moment de la saillie, mais je me souvenais d’elle comme d’une magnifique pouliche. En ce qui concerne les croisements, j’aime me faire ma propre idée. J’accorde beaucoup d’importance à la conformation… et au coup de cœur ! »

Partir de zéro. Julie Mestrallet s’est lancée dans l’élevage sans avoir de moyens importants. Elle est presque partie de zéro, et tout en continuant à travailler par ailleurs chez le docteur vétérinaire Christopher Stockwell, puis chez l’entraîneur Jennifer Bidgood, et désormais au sein de la société d’assurance Markel. Après une décennie d’élevage, Julie Mestrallet explique : « Au départ, j’ai mis trop de chevaux à l’entraînement. Et je ne le referai pas, même si cela arrive encore parfois lorsque je défends mes élèves aux ventes. J’ai commencé à vendre à partir de l’arrivée de Maréchale car elle avait un papier suffisant pour cela. Petit à petit, j’ai formé des associations pour élever. J’ai des clients qui élèvent et nous partageons donc les risques. » Julie Mestrallet poursuit : « Je pense que le galop, pour les nouveaux venus, est plus ouvert qu’il n’y paraît. Surtout si l’on compare aux sports équestres. Bien sûr, il faut avoir de la chance. Mais le cycle est plus court et on peut trouver différentes sources de revenus pour rentabiliser un élevage. Par exemple, dans mon cas, ce sont les pensions de chevaux appartenant à des propriétaires qui font tourner le haras. »

De mères en filles. Cœursamba a été élevée au haras de l’Aumônerie par Julie Mestrallet, en association avec sa mère, Francine Mestrallet, et sa fille, Agathe Cousin Mestrallet, âgée de 4ans. C’est assurément le plus jeune éleveur classique dont nous ayons connaissance ! Le haras a été fondé par Francine Mestrallet avec une belle réussite chez les poneys et chevaux de sport, sous l’affixe "St Hymer". Cependant, face à un marché changeant, l’activité a cessé. Julie Mestrallet poursuit : « Ma mère a eu jusqu’à cinquante chevaux. Elle a vraiment une âme d’éleveur et continue à m’aider, tout en étant associée sur Maréchale [achetée 2.500 € à l’amiable, ndlr] et O’Keefe [achetée 19.000 € sur le ring d’Arqana, ndlr]. Je ne voulais pas reprendre le haras au départ, surtout avec les chevaux de sport. Ce ne fut pas facile pour ma mère car c’était le travail d’une vie. Mais pour moi, ce n’était pas aussi difficile. Et c’est la raison pour laquelle j’ai suivi une autre carrière professionnelle. Mais lorsque je travaillais chez le docteur Stockwell, à Falaise, j’ai commencé à m’intéresser aux origines des chevaux de sa clientèle. Notamment ceux du haras du Quesnay, où est née Maréchale. Progressivement, j’ai commencé à suivre les courses, les familles, les étalons… Au point de devenir une passion. J’ai une très grande admiration pour Alec Head et l’élevage Wertheimer. » Ce sont donc des femmes de cheval qui s’occupent des pensionnaires de l’Aumônerie : « Au haras, nos chevaux sont rentrés tous les soirs. Je n’élève pas en troupeau et les juments sont deux par deux. J’ai beaucoup de petits paddocks et des boxes un peu partout. Mon personnel, une équipe de filles, est vraiment super. Les yearlings prennent tous les repas au box. »

Diversifier ses activités. Julie Mestrallet poursuit : « Je n’ai que deux juments personnelles, et des pourcentages dans cinq ou six autres Aux ventes, on peut s’en sortir avec de petites saillies si l’on a de beaux chevaux. Le haut de gamme tire son épingle du jeu, mais il faut vraiment que les résultats sportifs soient au rendez-vous. L’entre deux est plus compliqué. » Grâce à la réussite de ses premiers chevaux de course, Julie Mestrallet a investi. Et cet été elle va présenter aux ventes un yearling par Siyouni (Pivotal) et la sœur de Zarkava** (Zamindar). Ou encore un Al Kazeem (Dubawi) sur la sœur de Pao Alto (Intello), lauréat du Prix La Force (Gr3). Julie Mestrallet détaille : « Je crois beaucoup en ces deux yearlings, comme dans le produit d’Almanzor (Wootton Bassett) que nous avons acheté avec des clients en décembre. J’aime bien acheter, avec des clients, des foals pour faire des pinhookings. » C’est ainsi que le haras de l’Aumônerie a vendu Ventura Lightning (deuxième des Rockingham Stakes, L), Secret Time (deuxième du Prix d’Aumale, Gr3) et Directa (Prix Fille de l’Air). Elle poursuit : « Nous choisissons avant tout des modèles. Directa n’a pas fait très cher aux ventes car elle n’était pas carrée, pour cause d’un abcès. Elle a eu de la chance de tomber chez Joël Boisnard. C’est une belle histoire car il nous avait vraiment confiance dans le cas de Directa qui n’était pas nickel aux ventes. »

La souche de cœur d’Omar Sharif.

La quatrième mère de Cœursamba, Pink Pearl (Val de Loir),a une histoire particulière. Achetée lors de la dispersion de l’effectif du baron Gerard de Waldner par Omar Sharif, elle fut alors le prix record pour un 2ans à l’entraînement en France, à 470.000 francs. Inédite, elle n’était pas une gravure de mode et la presse de l’époque était assez perplexe face à cet achat de l’acteur. Pourtant, elle a largement confirmé en course. Troisième du Prix du Calvados (Gr3), elle est montée sur le podium des Prix Saint-Alary et Vermeille (Grs1). En 1980, Omar Sharif avait expliqué au micro de la télévision publique : « J'ai une douzaine de chevaux. J'en achète tous les ans. La raison pour laquelle je continue de travailler, c'est uniquement pour acheter plus de chevaux et pour pouvoir les entretenir. Ils coûtent assez cher (…) Je crois que j'ai été amoureux de Pink Pearl. Vraiment amoureux. C'est une pouliche que j'ai achetée dès que j'ai gagné mon premier gros cachet. Elle était très féminine, très belle… mais presque infirme car très cagneuse (…) Elle ne m'a produit que des gagnants. J’ai un amour gigantesque pour cette jument et sa descendance. »

Starspangledbanner en grande forme

Cœursamba est une petite-fille de Starspangledbanner, un étalon de Coolmore qui a connu un grand week-end. Dimanche à Naas, l’inédite Hermana Estrella a remporté les Coolmore Fillies Sprint Stakes (Gr3), le premier Groupe de l’année réservé à la génération 2019. Lors de la même réunion, la 4ans Back to Brussels s’est classée deuxième des Sole Power Sprint Stakes (L). Le 3 mai, la 2ans Castle Star a gagné les Gain First Flier Stakes (L). Proposé à 22.500 €, Starspangledbanner a un taux de black types par partant de 16,8 %. À titre de comparaison, l’étalon français de référence, Siyouni (Pivotal) est à 14,1 %. Hermine Bastide (représentante pour la France) et David O’Loughlin (directeur commercial) de Coolmore nous a confié : « Avec Castle Star et Hermana Estrella, Starspangledbanner a donné deux lauréats des trois épreuves black types du programme européen pour les 2ans. L’autre Listed, à York, a été remportée par un produit de No Nay Never (Scat Daddy) ! Castle Star et Hermana Estrella sont entraînées par Fozzy Stack, dont la mère, Liz Stack, a une histoire particulière avec Starspangledbanner. Elle est en effet l’éleveur de son premier gagnant de Gr1, The Wow Signal, le père de Cœursamba ! Maréchale, la mère de Cœursamba, est suitée d’un très beau mâle de Starspangledbanner. L’étalon saillit très bien les juments qu’on lui présente actuellement. Et nous sommes en mesure d’accepter quelques poulinières supplémentaires. S’il fut lui-même un sprinter, notamment lauréat des Golden Jubilee Stakes à Royal Ascot et de la July Cup (Grs1), il a été capable de remporter son unique sortie sur 1.600m, dans les Caulfield Guineas. Starspangledbanner convient à des juments très différentes.

The Wow Signal est issu d’un père de mère qui était un top cheval de 2.400m, High Chaparral (Sadler’s Wells). Millisle (Starspangledbanner), meilleure 2ans européenne de sa génération, était issue d’une mère par le top-sprinter Indian Ridge (Ahonoora).

Starspangledbanner est issu de la proche famille de l’étalon de Coolmore Highland Reel (Galileo). Un cheval capable de gagner les Vintage Stakes (Gr2) à 2ans sur 1.400m. Puis de remporter sept Grs1 de 2.000m à 2.400m. »