Emmanuel de Waresquiel : « L’histoire des courses, c’est l’histoire de France tout court »

Autres informations / 25.06.2021

Emmanuel de Waresquiel : « L’histoire des courses, c’est l’histoire de France tout court »

Emmanuel de Waresquiel : « L’histoire des courses, c’est l’histoire de France tout court »

Historien et auteur à succès, Emmanuel de Waresquiel est aussi éleveur et propriétaire de sauteurs. Voici un extrait de l’interview qu’il nous a accordée. Pour la retrouver en intégralité – et au format audio –, cliquez ici https://www.jourdegalop.com/podcasts

Par Guillaume Boutillon

Dans son nouveau livre : Tout est calme, seules les imaginations travaillent (aux éditions Tallandier), Emmanuel de Waresquiel se plonge dans l’analyse de l’actualité et dans le XXIe siècle, un exercice totalement inédit pour lui. Ce spécialiste de l’histoire contemporaine et auteur par le passé de biographies sur Fouché ou encore Talleyrand y parle même de courses hippiques ! Ses publications sont de grands succès d’éditions, si bien que sa notoriété va désormais bien au-delà du cercle universitaire. Élever des anglo-arabes dans l’Ouest, ce n’est pas courant et c’est pourtant ce qu’il fait avec succès, avec l’aide de Donatien Sourdeau de Beauregard et de sa famille. Les victoires de Foofighters (Apsis) et de Rock’nroll de Poligny (Rifapour) en attestent.

Jour de Galop. - Comment est née votre passion pour les courses ?

Emmanuel de Waresquiel. - J’ai la passion des chevaux depuis que je suis enfant. Mon père était cavalier et j’ai dû commencer à monter à 5 ans. J’ai eu mes chevaux très vite, vers 10-15 ans, et j’ai été, par la suite, cavalier de concours complet. À cette même période, dans les années 70-80, je me suis pris de passion pour les anglo-arabes. Tout ça se passait en Mayenne. Et puis, quand je suis arrivé à Paris, en raison de mes études et d’un certain nombre de choses, j’ai un peu lâché prise. Ensuite, je me suis marié avec une cavalière de C.S.O. et nous avons décidé un beau jour de prospecter dans le Limousin, d’où elle venait, à la recherche d’anglo-arabes, mais plutôt comme chevaux de selle.

C’est là que vous achetez Invention de Bréjoux, poulinière de base de votre élevage ?

Il s’avère que l’un des élevages les plus importants du Limousin est celui de Bréjoux, là où nous avons prospecté. Le propriétaire, qui avait rencontré un petit pépin de santé à ce moment-là, essayait de vendre des pouliches, de 2, 3, 4ans. Et c’est comme ça effectivement que nous avons acheté Invention de Bréjoux (Albert du Berlais), au début des années 2000. Nous nous sommes aperçus qu’elle avait un petit accident de dos et nous avons renoncé à en faire une jument de selle. Nous l’avons laissée au pré pendant deux ou trois ans et puis, un beau jour, nous avons rencontré un ami mayennais Ghislain Drion, l’ancien directeur des haras de l’Aga Khan. Lors d’un dîner, il nous a demandé les papiers de la jument, ce que nous n’avions jamais vraiment regardé jusque-là. Il s’est aperçu qu’elle avait de très bons papiers d’anglos et il nous a proposé de reconvertir la jument en poulinière. Cela s’est passé comme ça. Non loin, en Anjou, était stationné Rifapour (Shahrastani) [lauréat notamment du Prix Hocquart pour le compte de Son Altesse l’Aga Khan, ndlr] avec lequel nous sommes allés à la saillie, sur ses conseils. Ce croisement a donné un foal mâle que nous avons baptisé Rock’nroll de Poligny.

Et que vous confiez à Donatien Sourdeau de Beauregard à qui vous allez amener tous vos chevaux par la suite ?

Par hasard, j’avais rencontré Gautier de la Selle, président à l’époque de l’hippodrome d’Angers qui, indirectement, m’a mis en rapport avec tout un jeune entraîneur, Donatien Sourdeau de Beauregard. Comme nous ne savions pas trop ce que nous allions faire avec ce Rockn’roll, ce n’est que très tard qu’il s’en est occupé. Il avait largement 3ans d’ailleurs. C’est à ce moment-là que nous avons fait la connaissance de sa famille : son père, le général François de Beauregard, et sa mère, Martine, qui a été présidente de l’hippodrome de Verrie-Saumur et sans qui nous n’aurions pu bâtir cet élevage. Nous avons vraiment lié des liens d’amitié avec eux et j’aime cette famille profondément. Après des débuts compliqués, Rock’nroll a très vite commencé à gagner et il a même été le premier cheval à remporter le Prix Xavier de Chevigny, réservé aux AQPS et disputé à Auteuil. Il a ensuite enchaîné avant de se blesser et, malheureusement, il a été victime d’un tragique accident à Auteuil. Nous avons tous pleuré ce jour-là.

Mais Invention de Bréjoux vous a également donné d’autres bons produits.

En parallèle, nous avons décidé d’exploiter cette poulinière. Elle nous a donné des produits incroyables. Le dernier en date est Foofighters (Apsis), lauréat de six courses, dont le Grand Steeple-Chase des Anglos 2020. Il est arrêté provisoirement, car il souffrait d’une petite tendinite et j’espère que nous le reverrons dans quelques mois.

Outre les anglos, comptez-vous vous diversifier ?

Deux autres produits ont suivi Foofigthers, et je viens d’acheter une petite pur-sang à Baudouin de la Motte Saint-Pierre. Elle a 2ans et est au pré chez moi. Je me suis également associé à la femme de Donatien sur une AQPS. Nous voudrions avoir une nouvelle souche, car notre poulinière est très âgée maintenant. Nous nous sommes vraiment pris au jeu de l’élevage. Cette passion est pour moi en partie esthétique, mais elle relève aussi du domaine de l’imagination et du rêve. Elle est peut-être aussi littéraire.

Vous êtes aussi très sensible à l’obstacle, n’est-ce pas ?

J’aime particulièrement cette discipline. Je trouve que l’obstacle est au drame ce que le plat est à la tragédie. C’est-à-dire que dans l’obstacle il y a 22 ou 24 occasions de trembler. D’abord c’est beau, c’est un peu dangereux, et on ne sait jamais vraiment ce qu’il va se passer. Mais bien sûr en plat, il y a également des incertitudes. Et puis, au départ, je suis un cavalier d’obstacle et de cross. Je suis aussi sensible à l’obstacle par l’histoire, car l’histoire des courses, même si je n’ai jamais véritablement écrit là-dessus, c’est l’histoire de France tout court. Tout est profondément lié. L’obstacle a 250 ans d’existence en France. Une mode anglaise au départ, acclimatée en France dans les années 1770-1780. Ce qui est maintenant La Haye Jousselin à Auteuil, c’était la Croix de Berny dans la région parisienne. Pendant toute la première partie du XIXe, il s’agissait d’une course extraordinaire. D’ailleurs, quand je peux trouver des souvenirs, des gravures relatives à cette période, je me les procure.

Au-delà de l’obstacle français, il y a aussi Cheltenham, dont vous parlez dans votre dernier ouvrage. Ce fut une véritable découverte pour vous ?

Je m’y suis rendu en mars 2020, juste avant le premier grand confinement. Un véritable choc culturel pour moi. Ça a été un merveilleux moment et j’ai eu envie d’écrire là-dessus. Je n’avais jamais assisté à des courses en Angleterre. C’est une ambiance absolument incroyable, totalement survoltée. Il y a plus de bières que partout ailleurs, l’herbe est plus verte que partout ailleurs, les femmes sont plus élégantes que partout ailleurs, les chevaux aussi… C’était juste avant la négociation du Brexit et je me suis dit que je comprenais pourquoi une majorité d’Anglais y était favorable. Il y a cette espèce de caractère insulaire anglais que l’on touche du doigt.

En tant qu’historien, quel regard portez sur le monde des courses et sur leur place dans la société ?

C’est un monde un peu particulier, dans lequel je ne suis pas véritablement entré, si ce n’est par le biais de l’association de P.P. J’ai une grande admiration pour les jockeys, je pense notamment à James Reveley ou Jonathan Plouganou. Tant que les dotations tiennent, des amateurs passionnés de chevaux, comme nous sommes ma femme et moi, peuvent continuer. C’est d’ailleurs cette diversité qui rend le monde des courses si vivant. J’ai fait la comparaison : il est beaucoup plus difficile de tourner à l’international en C.S.O que de gagner à Auteuil. Pour le reste, je pense que c’est un avenir qui reste assez fragile, avec pas mal d’incertitudes, mais il n’y a aucune raison que tout ça s’effondre. Dans un sens, nous profitons, au bon sens du terme, de la situation telle qu’elle existe, même si je constate qu’elle est plus difficile qu’elle ne l’était il y a une dizaine d’années lorsque nous avons débuté.