Adieu Arazi, le 2ans hors de commun

Courses / 02.07.2021

Adieu Arazi, le 2ans hors de commun

Le meilleur 2ans de l’histoire moderne des courses s’en est allé. La triste nouvelle nous est arrivée d’Australie où, chez Stockwell Thoroughbreds, il coulait une paisible retraite, entouré par Mike Becker et sa famille, après avoir sailli ses dernières poulinières en 2011. Arazi (Blushing Groom) avait 32ans et il a marqué son époque.

Par Franco Raimondi

L’université Boutin. Nous sommes en 1991. Les 2ans français étaient redoutés et redoutables. François Boutin, le maître de Mont de Pô, sortait des champions bons et précoces. Arazi est arrivé à Chantilly après avoir été acheté foal 350.000 $ par Allen Paulson. C’était lors de la vente de Keeneland en novembre, au moment de la dispersion de Ralph Wilson, où sa mère, Danseur Fabuleux (Northern Dancer), avait poussé le cheikh Mohammed Al Maktoum à mettre 1,4 million de dollars pour l’avoir. Il n’appartenait pas à la race des 2ans de Royal Ascot, même si son père, Blushing Groom (Red God), avait remporté coup sur coup le Prix Robert Papin, le Prix Morny, le Prix de la Salamandre et le Grand Critérium, que des Grs1. Danseur Fabuleux était une pouliche de Groupe. Elle s’était classée deuxième du Prix Minerve (Gr3) mais n’avait pas gagné sa course. La deuxième mère, Fabuleux Jane (Le Fabuleux), avait gagné le Prix de Pomone (Gr3) et conclu troisième des Prix de Diane et Vermeille.

Le grand chelem des 2ans. Allen Paulson voulait vendre Arazi yearling mais, sur le ring de Keeneland, en juillet, personne n’en a voulu à 300.000 $. Le poulain a alors pris la direction de l’école Boutin. Comme son père, Arazi a été battu lors de ses débuts, le 30 mai, dans le Prix d’Orgemont. Treize jours plus tard, il ouvrait son palmarès dans le Prix La Flèche (L). Dans le Prix du Bois (Gr3), il prenait sa revanche sur Steinbeck (Mr Prospector), le poulain qui l’avait devancé le jour de ses premiers pas. C’est associé à Gérald Mossé qu’il a réussi le coup de quatre de son père : le Prix Robert Papin, en survolant l’anglais Showbrook (Exhibitioner), le Prix Morny, en se promenant devant la pouliche Kenbu (Kenmare), le Prix de la Salamandre, par cinq longueurs, et le Grand Critérium.

Un déplacement à haut risque. Arazi était de loin le meilleur 2ans d’Europe. Il avait remporté cinq Groupes en l’espace de 94 jours et avait bien mérité de prendre des vacances. Mais, pour un propriétaire américain, la Breeders’ Cup, surtout avec un 2ans entraîné en Europe, c’était le summum. Allen Paulson a un peu forcé la main pour que le poulain fasse le déplacement. En même temps, il avait vendu la moitié d’Arazi au cheikh Mohammed pour un chiffre bien supérieur aux cinq millions de dollars annoncés par la presse américaine. Gérald Mossé parti à Hongkong, c’est le génie Pat Valenzuela qui fut engagé pour le rendez-vous à Churchill Downs. Il s’agissait d’un véritable pari car le poulain allait se mesurer aux meilleurs 2ans américains, dont Bertrando (Skywalker), lequel avait gagné par neuf longueurs les Norfolk Stakes (Gr1) et avait convaincu son entraîneur, Bruce Headley, et ses propriétaires à verser 120.000 $ pour le supplémenter.

Un jour de novembre à Churchill Downs. L’aventure à Churchill Downs n’avait pas bien démarré. Arazi avait hérité du 14 dans les boîtes, c’est-à-dire sur les pieds des turfistes rangés le long du rail… sachant que le premier tournant arrive 200m après le départ. Bref, après 400m, Arazi caracolait en avant-dernière position, loin derrière Bertrando. C’est avant le dernier tournant qu’on a eu droit à quelque chose au-delà de l’imagination. Lorsque Pat Valenzuela le lui a demandé, Arazi a transpercé la première moitié avant de dribbler les autres, à la Maradona, pour attaquer en pleine piste. Il nous a coupé le souffle et, dans la ligne droite, il a fait nettement la différence pour l’emporter par cinq longueurs sur le pauvre Bertrando.

Pour voir cette course, voici le lien : https://youtu.be/mYIQttbYOOs

Un titre volé. La prouesse de Churchill Downs valait bien le titre de Horse of the Year aux États-Unis, mais les jurés lui ont préféré Black Tie Affair (Miswaki), lauréat de la Breeders’ Cup Classic. La décision est, disons-le, discutable… Les handicapeurs en fin de saison lui ont donné un rating de 130. Après lui, seul un 2ans a atteint un tel rating. Il s’agit de Celtic Swing (Damister). Pour une fois, le rating n’offre pas la pleine mesure de ce qu’avait réalisé Arazi à Churchill Downs, ce que jamais un 2ans n’avait fait, l’un des plus grands moments de l’histoire des courses.

Un mardi d’avril à Saint-Cloud. Une autre décision a coûté cher à Arazi. Quelques jours après son triomphe, Allen Paulson a décidé qu’il fallait opérer le crack pour lui enlever un chip qui lui donnait des allures de canard au rond de présentation mais ne l’empêchait pas de galoper comme un diable. Pour un poulain qui avait rendez-vous avec le Kentucky Derby, le premier samedi de mai, c’était trop. Le mardi 7 avril 1992, à Saint-Cloud, la presse internationale avait fait le déplacement pour la rentrée du crack, avec Steve Cauthen en selle et la casaque du cheikh Mohammed. Il a gagné par cinq longueurs et est parti pour Churchill Downs. Arazi s’est élancé de la stalle 17, favori à 0,90/1. Dans le dernier tournant, il a fait le tour du peloton avant de craquer dans la ligne droite et de se classer huitième.

Les adieux à l’Europe. Arazi est revenu en Europe, il a couru les St James’s Palace Stakes (Gr1) sans briller et, après une rentrée, il a fait ses adieux un triste dimanche d’octobre, avant le Prix de l’Arc de Triomphe. Ce jour-là, il s’était baladé dans le Prix du Rond-Point (Gr2). Au retour aux balances, l’ambiance n’était pas la même que celle d’un Gr2 de la réunion de l’Arc, une manière de saluer un cheval qui nous avait fait rêver et sa façon de nous offrir un dernier chef-d’œuvre. Il a terminé sa carrière dans la Breeders’ Cup Mile, mais il avait tout donné à Churchill Downs. Il n’a pas été un bon étalon : il a officié en Angleterre, aux États-Unis, au Japon, en Suisse et pour finir en Australie. Nous pouvons largement lui pardonner ça, car les frissons qu’il nous avait donnés, eux, resteront à jamais.