P.A. Chereau : « Ioritz a toujours l’envie »

Courses / 12.06.2021

P.A. Chereau : « Ioritz a toujours l’envie »

Derrière chaque grande victoire, il y a (aussi) des hommes de l’ombre. Comme les agents de jockeys. Pierre-Alain Chereau, qui gère la carrière de Ioritz Mendizabal, a répondu à nos questions. Voici un extrait de l’entretien qu’il nous a accordé. Pour le retrouver en intégralité – au format audio –, rendez-vous sur JDG Radio, en cliquant ici https://www.jourdegalop.com/podcasts

Par Lou-Salomé Lellouche

Jour de Galop. - Depuis combien de temps gérez-vous la carrière de Ioritz Mendizabal ?

Pierre-Alain Chereau. - Depuis sept ans environ. Cela s’est fait par l’intermédiaire de Jean-Claude Rouget. Avec Ioritz nous avons une relation d’amitié. Je travaille beaucoup aux sentiments. Quand il y a un problème, nous nous le disons. C’est pareil pour les erreurs. C’est très important de se dire les choses.

Comment s’est-il retrouvé associé à St Mark’s Basilica ?

C’est un concours de circonstances. Tout part du Covid et de Mishriff (Make Believe). C’est un cheval que j’avais repéré. Trois semaines avant le Jockey Club, j’avais dit à Ioritz que j’aimerais bien qu’il le monte. Le seul autre jockey qui pouvait éventuellement l’avoir, c’était Christophe Soumillon, car il n’avait pas d’accord avec ses contrats dans ce Gr1. Mais, finalement, son choix s’est porté sur San Fabrizio (Siyouni). Pour nous, la monte a été confirmée le samedi matin de la semaine précédant l’événement. J’ai dit à Ioritz de prier jusqu’au jeudi matin – jour des déclarations – pour qu’il n’y ait pas de problème ! Il a donc gagné le deuxième Jockey Club de sa carrière comme ça. D’ailleurs, cela faisait très longtemps que nous n’avions pas vu un cheval de cette trempe ! Il a gagné sur le gazon et sur le dirt à un excellent niveau. C’est assez incroyable ! Ensuite, il a eu la chance de monter Lope Y Fernandez (Lope de Vega) dans le Prix Jean Prat (Gr1) pour Aidan O’Brien. Il a fait appel à Ioritz car il venait justement de gagner le Jockey Club ! Cette année, avec ce qui s’est passé pour Pierre-Charles Boudot, St Mark’s Basilica (Siyouni) était disponible. Ioritz Mendizabal a donc eu la chance de lui être associé. L’histoire est belle pour lui. J’ai quand même une pensée pour Pierre-Charles Boudot car cela ne doit pas être facile tous les jours.

Quels conseils avez-vous donnés à Ioritz avant le Jockey Club ?

Je lui ai dit que je trouvais St Mark’s Basilica facile et qu’il n’y avait pas trop de chevaux pour aller devant à part Normandy Bridge (Le Havre) et peut-être Policy of Truth (Siyouni). Je lui ai dit de bien partir : St Mark’s Basilica est un cheval qui peut aller partout. Maniable, il peut accélérer et reprendre sans faire trop d’efforts. Nous étions donc assez relax puisque le cheval sait se sortir de situations difficiles. La course s’est passée comme dans un rêve. Ioritz a monté avec beaucoup de sang-froid. Il a fait ce qu’il fallait, au bon moment. Je suis très heureux pour lui car il le mérite. C’est un travailleur hors pair qui vit sa passion à fond. Il a toujours l’envie, que ce soit un réclamer ou un Gr1.

Ces victoires vont-elles apporter de nouvelles montes pour Aidan O’Brien en France ?

C’est possible. En tout cas, nous l’espérons. Nous allons voir pour le Prix de Diane (Gr1). Si les jockeys d’Aidan O’Brien peuvent venir, ce serait normal qu’il les fasse monter. Maintenant, je suppose que Ioritz Mendizabal a marqué des points. Pour l’instant, il rend copie parfaite ! Même dans la Poule, il a monté une super course en se retrouvant derrière Sealiway (Galiway). Peut-être que nous aurons une bonne nouvelle à vous annoncer en début de semaine prochaine.

Comment êtes-vous devenu agent ?

Les courses, c’est ma passion. Mon beau-père, Élie Lellouche, qui était avec ma maman durant des années, était entraîneur. Ma mère, Dominique, est la fille de Pierre Pelat, qui était aussi un très bon entraîneur. Je suis né dans le sérail comme on dit. J’allais à l’entraînement et j’adorais ça. J’étudiais les courses, le programme… Je regardais les engagements pour mon beau-père. Je connais les chevaux et les origines depuis toujours. C’est une passion familiale et je n’ai pas l’impression de faire un métier. Quand je suis sorti diplômé de mon école de commerce, j’avais une tumeur bénigne aux cervicales. À ce moment-là, je ne savais pas trop quoi faire. Après mon opération, Anthony Crastus, qui est un ami de toujours, m’a dit qu’il serait mon premier client si je devenais agent de jockeys. J’ai donc commencé avec lui et Gaëtan Faucon. C’était une belle aventure et j’ai appris au fur et à mesure. Après j’ai été l’agent de Johan Victoire, Davy Bonilla, Raphaël Marchelli, Christophe Soumillon… Actuellement, je m’occupe de la carrière d’Aurélien Lemaître, Maxime Guyon, Ronan Thomas, Anthony Crastus, entre autres.

Pouvez-vous revenir sur la fin de votre collaboration avec Christophe Soumillon ?

Oui… Avec Christophe, c’était un peu comme une histoire d’amour. Il y a eu beaucoup d’émotions. Et c’était assez dur pour moi car Christophe a beaucoup d’exigences. Il a un caractère qui n’est pas très facile. Mais cela m’a forgé : je gère mieux la pression qu’avant. J’ai beaucoup appris de tout ça. Maintenant, je sais ce que je veux dans la vie. À la fin, c’était un peu destructeur et ce n’est pas ce que nous voulons… Je ne retournerai pas dans une relation de ce type avec l’un de mes jockeys. Nous faisons un métier de passion. C’est un métier excitant, plein d’adrénaline et c’est une chance, même si c’est difficile. Parfois, les jockeys ne se rendent pas compte de tout notre travail. C’est du sept jours sur sept et parfois 24 heures sur 24. Nous sommes disponibles à toute heure car nous nous devons de donner une réponse rapide. Parfois la vie de famille est mise un peu de côté. C’est le problème. On dit souvent que les agents sont dans leur monde. Mon ami Hervé Naggar est venu passer un week-end à la maison, et je me voyais à travers lui : il est tout le temps dans ses pensées. Je suis pareil avec ma femme. Parfois, elle veut me parler mais je ne l’entends pas, je suis ailleurs. Dans ma tête, je pense tout le temps à qui je dois appeler et rappeler, ce que je vais faire dans cette course, quel cheval est le mieux pour tel jockey ou tel entraîneur…

Comment avez-vous vécu l’année 2017 et le record ?

Avec Christophe Soumillon, je pense que le record a été notre perte. Après ça, il était encore plus exigeant. À un moment, j’ai dit stop. C’est fini. En fait, j’avais un peu peur car c’était quand même 70 % de mon chiffre d’affaires. Il m’a fait douter. Est-ce que j’étais un bon agent ? Forcément, avant de dire stop, j’en ai parlé avec ma femme et elle m’a soutenu. Après ça, il fallait se relancer et croire en soi. Je suis resté abattu pendant deux jours. Puis j’ai réfléchi à mon avenir. Je me suis dit que j’étais capable de trouver de bons jockeys. J’ai eu la chance d’avoir Aurélien Lemaître et Maxime Guyon, qui sont vraiment talentueux. Ils m’ont redonné un équilibre. Et, avec Maxime Guyon, nous avons la chance d’atteindre la cravache d’or. D’ailleurs, avec le Covid, il ne l’a toujours pas reçue (rire) ! Quelque part, c’est une petite revanche car je montre que je suis compétent et que je fais de mon mieux. Maintenant, avec Christophe Soumillon, nous sommes adversaires… C’est le jeu.

Avez-vous pris cette fin de collaboration comme un challenge pour votre carrière ?

Oui et non car il faut quand même gagner sa vie. J’ai des enfants et, quand on perd 70 % de son chiffre d’affaires, on ne vit plus de la même manière. Après, avec Maxime Guyon, nous nous sommes battus une année pour la cravache d’or. Maintenant ce n’est plus un objectif. Moi, j’aspire à être heureux, à profiter de ma famille, de mes amis et à chérir ce métier qui est exceptionnel. J’arrive à partager cela avec d’autres agents bien que nous soyons concurrents. Nous nous félicitons car il n’y a pas de jalousie. À partir du moment où celui qui est à cheval gagne la course, l’agent derrière a bien fait son travail. Nous sommes tous dans le même bateau. Ce n’est pas toujours facile et ça fait du bien d’avoir du soutien. Je suis très proche d’Hervé Naggar et de Bruno Barbereau. Cela me fait plaisir de partager ces moments avec eux.

Est-ce quand même possible qu’un des jockeys que vous gérez décroche la cravache d’or cette année ?

Cela serait possible avec Maxime Guyon, qui est deuxième au classement, derrière Pierre-Charles Boudot. Pour l’instant, nous n’y pensons pas, et Maxime ne fait pas trop de déplacements en cette période. Mais nous restons concentrés. Il y a de belles courses à monter prochainement. Je n’ai pas envie de rentrer là-dedans en ce moment car c’est beaucoup d’énergie et beaucoup de stress. Après, bien sûr que c’est merveilleux de l’avoir. À la fin de l’année, si nous pouvons le faire face à Théo Bachelot, Mickaël Barzalona, Cristian Demuro ou Eddy Hardouin, ce sera avec plaisir. En plus, ce sont tous des gens sérieux qui méritent de l’avoir aussi…