Peter Savill : « L’Europe doit trouver une solution pour augmenter ses allocations »

International / 12.06.2021

Peter Savill : « L’Europe doit trouver une solution pour augmenter ses allocations »

Le propriétaire de la semaine (3/3)

Le 6 juin, Dizzy Bizu a remporté le Prix La Flèche (L). Cette pouliche de petite taille a un grand moteur et on ne connaît pas ses limites. Entraînée à Deauville par Stéphane Wattel, elle marque le grand retour en France d’une casaque au destin remarquable, celle de Peter Savill.

Impossible de parler avec un ancien président du British Horseracing Board sans parler de la crise qui secoue actuellement les courses anglaises… et européennes en général, qui ont face à elles de nouveaux mastodontes : les États-Unis, toujours là, mais aussi l’Australie ou encore Hongkong, où de nombreux chevaux européens sont exportés.

Jour de Galop. - L’institution britannique est en constant bras de fer avec les bookmakers sur la taxation et donc le financement des courses. Mais nous avons l’impression qu’elle n’a jamais tenté de faire la promotion du pari mutuel via le Tote. Est-ce une erreur ?

Peter Savill. - Je pense que le marché britannique est à maturité, avec des parieurs nourris aux cotes fixes. Je ne crois pas que l’on puisse les rediriger vers le pari mutuel. Mais il y a l’aspect international. Le Tote, désormais, est entre les mains non plus de Betfred mais d’une organisation qui essaye de développer des pools de betting dans le monde entier : la World Tote Association (WoTA). Je pense que le développement du Tote peut être positif pour les courses britanniques sur le plan international. Disons que, en Grande-Bretagne, vous avez 20 millions de parieurs… Mais il y a des centaines de millions de parieurs dans le monde. Alors, si vous pouvez rendre le produit "courses britanniques" identifiable beaucoup plus facilement, en faire une marque, alors on peut mieux le marketer et inciter tous les parieurs ayant accès au pari mutuel à parier sur les courses britanniques.

John Gosden a dit, l’an dernier, que les courses britanniques avaient placé leur avenir entre les mains de quatre ou cinq propriétaires extrêmement fortunés et que ce n’était désormais plus tenable… Quel est votre point de vue sur le sujet ?

Je crois que c’est vrai… Malheureusement, en l’espace de quelques semaines, trois grands propriétaires nous ont quittés : David Thompson de Cheveley Park Stud, le prince Khalid Abdullah et le cheikh Hamdan Al Maktoum. Concernant Cheveley Park, la femme et les enfants de David Thompson aiment beaucoup les courses et la structure va continuer. Concernant Shadwell, je ne sais pas ce qu’il va se passer. Et les fils du prince Abdullah sont impliqués mais nous ne savons pas quel sera l’impact de la disparition du prince sur Juddmonte et sur les courses.

John Gosden a aussi dit que, avec des allocations aussi faibles, le Royaume-Uni allait devenir une pépinière pour l’Australie et les États-Unis, avec de bons chevaux peut-être un peu justes pour les Grs1 et qui finissent par s’envoler vers d’autres contrées. Un phénomène que l’on constate aussi France. Partagez-vous cette inquiétude ?

C’est très inquiétant, oui. Il y a deux cas. Les propriétaires les plus riches ont aussi des bases en Amérique ou en Australie et nous constatons qu’ils déplacent leurs chevaux d’âge vers ces pays, où les allocations sont beaucoup plus fortes. Il y a ensuite le cas des propriétaires moins riches. Si vous avez un très bon cheval, vous pouvez le vendre à un prix élevé à des propriétaires australiens ou américains. Les chevaux quittent l’Europe et c’est une très grande inquiétude : le programme des chevaux d’âge est grandement fragilisé. Mais cela ne concerne pas que la Grande-Bretagne.

La France est donc concernée directement, selon vous, par les défis de la Grande-Bretagne ?

Il y a un pattern en Europe et il y a un programme d’élevage qui est européen. Peu importe finalement que l’étalon soit en France, au Royaume-Uni ou en Irlande : les juments passent d’un pays à l’autre. Donc si la qualité des courses baisse, les prix obtenus en vente vont finir par baisser aussi et les étalons vont finir par partir dans les pays où leur prix de saillie pourra être plus élevé. Les gens sont prêts à investir plus d’argent car leurs chevaux peuvent remporter de belles allocations en piste. Dans les années 1970, il y a eu un transfert des bons étalons des États-Unis vers l’Europe, notamment sous l’impulsion des Irlandais. Depuis, les top étalons sont en Europe mais, si nous ne faisons pas attention, alors ils pourraient repartir vers les États-Unis un jour.

Autrement dit, le prestige des grandes courses européennes, sur lequel nous insistons beaucoup, ne va plus suffire face à des nations hippiques qui ont à la fois de belles courses et beaucoup d’argent en jeu ?

Sur les douze derniers mois, nous avons pu constater que les jours où vous vouliez courir en Grande-Bretagne pour la beauté du sport, sans accorder d’importance aux allocations, sont finis. Cela met beaucoup de pression sur le système de courses britannique, pour trouver de nouvelles solutions. Je ne sais pas comment nous allons résoudre cette problématique, nous le saurons dans les deux ou trois prochaines années. Il y a des gens qui vont se satisfaire de courir de mauvais chevaux pour juste gagner une rosette qui sera accrochée à la bride du cheval. Mais, pour les plus gros investisseurs, cela n’est plus possible. Je regardais l’autre jour les allocations aux États-Unis : je connais le pays, j’y ai vécu, j’y ai eu des chevaux. Vous ne trouvez pas là-bas la même atmosphère et le même plaisir que celui d’un jour de courses en Grande-Bretagne… Mais vous pouvez courir des maidens à Del Mar proposant 150.000 $, des réunions où 750.000 £ sont distribuées par jour. Vous avez au Kentucky 12 millions de dollars en jeu durant un meeting de six jours. Et ces chiffres vont probablement encore monter car les États-Unis lâchent de plus en plus la bride sur la législation autour des paris. L’Australie ? Les allocations sont impressionnantes. Alors, en comparaison de tous ces chiffres, le Royaume-Uni est bien faible… Et les allocations en France et en Irlande aussi ! Nous devons trouver comment améliorer tout cela à travers toute l’Europe.

La découverte des courses avec les copains

Peter Savill n’est pas tombé dans la marmite des courses quand il était petit, cela s’est passé à l’université, avec ses amis. Merci les copains !

Jour de Galop. - Votre premier amour, côté sport, est le cricket. Comment avez-vous découvert les courses ?

Peter Savill. - C’était quand j’étais étudiant à Cambridge. Tous mes amis avaient l’air d’étudier ce que l’on appelle l’économie foncière. Et ils disparaissaient tous du côté de Newmarket quand il y avait des courses ! Je me suis mis à les accompagner et j’ai découvert que j’aimais cela. Avant, je jouais au cricket, au rugby, au golf, je n’avais pas d’intérêt pour le sport hippique. Tout s’est déclenché à l’université : j’aimais les courses… Et j’aimais beaucoup parier aussi ! Je ne joue plus désormais, je trouve mon bonheur en suivant mes représentants.

D’étudiant qui découvre les courses et les paris, vous êtes devenu propriétaire, président de la Racehorse Owner Association puis président du British Horseracing Board. Pourquoi s’impliquer dans l’institution des courses ?

Je ne sais pas trop. J’ai vendu mon principal business, une société d’édition dans les Caraïbes. J’avais environ 50 chevaux à l’entraînement à l’époque et j’ai voulu rendre au sport un peu de ce qu’il m’avait donné. J’ai donc postulé au Racehorse Owner Council dans un premier temps, jusqu’en 1986. Puis j’ai été président de la Racehorse Owner Association et, douze mois plus tard, me voilà président du British Horseracing Board ! Je crois que, une fois que vous êtes impliqué dans l’aspect politique, vous mordez à l’hameçon et il est presque impossible d’arrêter (rires). J’ai passé six ans comme président du British Horseracing Board. Je n’ai plus de fonctions officielles désormais mais je continue à travailler avec les institutions, à proposer mes idées. Propriétaire, éleveur, président de l’association des propriétaires, du British Horseracing Board et, actuellement, propriétaire de l’hippodrome de Plumpton… Je pense avoir connu beaucoup des fonctions du monde des courses hippiques !

Il a construit un terrain de cricket sur son haras !

Sport peu connu en France, le cricket est très populaire en Grande-Bretagne et dans beaucoup de pays du Commonwealth. C’est presque un art de vivre ! Peter Savill en a toujours été amoureux et a réalisé un rêve : avoir son terrain… « J’ai toujours aimé le cricket. Quand j’étais président du BHB, le dernier jour de Royal Ascot avait lieu en même temps que les matchs tests de cricket et j’aurais aimé pouvoir m’absenter pour y aller le samedi (rires) ! Si je devais choisir entre un grand jour de courses ou un match de cricket, je choisirais le cricket. J’y ai beaucoup joué dans ma jeunesse, chez une dame qui avait une magnifique propriété et un terrain. Et je me disais : "Ce serait magnifique d’avoir les moyens, un jour, d’avoir mon terrain de cricket !" Donc, quand j’ai acheté Oak Hill Stud, j’ai étudié la possibilité de transformer un paddock en terrain de cricket et je l’ai fait ! C’est un très beau terrain. Nous avons eu une célèbre équipe jamaïcaine qui est venue jouer et ils ont dit que c’était le plus beau terrain de cricket du monde. L’autre jour, nous avons eu un match avec l’équipe d’Irlande : durant les trois jours des différents matchs, presque un million de personnes, dans le monde entier, ont regardé le streaming. C’était un grand moment d’émotion pour moi de savoir que tant de gens, autour du monde, regardaient ce match sur un terrain construit sur mon haras, suite à une idée que j’ai eue il y a une douzaine d’années.