Philippe Demercastel : « David contre Goliath, c’est l’histoire de ma vie ! »

Courses / 08.05.2021

Philippe Demercastel : « David contre Goliath, c’est l’histoire de ma vie ! »

Philippe Demercastel : « David contre Goliath, c’est l’histoire de ma vie ! »

Par Adeline Gombaud

Fort Payne, c’est la belle histoire de 2021. Ce candidat au Prix du Jockey Club, qui devrait valider son ticket mardi dans le Prix de Guiche, a été élevé par Philippe Demercastel. L’entraîneur récemment retraité découvre le stress que peuvent ressentir les propriétaires avant les grandes échéances…

Le Jockey Club, il connaît bien, Philippe Demercastel. Comme entraîneur, il a une longue histoire avec le Derby français. En 1994, Solid Illusion (Cozzene), gêné à 300m du poteau, n’avait été battu que de trois quarts de longueur par Celtic Arms (Comrade in Arms). Deux ans plus tard, c’est Le Destin (Zayyani) qui lui permet de se mesurer aux grandes maisons. Victoire d’un autre Bouchard, Ragmar (Tropular). Nez, courte tête : Le Destin est troisième. 2001, Chichicastenango (Smadoun) a devancé Anabaa Blue (Anabaa) d’une encolure dans le Lupin. La revanche a lieu à Chantilly : Anabaa Blue devance le pensionnaire de Philippe Demercastel d’une demi-longueur… Le gris aurait préféré que le Derby français se coure sur 2.100m ! L’entraîneur sellera ensuite à Chantilly des chevaux comme Vatori (Vettori), Spirit One (Anabaa Blue), Salsalavie (Fly to the Stars), Trincot (Peintre Célèbre), Topclas (Kutub)...

Cette année, alors qu’il a décidé de stopper sa carrière d’entraîneur en janvier dernier, c’est en tant qu’éleveur et copropriétaire de Fort Payne (Rio de la Palta) que Philippe Demercastel peut rêver classique : « C’est l’histoire de David contre Goliath, mais ça, c’est l’histoire de ma vie… »

En pensant à Hightori. L’histoire de Fort Payne débute il y a vingt ans, aux ventes de yearlings de Deauville. Philippe Demercastel achète pour un peu plus de 30.000 € (à peu près 200.000 F) une yearling présentée par le haras du Thenney. « Je l’ai achetée parce que je connaissais bien la qualité de sa famille… » Alba Verde (Midyan) descend en effet de l’une des plus belles souches de la famille Bader, pour qui Philippe Demercastel travaille depuis la retraite de Raymond Touflan. S’il n’a pas entraîné Kendor, l’oncle de la pouliche, il a dans ses boxes à cette époque un certain Hightori (Vettori) qui appartient lui aussi à la même famille que la yearling. Le poulain n’a pas pu courir les classiques en 2000, mais il s’est rattrapé en remportant le Prix Prince d’Orange (Gr3), en prélude à sa cinquième place de l’Arc. En 2001, Hightori a 4ans. Il s’est classé en mars troisième de la Dubai World Cup, puis deuxième de l’Ispahan (Grs1). Au cours de l’été, il a défié les anglais dans les Prince of Wales’s et les King George, deux Groupes 1 dont il se classera troisième.

La qualité ressort toujours… À 200.000 F, cette Alba Verde semble être un bon investissement, surtout pour un entraîneur qui aime aussi élever, à petite échelle. « Alba Verde montrait un peu de qualité ce matin, raison pour laquelle j’ai dû la courir dans le Prix d’Aumale  honnêtement, je ne me souvenais pas de cette tentative ! Mais en course elle n’était pas bonne. Je l’ai quand même gardée à l’élevage, pour son pedigree, persuadé que la qualité ressortirait un jour, comme un boomerang. Il a fallu se montrer patient… » Alba Verde a donné trois produits à la famille Demercastel, avant d’être vendue. Trois produits, et pas des champions. Lady Verde, issue de Meshaheer, est quand même conservée pour l’élevage. Toujours cette intuition que la qualité allait ressortir un jour ou l’autre… Elle est croisée deux fois avec Spirit One, que Philippe Demercastel a entraîné. En 2017, l’éleveur Demercastel se laisse séduire par Rio de la Plata : « Le cheval n’était pas cher (5.500 €) et c’était un drôle de cheval de course. Je l’avais vu gagner le Jean-Luc Lagardère et il m’avait impressionné. Je fais avec mes moyens : je ne peux pas aller à Frankel ou Sea the Stars, donc ce Rio de la Plata me plaisait bien… Enfin, vous savez, cela reste du hasard : si j’avais su que le croisement me donnerait un espoir classique, ça serait vous mentir ! »

Un poulain tardif… mais pas Fragile ! Fort Payne naît en février 2018, au haras de la famille Bader. Philippe Demercastel sait qu’il va bientôt arrêter d’entraîner. Il cherche donc à confier ce yearling un peu disgracieux, « surtout très tardif », précise son éleveur. « Je l’ai proposé à plusieurs entraîneurs qui n’en ont pas voulu. Les chevaux tardifs ne sont pas très à la mode. Nicolas Caullery, lui, y a toujours cru. Je suis d’autant plus content pour lui que le poulain lui donne raison ! »

Fort Payne, comme cette ville de l’Abalama, nichée au cœur des Appalaches… « J’adore les États-Unis. L’histoire de ce pays me fascine. Mais Fort Payne ne devait pas s’appeler ainsi. J’avais proposé trois noms à France Galop, et c’est le troisième qui avait été retenu… Or, le troisième, c’était Fragile ! Pour un cheval de course, pas terrible… Alors je l’ai débaptisé. Cela m’a coûté 270 €, mais bon, Fort Payne, cela sonne mieux, non ? J’aime donner des noms de villes étrangères à mes chevaux. Cela permet de voyager… à travers Internet ! » Lady Verde, la mère de Fort Payne, a été vendue en février 2019, pour seulement 1.000 €. Elle est partie en Libye, mais Philippe Demercastel ne regrette rien : « Je ne peux pas garder beaucoup de chevaux. J’ai une ou deux poulinières, au haras du Cadran. Je fais en fonction de mes moyens. Pour moi, l’élevage, c’est surtout une façon de garder un pied dans les courses. Je n’aurais pas pu tirer un trait comme cela. »

« Si je l’avais entraîné, je n’aurais pas fait autrement. » Philippe Demercastel n’a pas encore décidé s’il ira à Chantilly mardi voir son protégé courir le Prix de Guiche. Un premier essai sur le gazon pour ce poulain qui a gagné le Prix Maurice Caillault (L) pour sa première sortie avec les couleurs d’Alain Jathière, qui en a acquis 45 % après sa deuxième place dans le Prix de la Californie (L) : « Il ne faudrait pas que la piste soit trop pénible, mais à cette époque de l’année, cela ne serait vraiment pas de chance ! Et puis on dit que les bons chevaux s’adaptent à tout. Je suis assez impatient de le voir courir. Je trouve qu’en tant que propriétaire ou éleveur, la pression est bien pire que lorsque l’on est entraîneur ! Peut-être parce que je ne maîtrise pas. Je suis seulement spectateur. Je vais souvent voir le cheval travailler. Avec Nicolas, on est sur la même longueur d’onde : on avait exactement la même idée sur le programme à donner au poulain pour aller sur le Jockey Club. Je n’aurais pas fait autrement si j’avais été son entraîneur. Nicolas travaille un peu comme je le faisais. Le matin, ce ne sont pas les courses : il faut que les chevaux gardent le moral, l’envie de courir. Quand il me demande des conseils, je peux lui en donner. Mais je lui fais confiance ! »