La filière cheval devient acteur majeur de la méthanisation

Magazine / 23.07.2021

La filière cheval devient acteur majeur de la méthanisation

La filière cheval devient acteur majeur de la méthanisation

Deux projets de méthanisation dans l’Ouest, en Mayenne, ont fait entrer la filière cheval dans l’univers des énergies vertes. Dans les deux cas, des déchets organiques de la filière font partie des composants d’entrée du processus qui conduit à la fabrication de biogaz. C’est une réelle innovation qui offre de nombreuses perspectives d’avenir.

L’écosystème des énergies renouvelables s’était pour le moment construit à côté des acteurs du cheval, et des courses en particulier. La faute à des contraintes techniques et industrielles importantes. La méthanisation est un processus biologique naturel de décomposition [lire par ailleurs] qui se finalise par la production de biogaz riche à 57 % de biométhane. Le principe est connu et plutôt bien maîtrisé dans différentes filières agricoles mais n’avait jamais jusque-là réussi à intégrer de façon industrielle le premier déchet de la filière équine, à savoir le fumier de cheval. La faute à un composé, un intrant dans la chaîne de production de la méthanisation, qui ne coche pas toutes les bonnes cases. Le fumier de cheval est en effet souvent trop sec, très fibreux et véhicule avec lui des déchets, comme des pierres, des fers, des clous, et autres souvenirs de la vie quotidienne des équidés, incompatibles avec le processus de transformation attendu.

Qu’est-ce que la méthanisation ?

La méthanisation est un processus biologique naturel (sous certaines conditions de température et d’absence d’oxygène) qui transforme la matière organique agricole (fumier, lisier, résidus de culture…) en biogaz (riche à 57 % de biométhane) et en un résidu organique désigné du terme digestat.

La filière cheval dans les énergies renouvelables. Pourtant, avec Méthanaine, à Meslay-du-Maine, et CS Biogaz, à Congrier-Senonnes, ce sont deux unités importantes de méthanisation qui font entrer de plain-pied la filière cheval dans le secteur des énergies renouvelables, comme coproductrice de biogaz. Coproductrice, car les processus mis en jeu fonctionnent sur la base de "mix" des matières premières, avec des déchets organiques provenant de plusieurs filières agricoles d’élevage (bovin, porc, équin) et de céréales.

Derrière ces deux projets, installés en Mayenne, il y a un homme, Benoît Dutertre. Engagé dans la démarche de méthanisation depuis une décennie, le professionnel développe depuis plus longtemps un service d’évacuation de fumier de cheval en plus d’une activité de négoce de paille et foin. Devant les difficultés associées à son activité de base, notamment avec des exigences réglementaires de plus en plus fortes et des débouchés qui s’effritent, par exemple dans le secteur des champignonnières, il a travaillé à explorer de nouvelles voies en se projetant dans une démarche vertueuse, celle de la production d’énergie verte.

Le lancement de Méthamaine, site de méthanisation installé à Meslay-du-Maine, dans un environnement équin très fort – l’unité est voisine de l’hippodrome, du centre d’entraînement attenant et de la clinique équine – est la première concrétisation de cette décennie de développements. Le projet s’est fabriqué de 2013 à 2019 avec une entrée en production en février 2020. Benoît Dutertre explique : « Méthamaine est le projet qui a permis l’augmentation de la proportion de fumier de cheval dans le processus de méthanisation. Il a eu, et a toujours un rôle de tête de pont et de défricheur. Il nous a permis de réaliser des développements techniques spécifiques et d’apporter des aménagements adaptés. Nous avons capitalisé avec lui un premier retour d’expérience positif. Un seul chiffre aujourd’hui : Méthamaine en est dorénavant à 60 tonnes de fumier de cheval par semaine. » Avec Méthamaine, on sait qu’intégrer une forte proportion de fumier de cheval dans une unité de méthanisation expose le site à une forte dérive des charges d’exploitation. Pour réussir, une forte expertise sur ce sujet est indispensable et est logiquement exigée par les financeurs bancaires.

Méthamaine : le témoignage d’un voisin et fournisseur

Benoît Carpentier, entraîneur à Meslay-du-Maine, est le plus proche voisin du site Méthamaine. Il en est également fournisseur dans une logique d’accord spécifique : « J’amène mon fumier chez Méthamaine et, en contrepartie, je vais récupérer un digestat, une matière que j’utiliserai pour l’amendement de mes sols. Il y a une équivalence entre ce que je donne et ce que je vais recevoir en termes de support organique. On travaille en confiance. J’ai une grande latitude de plage horaire pour déposer mon fumier et cela a vraiment un côté pratique. Sachant ma proximité avec Méthamaine, je n’ai plus de fumier à stocker chez moi. Je le dépose tous les trois jours sur le site. » Quand on évoque la méthanisation, certains pensent aux contraintes et nuisances. Benoît Carpentier nous apprend ce que Méthamaine a changé ou non dans sa vie : « Cela ne m’a jamais impacté pour la circulation et l’accès à mon domaine. Au niveau sonore, il peut y avoir de temps en temps une torchère qui se déclenche quand l’usine est en surproduction [lorsque la consommation de gaz sur le réseau de Meslay-du-Maine est insuffisante ; un scénario que se produit parfois en été, ndlr]. Cela fait comme un gros tambour de machine à laver. Mais cela se fait à des heures qui ne nous dérangent pas et, pour tout dire, ce n’est pas dérangeant. Au début, je pouvais être un peu surpris mais, maintenant, je n’y prête même plus attention. En termes d’odeur, c’est très rare que je sente quelque chose, sachant que je suis bien exposé au niveau des vents. Au début, j’avais des réticences, mais maintenant, avec mon expérience, je n’ai pas été touché par des nuisances. »

Des projets collectifs avec une forte empreinte territoriale. Les deux unités de méthanisation estampillées cheval en Mayenne sont aussi le fruit d’un long et précieux travail de collaboration. Dans les deux cas, Méthanaine et CS Biogaz sont des entités regroupant des associés locaux, producteurs agricoles et fournisseur de facto des méthaniseurs. Ils sont douze dans Méthamaine et dix dans CS Biogaz. Président de Méthamaine, Benoît Dutertre complète sur ce point : « La réussite de Méthamaine est celle d’un projet agricole transversal, mêlant la pluralité des productions locales, allant du bovin au porcin, en passant par le cheval, sans oublier les déchets de céréaliers. C’est aussi celle d’un projet collectif, fédérant de nombreux intervenants qui combinent leur expertise et additionnent leur énergie. » À chaque fois, les projets, qui oscillent entre 6 et 8 millions d’euros chacun, sont aussi portés par les représentations locales (communes, communautés de communes, département de la Mayenne). Ils s’inscrivent clairement dans la logique de transition énergétique territoriale, transformant les terres mayennaises, consommatrices d’énergie, en productrices de gaz vert. C’est aussi pourquoi Territoire d’Énergie Mayenne (TE53) a porté ces deux projets. Pour Hervé Tison, maire de Congrier, la commune sur laquelle sera installé dans quelques mois CS Biogaz, un tel projet coche toutes les bonnes cases : « C’est un projet transversal qui couvre toutes les priorités des territoires : du soutien à l’agriculture à l’enjeu des énergies renouvelables, en passant par l’aménagement du territoire. »

La vertu du localisme énergétique et d’un financement participatif citoyen. Méthamaine et CS Biogaz participent à la production d’énergie renouvelable qui s’inscrit dans une logique de localisme énergétique. Benoît Dutertre poursuit : « Le biogaz de chaque unité de production est distribué sur le réseau pour une consommation locale, c’est-à-dire les communes du secteur. C’est aussi pourquoi il n’y a pas eu d’opposition locale au projet. Nous avons consulté les acteurs locaux de la protection de l’environnement et les riverains avant de décider des lieux d’implantation. On peut parler de totale concertation. »

Le projet CS Biogaz va encore plus loin dans l’adhésion locale et la participation citoyenne. Il propose un financement participatif ouvert en priorité dans un premier temps aux résidents des communes directement mêlés au projet puis élargi à l’ensemble de l’Hexagone. Cent cinquante mille euros € vont être levés par cette voie dans le cadre d’un projet global chiffré à 7,37 M€. Les conditions sont attractives pour tous. Les citoyens prêteurs, qui peuvent engager de 200 à 5.000 €, se voient rétribuer au taux annuel de 5 % d’intérêt, sur une durée de cinq ans. Les intérêts sont versés chaque année et le capital engagé et les derniers intérêts payés en fin d’engagement, en 2026.

Cette dimension originale du projet est animée par Lendosphère, spécialiste du financement participatif dédié à la transition énergétique et écologique. La collecte nationale devait se clôturer le 2 juillet. En fait, dès le 22 juin, la cagnotte participative des 150.000 € a été bouclée après l’ouverture aux seuls départements limitrophes du projet : 53 (Mayenne), 49 (Maine-et-Loire), 44 (Loire-Atlantique) et 35 (Ille-et-Vilaine). Parmi les soutiens de professionnels des courses à cette démarche de financement citoyen, citons François Montfort, Éric Leray, Laurent Viel, Pascal Fleurie. Toutes les informations sur cette dimension participative sont disponibles à cette adresse (https://www.lendosphere.com/les-projets/financez-l-unite-de-methanisation-developpee-par-cs). Cette levée de fonds participative et collective est aussi un argument qui a plu à Pascal Fleurie, entraîneur et élu municipal de Senonnes : « C’est un beau projet pour l’ensemble du domaine et de l’activité de la commune. Le fumier est un sujet qui peut devenir une contrainte pour les professionnels. Les débouchés vers les champignonnières disparaissent peu à peu. La méthanisation résout l’utilisation du fumier dans une logique de production complémentaire. Comme élu, je trouve par ailleurs que le prêt participatif joue un rôle important. C’est une bonne idée pour intéresser et impliquer les populations locales, directement concernées par le projet. Ce côté participatif est un plus. »

Le témoignage d’Éric Leray, un entraîneur engagé dans le projet CS Biogaz

Éric Leray est entraîneur sur le centre d’entraînement de Senonnes-Pouancé, le CERGO. Il s’est engagé dans CS Biogaz via le prêt participatif ouvert prioritairement aux locaux. Il nous détaille les raisons de son soutien : « Le côté écologique est évidemment très important dans ce type de projet. On est à fond dans le sujet. Tout le monde veut sauver la planète. Depuis l’apparition du Covid, on s’est aussi rendu compte que la nature pouvait reprendre ses droits. Finalement, beaucoup d’entre nous ont apprécié cette période plus calme du point de vue de l’activité humaine : moins d’avions, moins de circulation. Un autre point fort est le côté local du projet. Comme il se trouve à côté de mon élevage, il y a un côté pratique et cela a du sens. Le fait de transformer le fumier pour récupérer du biogaz et du produit [le digestat] qu’on peut repasser sur les terres, c’est important pour moi. Naturellement, il faut que nos terres produisent et, dans ce processus, on arrivera à économiser des achats d’engrais. C’est tout bénéfice sur tous les plans : financier et écologique. Il faut aussi préciser que le thème de la transition énergétique est un sujet de fond qui m’a toujours interpellé. Je me suis intéressé au solaire et à la lombriculture il y a déjà plusieurs années. Je remarque qu’en tant que professionnel des courses, je vis dans un milieu qui pense cheval à 200 % avec l’entraînement et les courses, mais il faut aussi s’ouvrir au monde qui nous entoure. »