Galileo, un cheval, une galaxie

Courses / 10.07.2021

Galileo, un cheval, une galaxie

La nouvelle est tombée samedi en fin de journée. Galileo s’est éteint à l’âge de 23ans, à la base irlandaise de Coolmore. Il a fallu abréger ses souffrances causées par une blessure chronique et invalidante au niveau de l’antérieur gauche.

John Magnier, qui lui doit tant, lui a rendu hommage : « C’est un jour très triste, mais nous nous sentons tous extrêmement chanceux d’avoir eu Galileo, ici, à Coolmore. Je voudrais remercier toutes les personnes qui ont pris soin de lui pendant toutes ces années. Il a toujours été un cheval très spécial pour nous, et il a été le premier gagnant de Derby de Ballydoyle après l’ère de M.V. O’Brien. Je voudrais aussi remercier Aidan et ses équipes pour le travail qu’ils ont fait avec lui. Son impact sur la race du pur-sang, via ses fils et ses filles, va encore durer longtemps et son succès phénoménal est vraiment sans précédent. »

Un roi sur les pistes

Nous reproduisons l’article que Franco Raimondi avait consacré à Galileo, cheval de course, en janvier 2021.

Quatorze longueurs, d’emblée !

Dès sa naissance, Galileo, élevé conjointement par David Tsui et Orpendale, était un cheval hors du commun. Troisième produit de la lauréate de l’Arc Urban Sea (Miswaki), il était un fils de Sadler’s Wells, un autre sire qui a marqué la race. Il fut envoyé à l’entraînement chez Aidan O’Brien, qui le débuta en octobre de ses 2ans.

Il ne lui restait plus qu’une journée pour débuter, car l’Irlande, à l’époque, ne disposait pas de PSF. C’est donc le 28 octobre 2000, à Leopardstown, que Galileo a fait ses premiers pas, dans un terrain défoncé. Le jeune Aidan O’Brien savait bien qu’il tenait entre ses mains un poulain qui sortait de l’ordinaire. Mais, comme il avait toussé au début de l’été, son programme avait été décalé. Il fallait le courir quand même, et les parieurs irlandais, toujours très bien informés, n’ont pas mis une punt (l’équivalent de la livre avant l’euro). Mick Kinane a positionné Galileo pas loin des animateurs, il a déposé la pouliche Taraza (Darshaan) en quatre foulées et s’est détaché pour gagner par quatorze longueurs. Impressionnant ! Les handicapeurs du Racing Post ont affiché un rating canon de 113, presque du jamais vu pour un poulain de 2ans à ses débuts.

L’analyse de Timeform

Les analystes de Timeform, dans le RaceHorses of 2000 se sont montrés plus prudents avec 107, en ajoutant la lettre "P" de progrès. La bible du turf expliquait le manque de confiance des parieurs par des doutes au sujet de son aptitude au terrain lourd, ajoutant que le lot qu’il avait affronté n’était pas de tout premier ordre. Elle citait également une petite déclaration d’Aidan O’Brien après sa balade : « C’est sans doute un cheval de grande classe, un sujet très excitant pour l’avenir. » Le commentaire était le suivant : « Pour justifier la première partie de cette phrase, il faut le prouver en piste, mais personne ne peut contester la suite. » Aidan O’Brien n’avait pas dit non à un essai dans les 2.000 Guinées mais, d’après le RaceHorses of 2000, sa distance était au minimum de 2.000m et peut-être plus. La course classique pour lui était le Derby. Les bookmakers l’avaient déjà compris en baissant sa cote pour Epsom de 33 à 16/1. Aidan O’Brien n’avait pas un vrai top miler parmi ses 3ans, mais l’idée de tester la vitesse de Galileo est restée au placard.

Coolmore cherchait le successeur de Sadler’s Wells

Le père de Galileo, Sadler’s Wells (Northern Dancer), avait décroché en 2000 sa dixième couronne de Champion Sire. Mais plusieurs fins connaisseurs de l’élevage se demandaient déjà si oui ou non il deviendrait un père d’étalons. Il avait donné plein de lauréats classiques, mais ceux qui avaient démontré un potentiel comme reproducteurs étaient ailleurs : In the Wings chez Darley, Fort Wood en Afrique du Sud, El Prado aux États-Unis, Barathea chez Rathbarry. Montjeu faisait ses débuts en 2001 à 30.000 Irish Punts avec six Grs1 à son CV, mais il a fallu attendre cinq ans avant de voir ses premiers produits dans les classiques. Pour la petite histoire, la première génération de Montjeu a gagné le Derby avec Motivator, l’Irish Derby avec Hurricane Run et le St Leger avec Scorpion. On ne pouvait pas le savoir à l’avance et Coolmore cherchait le successeur de Sadler’s Wells, qui avait pris 20ans en 2001.

Deux trials avant Epsom

Le maître de Ballydoyle, qui n’avait pas encore gagné le Derby, a opté pour un programme on ne peut plus traditionnel pour l’amener au classique : deux courses, les Ballysax (Listed à l’époque) et le Derby Trial (Gr3) à Leopardstown, pour apprendre le métier et se tester en progression. Aidan O’Brien a suivi le même parcours l’année suivante avec High Chaparral (Sadler’s Wells). Galileo a gagné ses deux trials avec la manière. Dans les Ballysax il a laissé derrière lui, à trois grandes longueurs, deux futurs gagnants classiques : l’autre de Ballydoyle Milan (Sadler’s Wells) et Vinnie Roe (Definite Article). Quatre semaines plus tard, il a rempli sa mission, associé à Seamie Heffernan car Mick Kinane était en déplacement à Longchamp pour les Poules.

Tout seul dans le Derby

Le Derby 2001 était à l’affiche le deuxième samedi de juin afin d’éviter qu’il se déroule la veille du Prix du Jockey Club (Gr1), encore sur 2.400m. Aidan O’Brien a fait le choix de courir Galileo à Epsom sans leader et en solitaire. Il était son sixième partant.

Nous voici le samedi 9 juin 2001. Les bookmakers proposent Galileo à 3/1, comme le lauréat des 2.000 Guinées, Golan (Spectrum). Le gagnant des Dewhurst Stakes (Gr1), Tobougg (Barathea), était délaissé, en ouverture du bal à 16/1, mais sa cote a rapidement baissé pour atteindre 9/1. Dilshaan (Darshaan), qui avait ouvert son palmarès dans le Racing Post Trophy (Gr1), venait de remporter les Dante Stakes (Gr2) pour sa rentrée. Il possédait une réelle chance et était coté à 5/1. Perfect Sunday (Quest for Fame), lui, avait séduit les anciens. Maiden en trois sorties à 2ans, il s’était promené pour sa rentrée dans le Craven Meeting et avait passé son test dans le Lingfield Derby Trial (Gr3), corde à gauche et dernier tournant en descendant. Sa cote était passée de 7/1 à 4,5/1 dans le betting ring, du sérieux le jour du Derby. Les Anglais ont coutume de dire follow the money. Il faut suivre l’argent et, quand les chevaux sont entrés dans les boîtes, Galileo et Golan étaient à la même cote : 2,75/1. Le compte rendu de la course est très simple. Mick Kinane a positionné Galileo en troisième épaisseur, sans prendre de risques, et Pat Eddery a tenté de le marquer à la culotte avec Golan. Galileo a compris, après deux foulées, comment il fallait négocier le Tattenham Corner et il avait déjà course gagnée à 600m du poteau. Son pilote a attendu celui des derniers 400m pour appuyer sur le bouton et le poulain nous a alors offert un passage inoubliable. Un cheval moins intelligent aurait gagné par sept longueurs, Galileo a sauvé quelque chose pour l’avenir. Il a gagné par trois grandes longueurs, avec Kinane qui a posé ses mains à 50m du poteau. Diabolique Mick, il nous avait caché quelque chose !

Un autre canter au Curragh

Les handicapeurs ont attribué à Galileo un rating de 126, le même que quatre autres gagnants du Derby de ce siècle : son fils New Approach, High Chaparral (Sadler’s Wells), Authorized (Montjeu) et Golden Horn (Cape Cross). Motivator (Montjeu) fut jugé à 127 et Workforce (King’s Best) à 128. Les trois longueurs et demie d’Epsom infligées à Golan ont plus que doublé dans l’Irish Derby (Gr1) et Morshdi (Slip Anchor) s’était intercalé entre les deux. Un jeune jockey aurait paniqué dans le tournant quand Galileo était à la corde, derrière des animateurs prêts à rendre les armes. Galileo était le meilleur de sa génération mais il devait affronter les chevaux d’âge.

Le grand match Coolmore vs Godolphin

Le rendez-vous logique était fixé quatre semaines plus tard, à Ascot, pour les King George VI and Queen Elizabeth Stakes (Gr1). Douze chevaux se sont rendus aux boîtes, il n’y avait en réalité que deux partants : Galileo, favori à 0,5/1, et le 5ans Fantastic Light (Rahy) à 3,5/1. Ce dernier arrivait au rendez-vous avec quatre succès de Gr1 et un rating de 127. Le jeudi avant la course, Lanfranco Dettori, m’avait confié : « Avoir 12 livres de décharge est un énorme avantage, surtout avec 12 partants. Il est prenable mais, dans les King George, avec la décharge, c’est dur de battre un bon 3ans. »

Le premier round à Galileo

Il avait raison. Galileo a eu un parcours en or et tout s’est ouvert au bon moment alors que Fantastic Light a dû faire les grands boulevards (sans embouteillage) et a brûlé sa pointe de vitesse pour arriver sur la ligne de son rival au poteau des derniers 200m. Galileo a gagné par deux longueurs avec Kinane qui posait pour la photo et un Dettori qui avait posé les mains, se projetant déjà sur une revanche. Le rendez-vous était déjà fixé au samedi 8 septembre, à Leopardstown, dans les Irish Champions Stakes (Gr1). Ils n’étaient que 7 au départ. Galileo était favori à 0,36/1 avec l’aide de deux coéquipiers et Fantastic Light (2,25/1) qui pouvait compter sur Give the Slip (Slip Anchor).

Le deuxième à Fantastic Light

Chaque course a son histoire. L’or s’est transformé en plomb à Leopardstown. Et le plomb en or. Un leader anonyme de Coolmore s’est détaché d’une douzaine de longueurs avec Give the Slip, qui était là pour ramener son capitaine, et Galileo en épaisseur. C’est à la fin du tournant que tout s’est joué. Fantastic Light s’est infiltré et Galileo a dû le doubler à l’extérieur. P.J. Scallan, qui montait le leader, a assisté de loin au combat avec le sentiment d’avoir mal passé le relais capitaine. Les rôles étaient inversés par rapport à Ascot et, quand Galileo est arrivé sur la ligne de Fantastic Light, c’est lui qui a dû faire le tour. Dettori n’attendait que cela. Ils se sont livré un magnifique mano a mano et le pilote italien aurait même fait un croche-patte à son rival pour l’empêcher de gagner. Dans le cadre d’un voyage "découverte" du galop turc, je me trouvais à ce moment-là à Veliefendi, en pleine conférence de presse après le Bosphorus Trophy. Alors que des confrères turcs posaient leurs questions au gagnant, la sonnerie de mon portable a dérangé tout le monde. C’était mon ami jockey… Il m’a dit : « T’as vu ? Les bons ont battu les méchants… (rires) »

Belmont Park et les stratégies

Un troisième round aurait pu avoir lieu lors de la Breeders’ Cup. Godolphin pouvait compter également sur Sakhee (Bahri), qui avait mis six longueurs à ses rivaux dans le Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1), avec la double option Classic ou Turf. Coolmore avait laissé du temps à Milan, lauréat du St Leger. La semaine qui précédait le grand rendez-vous de Belmont Park, les journalistes se posaient tous la même question : « Avec quel cheval et dans quelle course pour les deux superpuissances ? » Un succès dans le Classic, sur le dirt de Belmont Park, aurait une grande incidence sur la valeur de Sakhee et Galileo sur le marché américain. La victoire de Milan aurait ouvert le marché étalonnier au poulain élevé par Luca et Sara Cumani. Le jour J, à la déclaration des partants, Godolphin a décidé d’aller sur le Classic avec Sakhee et de jouer la carte "sécurité" de Fantastic Light dans le Turf. Coolmore a lancé sur le dirt Galileo en opposant Milan à Fantastic Light dans le Turf. C’est dans l’ordre des choses, mais il aurait fallu poser la question aux chevaux… Galileo partait le matin pour le training track pour galoper sur le dirt à l’écart des autres. Sakhee et Fantastic Light faisaient de gentils galops sur la grande piste de l’hippodrome.

Et s’il avait gagné sur le dirt ?

Sakhee et Fantastic Light avaient encore quelques ressources, Galileo avait la mine d’un cheval triste, prêt à entamer une autre carrière. En fin de saison, c’est bien logique. Résultat des courses : Sakhee aurait gagné le Classic sans ce terrible monstre de Tiznow (Cee’s Tizzy), qui, pour rester tranquille au travail, avalait une demi-bouteille de vodka et se transformait au moment de la lutte. Fantastic Light, au bout du souffle, a remporté le Turf sur Milan. Et Galileo ? Il a terminé septième lors de ses débuts sur le dirt. Il n’aimait pas cette surface ? C’est bien possible, mais, dans une hypothétique Breeders’ Cup Dirt courue sans les deux matchs face à Fantastic Light, l’histoire de l’élevage pouvait prendre un autre chemin. Imaginons : Galileo gagne la BC Dirt, il part pour les États-Unis. Ses produits n’aiment pas le dirt, il perd mois après mois sa popularité et devient un étalon comme un autre. Cela est arrivé à Ribot (Tenerani)… Coolmore en 2001 cherchait le successeur de Sadler’s Wells. Il a trouvé mieux que ça !

Monstrueux au haras

Les attentes étaient énormes quand Galileo est entré au haras, en 2002. Il débuta la monte à 50.000 puntes irlandaises, et il fit la navette en Australie jusqu’en 2012. Sa première génération a débuté en 2005, et, dès 2006, Galileo comptait déjà deux gagnants classiques issus de sa première année de monte, Nightime (Guinées irlandaises) et Sixties Icon (St Leger). Il est arrivé à 91 gagnants individuels de Gr1. Ses fils et ses filles ont pris le relais. Un seul chiffre : vingt de ses fils ont à leur tour donné des gagnants de Gr1, à commencer par l’extra-terrestre Frankel. Mais ça, c’est encore une autre et longue histoire, à découvrir dans une autre édition de Jour de Galop !