Charlie Appleby : présentez-vous !

International / 27.09.2021

Charlie Appleby : présentez-vous !

=Dimanche matin, Charlie Appleby a passé une bonne heure (virtuelle) en compagnie de huit journalistes. Une heure passionnante, où l’entraîneur a abattu ses cartes en vue du Qatar Prix de l’Arc de Triomphe [lire notre précédente édition]. Il a aussi parlé avec une grande franchise de son métier, de son parcours… et de lui-même. On le savait déjà, on le redit : Charlie Appleby est un Monsieur !

Par Anne-Louise Échevin

Charlie… qui ? Ce fut probablement la réaction de beaucoup d’entre nous quand, en 2013, il a repris les rênes de Moulton Paddocks, en pleine tempête. Un drôle de cadeau, qui aurait pu être empoisonné, alors que le scandale des stéroïdes anabolisants autour de Mahmood Al Zarooni faisait trembler l’opération des Boys in Blue… D’assistant entraîneur, Charlie Appleby se retrouve à tenir la baraque en temps de crise, avant de s’installer vraiment dans le fauteuil d’entraîneur. Il se souvient : « En 2013, je prenais l’intérim, dans des temps difficiles. Je devais m’occuper des chevaux mais on se rend vite compte qu’il n’est pas possible de ne faire que cela : il faut aussi les entraîner ! Saeed bin Suroor a pris les rênes des deux écuries Godolphin pendant que je passais les examens nécessaires, je l’en remercie ainsi que tous ceux qui m’ont aidé… »

C’est ainsi que Charlie Appleby commence son aventure d’entraîneur des Boys in Blue, certainement à la surprise générale : un entraîneur plus capé aurait pu être appelé pour l’une des plus grosses opérations de course du monde ! Le cheikh Mohammed Al Maktoum a choisi une autre voie et a tenté le pari. Charlie Appleby a commenté : « Je suppose que de nombreux observateurs avaient leur opinion sur qui devait reprendre les rênes… Au fil des années et de mon travail à Godolphin, j’ai appris à connaître le cheikh Mohammed. Je ne dirais pas que nous nous parlions tous les jours à l’époque, mais il me demandait parfois mon opinion sur tel ou tel cheval et je la lui donnais, le plus honnêtement possible. Ma nomination a certainement été une surprise… Mais regardez ce qu’a construit le cheikh Mohammed à Dubaï. Il sait donner sa chance aux personnes, y compris à de jeunes éléments. »

Un 1er novembre 2013, à Santa Anita… Une des premières dates importantes de la carrière de Charlie Appleby est le 1er novembre 2013. Imaginez : Santa Anita, son cadre majestueux, son soleil… Et un poulain gris, casaque gros bleu. Il s’appelle Outstrip (Exceed and Excel) et il remporte le Breeders’ Cup Juvenile Turf (Gr1). Il offre un premier Gr1 à un entraîneur encore rookie, Charlie Appleby, qui citera cette date à plusieurs reprises dans la discussion : « La victoire d’Outstrip a été très importante. Déjà, j’ai eu le sentiment de commencer, à partir de là, à remercier ceux qui m’ont aidé. Nous avons eu la chance de pouvoir gagner une Breeders’ Cup dès ma première année comme entraîneur. À ce moment-là, je me suis dit : "Tout ceci est réel". Je dirais qu'avant, c’était au jour le jour. C’était une routine pour moi que de me lever et de gérer une partie de l’entité. Après la Breeders’ Cup, j’ai commencé à me dire : "Je veux en faire encore plus, je veux gagner d’autres Groupes". Faire de mon mieux. Viser haut. Remercier le cheikh Mohammed de l’opportunité en lui offrant ce dont il rêve : lui donner non seulement des gagnants, mais des gagnants au plus haut niveau et à l’international. Je connaissais les courses, je suis dans le milieu depuis un moment. Je sais que, quand cela se passe mal, les observateurs vont penser que telle personne ne peut pas faire le job, qu’il vaudrait mieux faire appel à quelqu’un d’autre. Mais après la victoire d’Outstrip dans la Breeders’ Cup, je me suis dit : "Oui, je l’ai fait" et je me suis prouvé à moi-même que c’était possible. Cela a été un premier pas important d’un point de vue personnel et je crois que j’ai obtenu un peu plus de respect de l’ensemble des gens dans le secteur économique des courses ce jour-là. »

Le respect se gagne. Depuis Outstrip, beaucoup de choses se sont passées. Charlie Appleby compte désormais 48 victoires de Gr1. Le palmarès est impressionnant, du Royaume-Uni à Dubaï, en passant par la France, l’Irlande, les États-Unis, le Canada et l’Australie… De deux victoires dans le Derby d’Epsom à un succès dans la Melbourne Cup. Le 1er novembre 2013, à Santa Anita, l’entraîneur a posé une première pierre. Depuis, nous avons tous appris à connaître Charlie Appleby – particulièrement en France ! Sur la question du respect, il dit : « Avec le temps, je crois que le respect s’est renforcé, en gagnant les grandes courses, en gagnant le Derby cette année. Quand Masar a gagné le Derby, c’était déjà fantastique. Mais prenez des John Gosden, Aidan O’Brien, André Fabre… Tous ces grands entraîneurs dans le monde : le respect était plus fort envers eux qu’envers moi et, entendons-nous bien, c’est normal ! Il faut faire ses preuves ! Après Masar et jusqu’à la victoire d’Adayar cette année dans le Derby, nous avons gagné ce respect. Et cela donne de la confiance. Je crois que je suis l’un des rouages de la machine. Les succès font du bien à tous : c’est ainsi dans tous les sports. Quand vous gagnez des courses, vous générez de la confiance : je ne sais pas si vous osez plus mais, quand des décisions doivent être prises, il faut être positif. Je crois que j’ai appris, ces quatre dernières années et surtout depuis Masar, à avoir confiance en moi-même et en ce que nous faisons. Et c’est fantastique de pouvoir vivre tout cela et que les résultats attendus soient là. »

Snowfall et Tarnawa, l’opposition principale

Avec Adayar et Hurricane Lane, Charlie Appleby présente deux des favoris de l’Arc. Il lui a été demandé qui, selon lui, serait l’opposant principal à ses deux poulains : « Je me tournerai vers les femelles. Si Snowfall (Deep Impact) avait gagné le Vermeille, elle aurait été la grande favorite. Cela ne s’est pas bien passé, elle s’est retrouvée loin dans une course qui n’a pas eu assez de rythme, ce que Frankie Dettori a expliqué. Je crois qu’il faut oublier cette performance. Je pense que ce n’est pas un problème d’être battu dans une préparatoire à partir du moment où le cheval n’a pas rencontré de souci durant la course. Je ne pense pas qu’une Snowfall ait été battue par manque de moyens mais plutôt par les circonstances de course : elle ne doit pas être sous-estimée, surtout après tout ce qu’elle a fait cette année. Tarnawa (Shamardal), la jument de monsieur Weld, est aussi incontournable, elle n’a fait aucune erreur. Elle a très bien couru dans les Irish Champion Stakes, elle y a réalisé une excellente performance en vue de l’Arc. Pour moi, ce sont les deux principales opposantes. Teona (Sea the Stars), la pensionnaire de Roger Varian, a aussi des moyens mais on sait qu’elle a du tempérament et, pour un Arc, il faut être fort en piste mais aussi mentalement pour supporter toute l’avant-course. C’est comme dans un Derby : vous pouvez avoir le meilleur poulain, il faut qu’il soit capable de tenir le coup lorsqu’il marche dans le rond, avec la foule autour de lui. »

Quand la mission n’est pas de gagner un Derby… mais des Derbies. Soyons francs : avec 48 victoires de Gr1 en si peu de temps, même avec des origines fabuleuses, plus d’un entraîneur se serait déjà pris pour le roi du monde. On parle de l’ivresse du succès… Mais Charlie Appleby a la tête sur les épaules. « La vie de famille vous permet de garder les pieds sur terre », dit-il en souriant, avant d’ajouter : « Je ne pense pas avoir changé en tant que personne. Je comprends que l’on me pose la question car on sait ce que cela peut arriver dans le sport. Je me souviens qu' après le Derby de Masar, on m’a approché et on m’a dit : "Charlie, vous avez réussi cela, maintenant il faut se remettre en route !" Gagner un Derby, c’est le rêve de beaucoup de gens mais dans l’opération pour laquelle nous travaillons, nous voulons gagner des Derby. En tant que chef d’équipe, il faut mobiliser tout le monde. Je crois que nous avons montré savoir bien placer les chevaux et, avec l’expérience, on apprend. Par ailleurs, il faut souligner que nos succès viennent aussi de l’élevage : la plupart de nos gagnants au plus haut niveau ont été élevés par Godolphin. C’est tout le travail d’équipe qui nous permet d’avoir les chevaux pour gagner. Vous pouvez être le meilleur du monde, si vous ne les avez pas, vous ne serez pas compétitifs. »

La clé est peut-être là : se projeter, regarder vers le futur, sans pour autant mettre la charrue avant les bœufs. Et un Arc de Triomphe, cela se projette aussi : « Quand vous gagnez les grandes courses, vous vous projetez vers le futur. Quand Adayar gagne le Derby, quand Hurricane Lane gagne en Irlande, bien entendu que vous pensez tout de suite à l’Arc ! Il faut y croire. Je n’ai eu qu’un partant dans l’Arc auparavant, Ghaiyyath (Shamardal), et je pensais avoir un cheval compétitif pour la course. Cela ne s’est pas bien passé. Nous pensions qu’il aimerait le terrain bien souple… mais nous avons compris qu’il n’aimait pas cela ! L’histoire nous a dit ensuite que nous avions un très bon cheval entre nos mains, il est devenu un champion l’année suivante. Je crois avoir deux bons profils pour l’Arc cette année et j’ai l’équipe qu’il faut pour cela aussi. Cela va être un week-end fantastique et nous allons assister à un magnifique Arc : les poulains de 3ans, d’excellentes pouliches et juments… Vraiment, nous allons participer à une grande course. »

Tout a commencé avec les pur-sang arabes…

Charlie Appleby a passé son enfance du côté de Plymouth, entouré de poneys. Son premier contact avec les courses hippiques a eu lieu grâce à sa mère… et aux pur-sang arabes ! Il a raconté : « Ma mère entraînait des pur-sang arabes de course : mon premier contact avec les courses a donc eu lieu à travers ces courses-là. J’étais intéressé et je suivais avec attention. Au fur et à mesure des années, j’ai commencé à bouger. J’ai travaillé pour Jackie Retter, donc une écurie tournée vers l’obstacle. À 16 ans, je suis arrivé à Newmarket, où j’ai travaillé pour Susan Piggott avant de rejoindre les équipes de David Loder, dans son équipe pour les 2ans. J’ai suivi quand David s’est installé à Évry en France. J’ai le sentiment d’avoir beaucoup appris de ces expériences et que c’est grâce à elles que je suis dans cette position

Profiter, toujours. Est-il possible de profiter des grandes victoires quand votre mission n’est pas de gagner un Derby, mais des Derby ? De devoir, après chaque grande victoire, penser à celles que l’on doit tenter de décrocher dans un futur plus ou moins proche. Charlie Appleby explique : « Évidemment, on profite ! Peut-être plus dans les jours qui suivent, quand vous pouvez vous poser et regarder de nouveau les courses. Le jour d’une grande victoire, vous êtes dans le mouvement, il y a les interviews, repartir de l’hippodrome… Mais, quelques jours plus tard, vous pouvez vous replonger dans une course, la revoir, revivre l’avant-course. Évidemment que l’on prend le temps d’apprécier… et heureusement. Parce que si vous ne prenez pas ce temps-là, vous n’avez plus ce quelque chose qui vous motive. Si vous n’appréciez ni les gagnants, ni les succès, vous vous êtes probablement trompés de milieu ! Je prends le temps de me poser… Et cela même si je suis battu d’ailleurs : il faut prendre le temps de réexaminer et de regarder vers le futur. C’est important pour moi : si je suis battu, je l’accepte et je cherche dans cette défaite des éléments positifs en vue du futur. »

L’Arc, ce moment si particulier. Charlie Appleby est bien connu en France et, dimanche, il aura ses deuxième et troisième partants dans l’Arc, après Ghaiyyath en 2019. Lorsque l’on demande à l’entraîneur ce qu’une victoire dans l’Arc représenterait pour quelqu’un ayant déjà gagné non pas un, mais deux Derby d’Epsom, il dit : « Gagner un Arc… C’est tout en haut ! Ce sera la 100e édition de l’Arc et, rien que pour cela, c’est déjà magique que de pouvoir y prendre part. Et si nous pouvons y avoir un bon résultat… Mais oui, gagner un Arc est aussi fort que de gagner un Derby. Après, je n’ai pas envie de devoir dire quelle course est plus forte que l’autre, comme on peut entendre entre le Derby français et le Derby anglais : le Jockey Club sera toujours très important pour les Français, le Derby sera toujours important pour les Anglais. L’Arc est incontournable pour tous. Mais, au final, un Arc, les Derby… Ce sont de très grandes courses, tout simplement. Avoir ne serait-ce qu’un cheval au départ de l’Arc… J’ai vraiment très hâte d’être à ce week-end ! J’adore aller au meeting de l’Arc. C’est un peu comme Royal Ascot : le meeting de l’Arc, c’est avoir tous les meilleurs athlètes ensemble au même endroit. C’est l’essence du sport, que l’on retrouve dans les Jeux Olympiques ! Je n’ai eu qu’un partant dans l’Arc, sans succès. Mais juste être présent à ce meeting, pouvoir y prendre part, c’est fantastique. Juste pouvoir voir tous ces chevaux marcher dans le rond de présentation : il y a un sentiment particulier. »

Les autres partants du week-end

Charlie Appleby a fait le point sur ses autres partants potentiels du week-end : « Samedi, nous avons potentiellement deux partants dans le Prix Chaudenay. Manobo (Sea the Stars), qui a été impressionnant à Saint-Cloud, et Kemari (Dubawi) qui pourrait être aussi de la partie. Il a gagné le Queen’s Vase (Gr2) à Royal Ascot et a été plus décevant dans les Great Voltigeur Stakes. Le retour sur plus long lui plaira et un terrain souple serait aussi un plus. Dimanche, nous avons notre bon vieux Space Blues (Dubawi) dans le Prix de la Forêt : il est d’une régularité sans faille et vient de faire un travail impressionnant. Il l’est souvent le matin mais il a vraiment l’air très bien. Cela fait trois ans que j’essaye de le courir dans cette course et, auparavant, il avait toujours eu un contretemps avant. Il pourrait être accompagné de Glorious Journey (Dubawi) dans la Forêt, qui vient de gagner les Park Stakes. Il a bien pris sa course et nous pourrions le supplémenter. Nous allons aussi garder un œil sur le Lagardère avec Noble Truth (Kingman). »