Lawrence Eke : « Baron Samedi, un rêve éveillé »

International / 03.07.2021

Lawrence Eke : « Baron Samedi, un rêve éveillé »

Lawrence Eke : « Même en dépensant beaucoup d’argent, nous n’aurons probablement jamais un autre cheval de cette qualité »

Par Adrien Cugnasse

Un bon jour d’octobre 2020, Baron Samedi (Harbour Watch) s’est présenté au départ du Prix du Conseil de Paris (Gr2). Après quatre victoires dans les handicaps anglo-irlandais, il a gagné son premier Groupe à ParisLongchamp… pour sa première tentative à ce niveau. Certains journalistes ont bondi sur leur chaise, d’autres clamant à leur retour en salle de presse : « C’est un Groupe de m****. » Les parieurs, qui voient souvent "clair", en avaient pourtant fait leur favori. Mare Australis (Australia), le deuxième, a ensuite remporté le Prix Ganay (Gr1). Et Baron Samedi a continué son incroyable odyssée. Le 25 avril, il a remporté les Vintage Crop Stakes (Gr3) sur 2.800m, devant le bon Master of Reality (Frankel). Et le 4 juin aux États-Unis, il a survolé les Belmont Gold Cup Stakes (Gr2), une épreuve sur 3.200m avec 400.000 $ d’allocation. Dimanche à Saint-Cloud, il sera associé à Mickael Barzalona et devrait retrouver le terrain souple qu’il affectionne tant… Lawrence Eke, copropriétaire de Baron Samedi, nous a confié samedi après-midi : « C’est une histoire incroyable. Il reste sur sept victoires. Chez Joseph O’Brien, le matin, il travaille avec des chevaux de premier plan. Dimanche, il passe un test au niveau Gr1. In Swoop (Adlerflug) est un formidable cheval de course et Ebaiyra (Distorted Humor) est elle aussi très bonne. J’ai hâte d’y être. »

Personne n’en voulait. Lawrence Eke poursuit : « Quand vous achetez un foal 3.500 Gns, vous ne pensez pas franchement qu’il va courir un Gr1 quelques années plus tard… C’est donc un rêve éveillé que nous vivons, avec mon associé Chris Hurley. À la vente de foals de Tattersalls, personne ne voulait de lui. Et ce, pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’il était très grand. Presque autant qu’un yearling. Il était difficile de voir un futur cheval de course en lui. La deuxième, c’est que son père Harbour Watch (Acclamation) n’était pas du tout à la mode. » Pour être plus précis, lorsque Baron Samedi est passé sur le ring de Newmarket, Harbour Watch venait de clore sa cinquième et dernière saison de monte, à seulement 6.000 £. Il a alors été envoyé à la retraite… avant de mourir dans l’anonymat en 2019. Et comme cela arrive trop souvent, sitôt mort, Harbour Watch s’est mis à sortir des gagnants de Gr1, Waikuku (The Stewards' Cup et Queen's Silver Jubilee Cup) sur 1.400 et 1.600m à Hongkong, ainsi que Pyledriver (Coronation Cup) sur 2.400m en Angleterre…

Pourquoi l’avoir acheté ? Souvent, quand absolument personne ne veut acheter un cheval, c’est qu’il y a justement de bonnes raisons de ne pas lever le doigt. Lawrence Eke explique : « Je ne l’avais pas repéré sur le catalogue. Mais l’idée d’acheter un foal me trottait dans la tête. Je me suis mis à regarder d’autres chevaux. Et puis il est arrivé. C’était un grand foal. Trop grand. Il me rappelait un peu moi-même à cet âge : j’étais un adolescent de grande taille ! Le gosse qu’on faisait sortir du rang sur la photo de classe… c’était moi. Bref, nous l’avons envoyé à l’entraînement. Vu sa taille, ce que les gens craignaient est arrivé : il a eu besoin de beaucoup de temps pour venir à maturité. À 2ans, il a couru trois fois sans succès, ne parvenant pas à se servir de son corps correctement. Nous nous attendions à ce que cela se passe comme ça, vu son profil… »

Pourquoi avoir insisté ? Lawrence Eke détaille : « L’an dernier à 3ans, on pouvait voir qu’il avait beaucoup progressé physiquement… Cinquième pour sa rentrée, il s’est classé huitième d’un handicap au mois d’août à Tramore. Nous ne voyions pas le bout du tunnel avec lui. Et nous l’avons donc inscrit à la vente de chevaux à l’entraînement, l’été dernier à Newmarket. Mais Joseph O’Brien m’a dit : "Sur une piste aussi peu sélective que celle de Tramore, Baron Samedi n’avait aucune chance. Donnons-lui une dernière chance, castrons-le…" » De retour de castration, quelques semaines plus tard, Baron Samedi a gagné d’une encolure un handicap en terrain lourd à Cork. Lawrence Eke poursuit : « Depuis, il n’a cessé de progresser, mentalement et physiquement. Il a pris goût aux courses. Et tout s’est bien enchaîné, car c’est un poulain qui aime venir avec les autres en fin de parcours, mais pas forcément gagner de loin. Baron Samedi a mis du temps à comprendre ce qu’on lui demandait… mais à présent, il sait ! Dans le Prix du Conseil de Paris, quand Mare Australis a pris l’ascendant, Baron Samedi a été capable de repartir pour reprendre l’avantage et s’imposer. Il faut du caractère pour y parvenir. C’est un cheval qui voyage très bien aussi… »

Une histoire de copains. Selon Wikipédia, dans la religion vaudoue, le Baron Samedi est "l’esprit des morts et de la résurrection". Mais ce n’est pas avec cette référence en tête que Lawrence Eke et Chris Hurley ont nommé leur poulain : « Baron Samedi, c’est aussi un méchant dans Vivre et laisser mourir, le huitième opus de la série James Bond. À chaque fois que James Bond pense l’avoir tué, le Baron Samedi revient à la vie. Cette capacité à renaître n’est pas sans faire écho au destin de notre cheval ! Ce qui est incroyable, c’est que le poulain a son fan-club. Je reçois des e-mails d’un peu partout sur le globe – même de Nouvelle-Zélande et d’Afrique du Sud – avec des gens qui me demandent des photos par exemple. Le fait qu’il atteigne ce niveau après des débuts aussi modestes… cela capte l’imagination. » Au sujet du choix de l’entraîneur, Lawrence Eke détaille : « Les allocations sont si mauvaises en Angleterre que nous avons décidé d’envoyer une partie de nos chevaux en Irlande, à savoir, Baron Samedi. Mais aussi plusieurs qui courent pour notre petite écurie de groupe, Lech Racing, où nous sommes dix-sept porteurs de parts. Le courant est rapidement bien passé avec Joseph O’Brien. Comme nous, il est jeune et il est très accessible malgré sa réussite. Dans son écurie, on trouve des chevaux avec des pedigrees exceptionnels et des casaques de prestige. Pourtant, quand nous lui avons envoyé un sujet payé 3.500 Gns, il l’a accepté et il l’a entraîné avec le même professionnalisme que les autres… À présent, nous avons quatre chevaux chez Joseph O’Brien, dont trois pour Lech Racing. »

Les passions naissent dans l’enfance. Lawrence Eke conclut : « Personne n’avait de chevaux dans ma famille. Mais mon grand-père vivait à proximité de l’hippodrome de Brighton. Et je l’accompagnais aux courses où il jouait une petite pièce. Il avait sympathisé avec un entraîneur qui vivait dans sa rue. Ma passion pour les courses remonte à l’enfance. Il y a dix ans, j’ai reçu une prime de résultats. Et je l’ai dépensée en achetant un cheval… Ma femme était furieuse car nous étions encore locataires à l’époque. Par chance, ledit cheval était assez bon pour payer sa pension. Et honnêtement, elle n’était pas super contente non plus quand j’ai acheté Baron Samedi et qu’il enchaînait les mauvaises courses à 2ans… Le plus fou, c’est qu’à cause du Covid, je ne l’ai jamais vu gagner de mes propres yeux. J’ai suivi ses sept victoires à la télévision ! Dimanche, je serai à Saint-Cloud, pour son premier Gr1... Chris Hurley, mon associé dans les affaires, était aux États-Unis quand il a gagné la Belmont Gold Cup. Un grand moment. Nous nageons en plein rêve. L’Arc étant fermé aux hongres, s’il continue à progresser, nous allons voyager avec lui : la Breeders’ Cup, l’Australie… Nous avons eu trois offres pour Baron Samedi. Et pour ne pas avoir de problèmes, je n’ai dévoilé que le montant de la première à mon épouse ! Mais peut-être que si nous recevons une proposition colossale, nous céderons. Qui sait ? Pour l’instant, nous avons décidé de continuer l’aventure. Car même en dépensant beaucoup d’argent, nous n’aurons probablement jamais un autre cheval de cette qualité. Dans ces conditions, c’est plus facile de dire non. Surtout qu’étant hongre, il n’a pas d’avenir au haras. Et puis, si ma femme n’est pas fan des courses, vu que Baron Samedi s’autofinance et que nous ne sommes plus locataires… cela devient acceptable ! Pour aller plus loin, nous avons décidé de créer ensemble le Lech Racing Club. LECH. étant l’acronyme de nos quatre initiales. »