Qatar Prix du Jockey Club J+1 : tout a été dit sur Siyouni ? Non ! Lisez plutôt…

Élevage / 07.06.2021

Qatar Prix du Jockey Club J+1 : tout a été dit sur Siyouni ? Non ! Lisez plutôt…

Grâce à St Mark’s Basilica, Siyouni est en tête du classement des étalons européens. Nous pensions avoir déjà tout écrit sur lui… et puis nous avons interviewé Alain de Royer Dupré, qui nous en a encore appris sur le plus grand sire français des dernières décennies.

Par Adrien Cugnasse

Siyouni (Pivotal) a débuté sa carrière à 7.000 € en 2011. Un tarif plébiscité par les éleveurs français qui lui ont envoyé pas moins de 112 juments en première année. La suite leur a donné raison. Avec sept générations de 3ans et plus en piste, Siyouni compte 93 black types, dont six gagnants de Gr1 et cinq lauréats classiques en France : Dream and Do ** (Poule d’Essai des Pouliches, Gr1), Ervedya (Poule d’Essai des Pouliches, Gr1), Laurens (Prix de Diane, Gr1), Sottsass (Prix du Jockey Club, Gr1) et St Mark’s Basilica (Poule d’Essai des Poulains & Prix du Jockey Club, Grs1).

Dans la cour des grands. À titre de comparaison, Linamix (Mendez), étalon de référence en France, a terminé sa carrière avec un seul et unique lauréat de classique européen dans sa production : Vahorimix (Poule d’Essai des Poulains, Gr1). Autre référence française, Anabaa (Danzig) en avait deux : Anabaa Blue (Prix du Jockey Club, Gr1) et Style Vendôme (Poule d’Essai des Poulains, Gr1). Bien sûr, les époques sont différentes. Mais tout de même. Siyouni, qui n’a que 14ans, a actuellement 678 produits âgés de 3ans et plus. Un chiffre pas si éloigné des 767 produits de Linamix le jour de sa mort et des 703 d’Anabaa. Au regard de ces données, on mesure d’autant mieux la performance de l’étalon des Aga Khan Studs. Tout pousse à croire qu’il est amené à tracer, lui qui compte déjà deux fils et 131 filles au haras dans l’Hexagone, tout en ayant de nombreuses et belles saisons de monte devant lui.  

Impressionné par St Mark’s Basilica. Parmi les bons Siyouni, un certain nombre ont plus d’influx que la moyenne. Et Alain de Royer Dupré, qui entraînait le cheval, se souvient : « Lui aussi était comme cela. Très dans le sang. Allant, même. Et cela a parfois posé problème. Il n’a en revanche connu aucun problème de santé. » Concernant la victoire de St Mark’s Basilica dans le Derby français, le professionnel explique : « Il a hérité de son père le changement de vitesse, et un œil qui n’est pas le contraire de celui de son géniteur. St Mark’s Basilica a par contre l’air d’être très froid. Est-ce la méthode d’entraînement qui veut cela ? Je ne sais pas. Il n’a pas le comportement de son père en course. C’est un poulain remarquablement maniable : dans le Jockey Club, il est venu en deux fois. Une première fois pour prendre la place qui s’ouvrait à la corde. Ioritz Mendizabal n’a alors pas insisté. Mais quand il lui a demandé, St Mark’s Basilica est reparti une seconde fois. C’est assez rare de voir une telle maniabilité, surtout chez un galopeur. »

Une compétition de plus en plus relevée. Siyouni a donc donné deux gagnants du Prix du Jockey Club avec des profils différents. Sottsass, avec plus de tenue du côté maternel, a été capable de gagner le Prix de l’Arc de Triomphe par la suite. St Mark’s Basilica, issu d’une famille de chevaux "vites et précoces", est arrivé sur le Derby français avec deux Grs1 à son palmarès, un à 2ans et un dans la Poule d’Essai.

De 1836 à 1960, 18 étalons ont donné au moins deux gagnants du Jockey Club. Mais depuis 1960, avec l’amélioration du niveau de la compétition, une telle performance est de plus en plus difficile. Si bien qu’ils ne sont que quatre depuis cette date : Sadler’s Wells (Montjeu, Dream Well et Old Vic), Hernando (Sulamani et Holding Court), Chichicastenango (Saônois et Vision d’État) et Siyouni, donc.

La vraie classe. Alain de Royer Dupré poursuit : « Ce qu’on retrouve chez beaucoup de bons chevaux, et notamment dans la production de Siyouni, c’est le changement de vitesse. C’est la capacité d’accélérer en peu de temps. Quand vous les avez dans les jumelles, dès que vous les voyez accélérer, vous savez qu’ils vont gagner. Comme les produits de son père, le remarquable Pivotal (Polar Falcon), les Siyouni arrivent à briller sur une large palette de distances. La vraie classe, c’est d’être capable d’aller plus vite que les autres sur 300 ou 400m. Quel que ce soit ce qui s’est passé avant. Ensuite se pose la question de la maniabilité. Mais cela peut se créer. La force de l’élevage français, par le passé, c’était de produire performant aussi bien sur 1.600 que sur 2.400m. Or aujourd’hui, on ramène beaucoup de mauvaise vitesse : pas ceux qui accélèrent, mais des chevaux qui vont vite tout le temps. Cela abîme beaucoup de choses. Le vrai bon cheval peut suivre tous les trains et dès qu’on le déboîte, il accélère. Le prince m’a donné l’occasion d’en entraîner beaucoup. Et c’est ce que j’ai aimé chez St Mark’s Basilica dimanche. En quelques foulées, on savait que c’était fait. C’est la vraie classe. Étant très maniable, il fera probablement les 2.400m. Il reste la question du terrain. Néanmoins, son père Siyouni fait souvent des chevaux à son image : à l’aise dans le souple. »

« Siyouni ne nous avait pas tout montré. » Pour un entraîneur, avoir façonné un cheval qui trace dans le stud-book est forcément une grande satisfaction. Et Alain de Royer Dupré nous a confié : « Je n’y suis pas pour grand-chose ! Il était tout simplement très bon. Quand je l’ai revu au haras plus tard, j’ai simplement eu le sentiment de l’avoir utilisé trop précocement. Il était très bon et nous l’avions donc exploité très tôt. Trop tôt. On aurait pu attendre un peu plus et cela aurait été mieux. C’était un vrai cheval de 1.400 à 1.600m. Un champion sur ces distances. Et je ne pense pas qu’il fallait inventer autre chose… Avec le temps, c’est un cheval qui est devenu impressionnant au modèle, sans défaut. Or quand il était jeune, nous le trouvions un petit peu faux dans son port d’encolure. Il nous posait quelques problèmes en course, se montrant parfois allant, passant au-dessus de la main. Ce qui prouve qu’il n’était pas totalement terminé. Nous aurions certainement mieux fait de l’attendre un peu plus. Néanmoins, cela été positif sur le plan commercial car les gens sont obsédés par la précocité aujourd’hui. Mais lui-même n’était pas un vrai précoce. Et tous ses produits ne le sont pas. Quand les chevaux sont très bons, ils ont l’air précoce : car ils font tout très facilement dès le départ. Mais ce n’est pas pour cela qu’ils sont physiquement capables de le faire… » À 2ans, Siyouni avait remporté le Prix Jean-Luc Lagardère (Gr1) et le Prix La Flèche (L). L’année suivante, il n’a pas gagné en six sorties et fut battu par son leader, Rajsaman (Linamix), dans le Prix de Fontainebleau (Gr3).

Ces Aga avec de la vitesse. Cette situation n’est pas sans rappeler une histoire célèbre de l’ère Mathet au sein de l’élevage princier. Dans le Prix de Fontainebleau 1978, Kaldoun (Caro) était le favori et Nishapour (Zeddaan) le leader. Mais c’est finalement un troisième cheval, Kenmare (Kalamoun) qui avait gagné cette préparatoire classique. Et dans la Poule d’Essai des Poulains, c’est Kaldoun qui a servi de lièvre pour Nishapour, le gagnant. Kaldoun, Kenmare et Nishapour représentent une lignée mâle pleine de fougue qui a prospéré en France, et en particulier au sein des Aga Khan Studs, celle de Grey Sovereign (Nasrullah). Par Kenmare, on arrive à Kendor, lui-même père de Kendargent. L’étalon du haras de Colleville est monté sept fois sur le podium au niveau de black type ce week-end, en Europe, en tant que père (quatre fois) et père de mère (trois fois). Alain de Royer Dupré se souvient : « Quand je suis entré dans la maison, j’ai eu des produits de Kaldoun. Nishapour m’a donné ma première gagnante du Prix de Diane (Gr1), Shemaka, et Mouktar, qui a gagné le Prix du Jockey Club (Gr1). C’est une lignée mâle avec beaucoup d’influx. J’ai entraîné beaucoup de Kendor pour la marquise de Moratalla. Des chevaux avec un tel influx qu’ils en devenaient spéciaux à entraîner. Ils ne se protégeaient jamais le matin. Il fallait donc le faire à leur place. Contrairement aux produits de Linamix par exemple. Quand vous les entraîniez un peu plus fort, ils se refroidissaient d’eux-mêmes. Alors qu’un Kendor n’avait pas cette capacité. Tous les jours, il fallait leur apprendre à aller derrière un autre cheval. Un bon exemple, c’est Chargé d’Affaires (Kendor). Dans la préparatoire, il avait galopé près de la tête et Xaar (Zafonic) était venu le crucifier sur le poteau. Nous avons donc changé de tactique pour qu’il en fasse moins. Et dans le Morny, après un parcours protégé, Chargé d’Affaires a battu Xaar. »

Sommes-nous allés trop loin ? Alain de Royer Dupré conclut : « Nous sommes entrés dans un système totalement commercial. Le programme des courses en est une belle démonstration. On raccourcit tout. Il y a un vrai problème de construction du programme. C’est vraiment dommage. Je trouve que le Prix du Jockey Club sur 2.100m a perturbé les choses. Sur ce parcours, certains chevaux sont malheureux à cause de leur numéro à la corde. Cela n’arrivait pas autant sur 2.400m. La course est devenue moins sélective. Peut-être que dans quarante ans, on sera obligé d’aller rechercher ailleurs des juments pour ramener de la tenue. Au Japon peut-être. Ou dans les très bonnes lignées d’obstacle. Pour ramener aussi du physique, du balancier, de l’épaule ou de la solidité, au moment où nos chevaux de plat sont de plus en plus fragiles... Les bons sauteurs sont désormais impressionnants sur le plat. Ils sont courageux et sains. Et quand on voit le changement de vitesse d’un Docteur de Ballon (Doctor Dino)… » On se souvient que Funny Féérie (Prix Finot et Christian de Tredern, Ls) avait produit Full of Gold (Critérium de Saint-Cloud, Gr1) et Fuissé (Prix du Moulin de Longchamp, Gr1). En remontant dans l’histoire, les férus de généalogie savent que la deuxième mère de Lyphard (Prix Jacques Le Marois et Prix de la Forêt, Grs1), mais aussi celle de Sea Bird (Prix de l’Arc de Triomphe, Derby, Prix Lupin et Grand Prix de Saint-Cloud, Grs1)… avaient gagné en obstacle. Lyphard et Sea Bird ayant tous deux produits ensuite des gagnants d’Arc !