JDG n°5.000 : Alain de Royer Dupré

Courses / 26.09.2021

JDG n°5.000 : Alain de Royer Dupré

Par Adeline Gombaud

Quand nous avons demandé à Homeric quelle interview il souhaitait lire dans le 5000e numéro de Jour de Galop, l’écrivain n’a pas hésité. « Quand Alain de Royer Dupré parle de ses chevaux, on a l’impression de les voir marcher devant lui. Il a un rapport assez sensuel avec eux. » Alain de Royer Dupré arrêtera d’entraîner à la fin de l’année. Ses champions ont accompagné le développement de Jour de Galop, à commencer par Zarkava. La championne a débuté un 9 septembre 2007 ; nous sortions notre 43e numéro ! Elle a été une formidable source d’inspiration pour nous, journalistes, et son entraîneur un merveilleux professeur. Une nouvelle fois (et nous l’espérons, pas la dernière !), il nous a accordé beaucoup de temps pour analyser ses 53 ans de carrière…

***

L'avis Homeric : « Alain de Royer Dupré est un puits de science, un homme sérieux. On ne le sait pas assez mais c’est un vrai sentimental, je le trouve assez sensuel avec ses chevaux. Pour moi, c’est celui qui parle le mieux des chevaux. Quand il parle de ses chevaux, on les voit marcher devant lui, on voit l’étincelle dans leurs yeux, on voit leur évolution et on voit son bonheur à lui. J’ai toujours aimé échanger avec lui. »

***

Jour de Galop. – Vous êtes né parmi les chevaux, avec un père officier des Haras nationaux. À partir de quand avez-vous su que vous exerceriez un métier auprès des chevaux ? Quel a été l’élément déclencheur ?

Alain de Royer Dupré. – Très jeune, j’ai eu le goût des chevaux. Mon père travaillait pour les Haras nationaux au dépôt de Saint-Lô, qui abritait à l’époque 150 étalons ! J’avais mon poney, que je montais avant d’aller à l’école, et très jeune, d’aussi loin que je me rappelle, j’ai su que je voulais vivre avec les chevaux. À l’époque, j’évoluais dans le monde des sports équestres, concours complet et concours hippique. Je n’ai découvert les courses que plus tard. Alors que j’étais scolarisé dans un lycée agricole, j’ai dû faire un stage qui m’a conduit au haras du Mesnil, dans la Sarthe. C’est là que j’ai pris goût aux pur-sang.

Je devais rester au Mesnil un mois, et j’y suis resté neuf ans ! Au haras du Mesnil, le haras de madame Couturié, j’ai eu la chance de côtoyer de grands chevaux, comme Right Royal ou Neptunus, Le Mesnil, et aussi tout l’élevage américain de Joseph Widener avec des juments comme Hula Dancer ou Sky Pola, qui avaient été entraînées par Étienne Pollet, et certaines juments de Lord Derby. Des grands noms ont été stagiaires là-bas, comme Henry Cecil ou François Boutin. J’y ai aussi rencontré beaucoup d’Anglais…

Pourquoi avoir bifurqué de l’élevage à l’entraînement ?

À l’époque, on devait accomplir notre service militaire, qui durait dix-neuf mois, et je suis parti à Fontainebleau. J’ai fait la connaissance de Jack Le Goff, une figure du concours complet, médaillé olympique à Rome et ensuite entraîneur de l’équipe de complet américaine. Lui-même aimait beaucoup les courses… J’ai commencé à monter comme gentleman-rider. Je n’étais pas très bon, étant trop peu monté à l’entraînement.

De retour au haras, la compétition me manquait. J’ai fait une lourde chute en course, pendant la saison de monte, alors qu’il m’était interdit de monter à cette période. Après cela, j’ai décidé de m’installer comme entraîneur. C’était une décision un peu folle : j’avais un avenir tout tracé dans l’élevage, et je me lançais dans une activité que je ne connaissais pas. J’ai appris par moi-même. Je me suis installé dans la Sarthe avec trois ou quatre chevaux réparés. Principalement des chevaux d’obstacle, et je pense que mon expérience de l’équitation classique m’a aidé. J’ai eu assez rapidement de bons résultats en province. Une année, j’ai même remporté le Grand Steeple de Nantes et le Derby de l’Ouest, avec le même jockey, René Lecomte. J’ai beaucoup appris auprès de ce jockey formé à l’école cantilienne, chez François Boutin. Il m’a vraiment fait évoluer dans la préparation des chevaux de course. Je me suis fait repérer par de grandes maisons parisiennes.

Vous avez donc été l’un des premiers entraîneurs basés en province qui se sont vu recevoir des éléments de propriétaires classiques ?

À l’époque, il n’y avait guère que les Strassburger qui avaient des chevaux en province, ou des propriétaires locaux, comme le duc de Blacas dans l’Ouest. J’ai reçu des chevaux de Guy de Rothschild, de Constantin Peter Goulandris, de l’écurie Decrion,  dont les chevaux allaient ensuite chez André Adèle… Il y avait un monde entre Paris et la province, et ces grandes écuries nous envoyaient leurs chevaux trop justes pour la région parisienne. J’ai créé le centre de Longueville avec le gendre de madame Couturié. Guy Henrot a pris ma suite et Dominique Sepulchre la sienne. Le sable naturel de la Sarthe, quelle bénédiction ! C’était les Aigles en plus petit ! Et la qualité du sol nous permettait d’exploiter des chevaux avec des problèmes de jambes, qui n’auraient jamais tenu à Chantilly.

Dans quelles circonstances êtes-vous arrivé à Chantilly ?

Quand le Prince a racheté l’élevage Boussac, il m’a contacté pour entraîner et sélectionner les chevaux qu’il pouvait garder à l’entraînement. Cela s’est plutôt bien passé et j’ai même gagné quelques courses à Paris. À ma grande surprise, quelques années plus tard, il m’a contacté, m’expliquant qu’il voulait préparer l’avenir quand M. Mathet déciderait d’arrêter. Il me proposait de venir travailler avec lui à Chantilly. J’avais beaucoup de respect pour François Mathet mais j’avais trop longtemps travaillé seul pour envisager de perdre mon indépendance. J’ai décliné l’offre. Mais le Prince m’a suggéré de venir à Chantilly, et m’a assuré qu’il me donnerait quelques chevaux. Je suis donc arrivé à Chantilly avec les chevaux que j’avais dans la Sarthe assez bons pour Paris, c’est-à-dire pas beaucoup ! Le Prince m’en a confié cinq. Et dès la deuxième année, en 1983, j’ai gagné le Minerve avec Rajpoura et le Vermeille avec Sharaya.

Vous dites que vous avez eu la chance à cette époque d’être "épaulé" par Yves Saint-Martin. En quoi vous a-t-il aidé ?

Entraîner à Chantilly, c’était un exercice nouveau pour moi, surtout les galops sur le gazon. J’ai ce souvenir très précis d’une matinée de janvier, juste après mon arrivée, où Yves Saint-Martin, tout bronzé car revenant de vacances au soleil, est venu me voir dans la cour, m’indiquant qu’il était à ma disposition pour travailler les chevaux. Quand il montait les galops, c’était d’une telle fluidité qu’il suffisait de regarder pour comprendre. C’était un jockey merveilleux, un fin cavalier. Il était toujours en harmonie avec ses chevaux. Et il savait le moment idéal pour leur demander l’effort. Il avait un immense respect pour eux. Il avait un rapport privilégié avec les animaux, pas uniquement les chevaux. Quand il venait à la maison, mes chiens lui faisaient plus la fête qu’à moi !

Vous avez travaillé avec de grands jockeys, Yves Saint-Martin, mais aussi Gérald Mossé, Christophe Lemaire, Christophe Soumillon… À quel point la relation entre l’entraîneur et le jockey est-elle importante dans le succès d’une écurie ?

J’ai eu la chance de m’associer avec des jockeys de haut niveau. Gérald Mossé, c’est un metteur au point hors pair et qui monte ses chevaux pour faire une longue carrière. Je pense qu’il pourra devenir un excellent entraîneur. Christophe Lemaire est un jockey fin, qui nous a permis, avec des courses d’attente merveilleuses, de gagner notamment les Yorkshire Oaks avec Shareta et, à Chicago, les Secretariat Stakes avec Bayrir. Sa grande réussite au Japon me fait plaisir. Enfin, nous avons vécu de grands moments avec Christophe Soumillon, bien que nous ayons eu souvent du mal à nous accorder.

Vous avez formé beaucoup de futurs entraîneurs. Est-il plus facile de former des hommes ou des chevaux ?

En ce qui concerne les hommes, je ne parlerai pas de formation mais de partage. Et j’aime partager avec les jeunes générations. J’ai moi-même appris en observant comment procédaient mes aînés.

Quel est l’aspect de votre métier que vous préférez ?

L’entraînement, le matin ; le contact avec une équipe qui partage avec votre passion ; amener un cheval dans une condition idéale pour le jour J. C’est une attention de chaque jour, de chaque heure presque. Chaque détail compte. Le travail durant l’hiver est ingrat mais très important. Lors du travail hivernal, ce sont les fondations que nous construisons.

Celui que vous appréciez le moins ?

Je dirais l’après-midi aux courses. Bien sûr, c’est la concrétisation du travail quotidien, mais il y a l’aspect relationnel. J’ai eu la chance de travailler avec des propriétaires comme le prince Aga Khan, dans la confiance, ou la marquise de Moratalla, qui a été l’une des premières à me confier des chevaux quand je suis arrivé à Chantilly. J’ai d’ailleurs remporté mon premier Groupe pour sa casaque, avec Starsky, monté par Freddy Head, dans le Prix Jean Prat en 1982. Mais j’ai aussi connu certains propriétaires avec lesquels je ne prenais aucun plaisir à travailler, parce que je ressentais une pression infondée. Se tromper, ce n’est pas grave… Si on peut apprendre comment corriger l’erreur.

Vous êtes très sensible à l’esthétisme. Pour vous, c’est quoi un beau cheval ?

Il n’y pas de règle dans le physique. Néanmoins, certains modèles prédisposent le cheval à se faire plus facilement mal. L’apport de certains chevaux de vitesse américains dans les pedigrees européens a abîmé le classicisme du modèle que l’on aimait. C’est souvent le commerce qui dicte ces choix, mais il est regrettable de voir de plus en plus de chevaux droits devant et dominés par l’arrière-main.

Et d’ailleurs, on vous voit toujours sur les pistes à cheval le matin…

Pour rester en forme, en effet, je monte à cheval ! Cela permet aussi de communiquer plus facilement avec les cavaliers. Quand vous êtes à pied, le temps de rentrer au rond, vous avez oublié le détail qu’il fallait dire !

Racontez-nous Zarkava… Elle reste la jument la plus géniale que vous ayez entraînée ?

Oui, Zarkava était un génie, avec pourtant aucune raison de l’être… Elle n’était pas parfaite, notamment dans ses aplombs. J’avais beaucoup de chevaux plus jolis qu’elle, mais quelle race, quel influx, quel moteur extraordinaire ! Elle avait un geste formidable, très coulé, qui ne lui demandait pas d’effort.

À cette période, je recevais très peu de yearlings venant d’Irlande. Or Zarkava est née en Irlande. Le premier produit de sa mère était vraiment compliqué, presque impossible, et je pense que c’est pourquoi le prince avait décidé que le suivant irait chez moi. Elle était très brutale, même pour rentrer dans son box. Pierre Groualle et toute l’équipe ont fait un travail remarquable avec elle. Ils ont fait preuve de beaucoup de patience. Il fallait contourner le problème plutôt que le prendre de front. Elle ressortait le soir en main, c’était indispensable pour qu’elle se sécurise et ne soit pas trop fraîche, mais ce n’était pas sans risque…

Auriez-vous souhaité la garder une année de plus à l’entraînement ?

Bien sûr, j’aurais aimé la garder à 4ans. J’ai été consulté lorsque la décision était prise. J’ai expliqué qu’elle était intacte physiquement, mais nous avions vu dans l’Arc qu’elle avait failli dérober à la sortie des stalles. Le Prince a raisonné en éleveur, pour la continuité de l’élevage, et la meilleure décision était de ne pas prendre le risque de la courir à nouveau et qu’elle se blesse.

Quelle est, selon vous, sa meilleure performance ?

Je pense qu’elle a eu pour cadre la Poule d’Essai des Pouliches. Sur une piste rapide, elle avait quatre ou cinq longueurs à refaire sur Goldikova, la spécialiste du mile. Et elle l’a fait ! À 2ans, nous étions passés directement d’un maiden à un Gr1. La décision a été prise après avoir ramené la pouliche aux courses pour vérifier qu’elle n’avait pas de stress. Le deuxième test a été de la galoper sur l’hippodrome 15 jours avant la course avec des 3ans de qualité. Le Prince avait vu son galop – et c’est un très bon juge – et il avait donné son feu vert. Nous avons ensuite fait la même chose avec Rosanara.

Avec quelle personnalité de chevaux pensez-vous vous entendre le mieux ?

Beaucoup des chevaux du Prince issus des souches anciennes débordent d’influx… Ils n’ont pas besoin de beaucoup de travail. Dalakhani, par exemple, je le travaillais plutôt comme une pouliche que comme un mâle. J’ai plutôt tendance à sous-entraîner qu’à entraîner fort. Il est plus facile de corriger le tir quand on n’a pas assez demandé à un cheval que lorsqu’on est allé au-delà de ce qu’il pouvait supporter.

Quelle est la plus grande émotion que vous ayez ressentie grâce à un cheval ?

J’ai eu de si nombreuses émotions qu’il m’est impossible d’en détacher une. Derrière la réussite de chaque cheval s’est construit une histoire humaine, depuis l’éleveur qui a décidé le croisement, le travail journalier au haras et le mode d’élevage, puis à l’entraînement avec l’équipe dirigeante et ses soins, et – très important – le dosage du cavalier qui a amené le cheval dans un confort journalier pour accepter la préparation de la grande compétition. Pour finir, le jockey met son talent à la conclusion de la belle histoire. Chaque cheval est un souvenir particulier. Mais je suis très conscient de tout le travail accompli avant le mien.

Quel cheval auriez-vous aimé entraîner ?

Celui qui m’a le plus impressionné, c’est Sea Bird. J’étais allé voir son Arc. Son amplitude, la classe qui dégageait de ce cheval, son jockey australien qui ne montait pas comme les autres, plus long, avec son cheval vraiment dans les jambes… J’en garde un souvenir très vif.

Que regrettez-vous du passé ?

Avant la décentralisation, nous n’avions pas besoin d’aller courir sur des "petits hippodromes" nos bons chevaux. Je n’ai rien contre la province : j’y ai exercé pendant des années ! Mais un bon cheval a besoin de grandes pistes pour s’exprimer. J’appréciais aussi énormément le travail d’équipe avec le jockey. Il n’est plus vraiment possible, à présent que les pilotes sont partis tous les jours un peu partout en France. Je pense que le niveau de l’entraînement a baissé, pour cette raison notamment. Heureusement, on a des cavaliers d’entraînement exceptionnels, comme Éric Alloix, qui ont un rôle prépondérant dans la réussite des grands chevaux. Éric a galopé pratiquement tous nos grands chevaux.

Quelle est la personnalité qui vous a le plus marqué ?

J’ai eu une grande chance dans ma vie : celle de travailler pour le prince Aga Khan, qui s’est donné un grand challenge de bâtir un élevage toujours plus performant. J’ai remporté le Vermeille sept fois pour lui, ce qui reflète bien la qualité génétique de ce grand élevage. J’ai infiniment de respect pour lui. Malgré une vie très chargée, il prend toujours le temps pour sa passion que sont les chevaux.

Qu’auriez-vous fait si vous n’aviez pas été entraîneur ?

Je serais resté dans un haras avec le regret de ne pas avoir essayé d’entraîner !

Que projetez-vous de faire une fois que vous n’entraînerez plus ?

Je vais mener une vie normale. L’entraînement prive, qu’on le veuille ou non, de nombreux plaisirs de la vie.

Je me souviens que lorsque je suis arrivé à Chantilly et que je voyais les entraîneurs d’un certain âge, je me disais que je ne voulais pas finir comme eux. L’entraînement, c’est une sorte d’addiction. Et comme toute addiction, il est difficile de s’en détacher. Il faut pourtant savoir arrêter.

Je pense que j’arrête au bon moment. Cette année, j’ai commencé à ressentir la fatigue… Avec les chevaux, nous sommes toujours obligés de penser au lendemain. Quand je n’entraînerai plus, je vais pouvoir me poser et regarder en arrière. Après réflexion, je serai encore en forme pour envisager une nouvelle approche dans le monde du cheval, en profitant de mon expérience de l’élevage et de l’entraînement…