Schlenderhan, la naissance d’un mythe

Magazine / 13.07.2021

Schlenderhan, la naissance d’un mythe

Le Gestüt Schlenderhan est un mythe. Un haras de légende où l’histoire des courses a été écrite. Le baron Georg von Ullmann, sa famille et son équipe nous ont fait un grand honneur en ouvrant leurs portes aux lecteurs de Jour de Galop. [Partie 1 sur 3]

Par Adrien Cugnasse

Pendant très longtemps, l’Allemagne des courses n’a galopé qu’après un seul et unique objectif : le Derby allemand. Ce classique, la famille von Ullmann l’a remporté à 20 reprises en tant que propriétaire. Et même à 21 occasions dans la colonne éleveur. C’est bien sûr un record qui n’a pas d’équivalent dans le pays. Mais, à bien y réfléchir, il n’a pas non plus d’équivalent en France, en Irlande ou même en Angleterre. On ne peut bâtir un tel palmarès que sur une très longue période : plus de 150 ans dans les mêmes mains en ce qui concerne Schlenderhan. Encore un record…

Une trace persistante. Cette année, 20 chevaux ont couru le Derby allemand : 16 ont un peu (ou beaucoup) de sang Schlenderhan dans leur pedigree. À l’international, deux noms suffisent à résumer l’importance du haras dans le stud-book : Allegretta (Lombard) et Monsun (Königsstuhl). Née à Bergheim tout comme son père et sa mère, Allegretta a donné Urban Sea (Miswaki), gagnante d’Arc puis à son tour mère de Galileo (Sadler’s Wells) et de Sea the Stars (Cape Cross). Soit deux des grands étalons de notre temps. Acquis yearling, Monsun a brillé sous les couleurs du baron avant de revenir faire la monte sur les terres qui avaient vu naître son grand-père, Dschingis Khan (Tamerlane). En 2016, quatre ans après sa mort, Monsun avait toujours 27,6 % de black types par partants dans l’hémisphère Nord. À titre de comparaison, Galileo culminait à 26,9 % l’année dernière…

L’acte fondateur. On dit souvent que, pour durer dans les courses, il faut commencer par un échec, le surmonter et en sortir plus fort. C’est exactement ce qui s’est passé avec ce qui allait devenir le Gestüt Schlenderhan. Dans les années 1850, Eduard von Oppenheim fonde un premier haras, tout près du Rhin, mais les terres se révèlent impropres à cette utilisation. En 1869, il achète le château de Schlenderhan pour implanter son élevage tout autour. Il lui faudra attendre presque quarante ans et la veille de sa mort, en 1908, pour sortir son premier gagnant du Derby allemand. Dès le départ, les trois éléments qui ont fait la réussite du haras sont là : la patience, l’effort financier… et la capacité à attendre des jours meilleurs lorsque la réussite n’est pas immédiatement au rendez-vous.

Personnage charismatique, le baron Georg von Ullmann représente la cinquième génération à la tête du haras. Littéralement habité par sa passion pour les chevaux et les courses, il n’y va pas par quatre chemins pour expliquer leur réussite actuelle : « Je ne suis pas un partisan de l’élevage commercial. Nous ne sommes pas des marchands de chevaux. Si vous vendez constamment ce que vous avez de mieux, surtout les femelles, vous ne pouvez pas réussir durablement. Quand nous avons vendu des mâles comme Shirocco (Monsun), Getaway (Monsun) ou encore Manduro (Monsun), c’était pour un prix vraiment intéressant. Mais nous avons refusé toutes les offres pour leur père, Monsun [y compris une colossale, formulée par Coolmore, ndlr]. En ce qui concerne les femelles, nous nous assurons de toujours en avoir au moins deux de la même famille au haras avant d’accepter d’en vendre une autre… »

À peine un peu plus de 25 poulinières sont saillies tous les ans pour l’élevage familial, et son épouse, la baronne Corinna von Ullmann, précise : « Dans tous les secteurs d’activité, on gagne à privilégier la qualité plutôt que la quantité. » Le baron reprend la parole : « L’autre élément clé, c’est le temps. Vous devez donner du temps à vos chevaux pour qu’ils puissent exprimer leur plein potentiel. Et c’est pareil pour une jument. Il ne faut pas la condamner sur deux ou trois produits décevants. » À une époque où tout va très vite, le vrai luxe, c’est donc de pouvoir attendre…

La nouvelle stratégie. Pendant des décennies, la quasi-totalité des représentants des différentes casaques de la famille von Ullmann ont évolué dans un centre d’entraînement privé. Il a depuis été vendu. C’est à cette occasion que la famille a renoué avec l’entraînement français. Le baron von Ullmann explique : « Nous avons changé notre manière de procéder. Les meilleurs vont en France. Du moins ceux que nous pensons être de la première qualité lorsqu’ils quittent le haras. Mais tout le monde le sait, les chevaux peuvent beaucoup progresser en peu de temps. Par exemple In Swoop (Adlerflug) était un ton en dessous des meilleurs au moment où il est parti d’Allemagne. Pourtant, c’est devenu un cheval de premier plan. Désormais nous avons des chevaux chez trois entraîneurs cantiliens : André Fabre, Francis-Henri Graffard et Gavin Hernon et chez deux professionnels allemands, car nous avons à cœur de continuer à soutenir la filière locale. Il s’agit d’Andreas Wöhler et de Markus Klug. »

Cela permet aussi de ne pas mettre tous ses œufs dans un même panier et de ne pas être trop pénalisé sur l’ensemble de son effectif si un entraîneur connaît une période de méforme… Les von Ullmann ont environ 35 chevaux à l’entraînement, 21 en Allemagne et 14 à Chantilly : 12 sous les couleurs du Gestüt Schlenderhan et deux sous celles de Philip von Ullmann. Le père explique : « Nous aimons les courses françaises. Et je n’en connais pas les mauvais côtés car nous n’envoyons en France que nos bons chevaux. Il est aussi très intéressant de travailler avec Francis-Henri Graffard, Gavin Hernon et André Fabre. Le dialogue est important. Je me souviens par exemple qu’André Fabre avait tenu compte de notre retour d’expérience en Allemagne sur les tactiques à employer avec les produits de Monsun... » Philip von Ullmann poursuit : « Nous regrettons cependant le manque de train qu’on trouve parfois en France. Dans le Grand Prix de Saint-Cloud (Gr1), Broome (Australia) a mis les français en difficulté en les sortant de leur rythme habituel… mais je ne suis pas persuadé qu’il soit meilleur que Gold Trip (Outstrip) par exemple. »

Une réussite française. Après avoir eu des chevaux avec succès chez André Fabre au milieu des années 2000, c’est donc une deuxième période française pour les Schlenderhan et le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est une réussite. En 2020, avec seulement cinq partants, la casaque a terminé la saison à la neuvième place du classement français des propriétaires. Et elle occupe cette année la même place au classement provisoire…

Entraîné en Allemagne, Northern Ruler (Ruler of the World), qui courra le Grand Prix de Paris, n’a rien montré pendant longtemps avant de soudainement se déclencher au mois de mai de ses 3ans. Le baron détaille : « Andreas Wöhler nous a un peu surpris en voulant le débuter directement en France à Chantilly. Il a gagné son maiden le 4 mai. C’est un cheval qui ne cesse de progresser et il a remporté le Prix du Lys (Gr3) sans être au maximum de ses capacités Nous ne connaissons pas ses limites. » Sous entraînement français, Alson (Areion) s’est classé troisième de l’Emirates Poule d’Essai des Poulains (Gr1). In Swoop a décroché la deuxième place dans le Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1). Il gagné le Grand Prix de Chantilly (Gr2) et le Prix d’Hédouville (Gr3). Mare Australis (Australia) a remporté le Prix Ganay (Gr1). Le black type français représente une plus grande valorisation des souches et des étalons maison.