Homeric, le Centaure aux mille vies

Courses / 23.09.2021

Homeric, le Centaure aux mille vies

Dimanche, JDG publiera son 5000e numéro. Pour fêter cet événement, nous avons demandé à Frédéric Dion, alias Homeric, d’en être le rédacteur en chef, de choisir les sujets et de les commenter. Peut-être ne connaissez-vous pas Homeric ? Ou peut-être connaissez-vous ses livres, mais pas Homeric ? Ou même le connaissez-vous très bien et avez d’autant plus envie de le lire ici ? L’interview qui suit est pour vous. Maestro Homeric, vous avez la parole !

 Par Alice Baudrelle

ab@jourdegalop.com

Jour de Galop. – D’où vient votre passion pour l’écriture ?

Homeric. – Le mot "passion" n’est peut-être pas le bon terme, car si j’y réfléchis bien, je n’ai jamais aimé écrire ! Cela a constamment été un vrai travail, et pas toujours simple. Ou si. Plus ou moins. Car quand j’écrivais, je parlais de ce que je connaissais et de ce que j’aimais, à savoir les chevaux. Ce n’était donc pas douloureux. Je sais que beaucoup de personnes adorent écrire et prennent beaucoup de plaisir, mais moi, ce n’était pas mon cas ! J’ai toujours eu, en revanche, une passion pour la lecture. Plusieurs livres m’ont marqué quand j’étais jeune, comme ceux de Jules Verne ou encore La vie des abeilles, de Maurice Maeterlinck. Quand je suis entré comme apprenti à l’Afasec, l’année où l’Afasec a été créée, avec une centaine d’élèves, en 1968 ou 1969, j’ai attaqué des livres plus difficiles, sur les conseils de ma sœur. Avant de m’endormir, je lisais Pylône de William Faulkner, qui est devenu par la suite un auteur culte pour moi. J’avais quatorze ans et je ne comprenais pas tout, mais j’étais subjugué par l’atmosphère des États-Unis, cette moiteur ambiante… La plume de Faulkner me transportait dans un monde complètement imaginaire et aventureux. C’était comme se rendre sur une autre planète.

Et votre passion pour les chevaux ?

Quand j’étais petit, mon père avait un salon de coiffure à Deauville près du Normandy, qui a été racheté ensuite par un coiffeur de stars. Je passais tous mes étés à Deauville et je m’étais lié d’amitié avec un garçon appelé Jean-François, dont la famille habitait juste au niveau du départ des 1.600m de l’hippodrome. Nous jouions ensemble avec des petits chevaux que nous peignions aux couleurs des propriétaires de l’époque, et nous faisions des courses avec des dés pour les faire avancer. C’est avec Jean-François que j’ai pris mes premiers cours d’équitation. Une fois, je me suis même fait embarquer sur la plage de Deauville ! C’est également lui qui m’a emmené aux courses pour la première fois quand j’avais neuf ans, en 1965, le jour du Prix Morny (Gr1). Quand les partants du Morny sont entrés dans le rond de présentation, j’ai aperçu Soleil (Major Portion), un élève et représentant du baron Guy de Rothschild, et je suis tombé en arrêt total devant sa beauté. C’était un bai foncé sublime, avec une encolure très soyeuse : un regard de cheval arabe, un toupet très léger, un peu de blanc du côté du naseau droit, et une prestance de prince. L’Arabie mélangée avec toute la finesse du pur-sang, en somme. Lorsque son jockey, Jean Deforge, s’est mis en selle, c’était pour moi la représentation du couple parfait : ils ne faisaient qu’un. J’ai décidé de miser sur eux et je me suis positionné le long de la ligne droite, dix mètres avant le poteau. Soleil est passé devant moi avec six longueurs d’avance, et cette image s’est ancrée en moi : j’ai vu de profil le visage de Jean Deforge, avec les crins dans le bout du nez, et il avait un sourire jusqu’aux oreilles. Je me suis dit que cet homme vivait un truc extraordinaire que les Terriens ne pouvaient pas connaître. Il fallait que je découvre ce bonheur-là. Soleil fut le premier cheval à m’avoir donné l’envie de faire ce métier.

Comment vos parents ont-ils accueilli la nouvelle ?

Mon père se foutait un peu de moi en disant que je n’y arriverais pas et ma mère a tout fait pour m’en dissuader, mais je me suis totalement investi. Parmi les chevaux qui m’ont fait rêver, il y a eu Pharis (Pharos), Corrida (Coronach), Ribot (Tenerani), Tantième (Deux-pour-Cent)… J’ai acheté des ouvrages sur le monde hippique, et je suis devenu une sorte de référence historique sur le monde du pur-sang. Plus les années passaient, et plus je voulais devenir apprenti dans une écurie. Approcher ce monde-là, c’était comme approcher la civilisation grecque : les chevaux étaient mes héros grecs à moi ! Quand le moment fut enfin venu, deux options se sont offertes à moi : entrer chez François Mathet, ou bien chez John Cunnington Jr. Sur les conseils de l’épouse de Philippe Lallié, qui connaissait ma mère, je suis entré au service de John Cunnington Jr. La première année fut extrêmement dure ; j’ai bien souvent pleuré au fond de mon lit en songeant à faire demi-tour, mais je ne voulais pas faire ce plaisir à mon père. La jument qui m’a permis de serrer les dents, une grosse mémère baie que j’adorais, avait pour nom Typhèle (Dark Tiger). J’arrivais beaucoup plus tôt que prévu à l’écurie pour m’en occuper tranquillement, car j’étais un peu lent ! Nous travaillions vraiment dur, et j’étais tout petit et maigre : je devais peser 36 kilos tout mouillé. J’ai eu deux grosses crises à l’époque, me disant que c’était trop pour moi, mais je ne pouvais pas me résoudre à abandonner Typhèle aux mains de mes collègues : ils n’auraient jamais pris soin d’elle comme je le faisais. J’ai donc tenu bon, grâce à elle.

Qu’avez-vous retenu de votre expérience chez John Cunnington Jr. ?

Que j’ai fait le mauvais choix. Avant d’entrer à son service, je n’avais pas vraiment analysé la situation. J’étais un gosse très sage, très bien élevé, toujours propre à cheval et très consciencieux : j’étais l’apprenti rêvé pour un entraîneur, car j’étais aux ordres. Quand j’ai arrêté le métier à vingt ans, j’avais monté 160 courses dont cinq gagnants pour John Cunnington Jr., en ayant "tiré" 50 chevaux ! Si j’avais monté autant de fois chez François Mathet, j’aurais gagné au moins 50 courses. Ses chevaux étaient tellement supérieurs ! De plus, il y avait plein de voyous dépourvus d’empathie chez John Cunnington Jr., alors que chez François Mathet, c’était comme chez André Fabre aujourd’hui. Mais de manière générale, ces six années passées comme apprenti jockey m’ont complètement formé, à la fois physiquement et mentalement. Heureusement que j’ai délaissé mon foyer à 14 ans : ç'a été une sorte de bouée pour moi. Si je n’avais pas quitté les jupons de ma mère, je n’aurais pas été le même. Ce qui m’a plu dans le milieu des courses, c’est le fait d’être proche de l’animal, d’essayer de pénétrer le grand secret qu’est le cheval. Il faut être sensible pour avoir ce désir de comprendre au mieux l’animal. Je voyais les chevaux comme des prisonniers dans leurs boxes et ça me faisait de la peine, donc j’étais le gamin qui essayait d’adoucir leurs journées. J’ai gardé ma sensibilité grâce aux chevaux qui me donnaient beaucoup d’amour. Au départ, j’ai cru que les chevaux remplaceraient la tendresse d’une mère : très vite, je me suis rendu compte que c’était moi leur mère ! J’ai envie de comparer ça à un fruit qui a une coque, comme une noix ; la tendresse du fruit reste, même si elle est enfouie sous deux couches de protection.

Quelle est la personne qui vous a le plus marqué dans les courses et pourquoi ?

Depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui, c’est de loin André Fabre. C’est vraiment l’Homme de cheval, dans toute sa splendeur. On peut dire qu’il a les meilleurs pedigrees et les meilleurs propriétaires, mais ses chevaux sont toujours dans un état extraordinaire. Mon grand plaisir était de voir aux courses l’évolution de ses chevaux, qui sont des tableaux vivants. C’était une merveille pour moi de les observer : ils me faisaient penser aux chevaux anglais qui arrivaient à Paris avec cette force tranquille, cette sérénité. Leur attitude transpirait le sérieux. André Fabre a ce don de sentir les choses. On dit souvent que l’entraînement est un système empirique, mais André Fabre est l’antithèse de ça. Il a mis le métier très, très haut : je pense qu’un homme comme John Gosden, par exemple, est du même acabit. J’ai eu l’occasion de discuter plusieurs fois avec André Fabre, qui m’a fait savoir qu’il m’appréciait quand j’étais un jeune journaliste. Un jour, il a plus ou moins traité mes collègues de pisse-copies et ajouté que le seul qui valait le coup, c’était moi ! J’ai voulu faire des articles sur lui à l’époque, mais il me disait : « Non, je ne suis pas un entraîneur classique. Je vous conseille d’interviewer Paul de Moussac, qui investit énormément. » À chaque fois que l’on se croise, on se parle. J’ai un immense respect pour lui ainsi que pour Yves Saint-Martin, un type d’une sobriété extraordinaire, avec une position à cheval incroyable. Chez lui, c’était inné ! J’ai vu des courses où 90 % des autres jockeys auraient mis un nombre incalculable de coups de cravache pour l’emporter, s’ils avaient été à sa place. Mais Saint-Martin, rien qu’avec ses mains et son corps, menait les chevaux à la victoire : jamais plus d’un ou deux coups de bâton. C’est un artiste. Je suis pressé que l’on interdise la cravache ; ce qui compte, c’est de savoir quel cheval a le plus de cœur, lequel est le meilleur, donc la cravache a peu d’importance là-dedans. J’apprécie énormément Olivier Peslier, qui tape très peu également : il ne "tue" pas les chevaux. Christophe Soumillon et Pierre-Charles Boudot sont de bons jockeys, vifs et intelligents, mais ils ne sont pas Peslier. J’aime également beaucoup Frankie Dettori, il est extraordinaire. Et quand j’étais môme, j’étais en admiration devant certains apprentis du fils Cunnington comme Patrice Clément, Alain Têtu, Philippe Niolet et Jacky Philipperon, qui étaient de vrais cavaliers. À l’époque, les chevaux débarquaient à l’écurie sans avoir été débourrés, ni même touchés : au mieux, ils avaient un licol sur la tête. Ils étaient sauvages et les quatre cavaliers que je viens de vous citer se les coltinaient tous les jours, tout en conservant un flegme incroyable. C’étaient des fauves, et il fallait avoir le cœur bien accroché ! Quand j’ai commencé à monter en course, cela a été mon tour de monter les poulains, et je peux vous dire que j’avais mal au ventre en me levant le matin.

Pourquoi avez-vous cessé de travailler dans les courses ?

J’ai passé cinq années au service de John Cunnington Jr., pour qui j’ai "tiré" beaucoup de chevaux en fermant ma bouche. En 1973, j’ai eu une proposition pour être le premier jockey du duc de Blacas à Beaupréau, chez René Pantall, le père d’Henri-Alex Pantall. Quand j’en ai parlé avec mon patron avant son départ en vacances, il m’a dit : « Reste, tu vas monter beaucoup plus l’année prochaine, tu seras mon deuxième jockey… On en parlera quand je reviendrai. » Je n’y croyais pas trop et j’étais vexé car jusque-là, j’avais fait tout ce qu’il voulait. Je suis donc parti à Beaupréau où j’ai beaucoup appris, car en province, il fallait avoir le couteau entre les dents ! J’étais un garçon doux, peut-être trop doux pour être un bon jockey. Un matin, j’ai eu un accident pendant un galop et une triple fracture, qui m’a éloigné des pistes pendant longtemps. Quand je suis revenu, ma place était prise par Maurice Bouland. J’étais grand – 1,70m – et je commençais à être vraiment lourd ; je devais prendre des diurétiques pour faire le poids. J’avais monté pour André Adèle en plat, et il m’a proposé d’entrer à son service comme jockey d’obstacle. Mais suite à mon accident, dont j’ai eu beaucoup de difficultés à me remettre, j’avais un très mauvais dos et j’aurais pu finir tétraplégique : je n’avais pas envie de prendre le risque. J’avais aussi la possibilité de partir en Angleterre pour faire un stage chez Harry Wragg. L’élevage me plaisait beaucoup et je connaissais très bien les pedigrees des chevaux, remontant même à la cinquième génération. Mais je n’aurais jamais pu vendre mes poulains : cela aurait été comme vendre mes enfants ! Je ne voyais donc ni jockey, ni éleveur, ni entraîneur : gérer les propriétaires, cela aurait été trop pour moi. Seuls les chevaux me plaisaient, et tout ce qu’il y avait autour d’eux me débectait. Et puis, quelque chose me manquait. J’avais loupé toute mon adolescence en ne vivant que pour les chevaux. J’avais raté la période de mai 1968, les fêtes, les copains, les filles, les drogues… et tout ça, je voulais le vivre. J’ai donc arrêté le métier en fin d’année 1974, et je suis devenu chauffeur de taxi de nuit à Paris pendant trois ans. Je n’étais ni euphorique ni triste : je marche beaucoup à l’instinct et j’avais confiance en moi grâce aux chevaux, auxquels je dois une fière chandelle. C’est à cause du genre humain que j’ai arrêté les courses, mais c’est grâce aux chevaux que j’ai pu tenir une plume. Je suis plutôt un sauvage et un solitaire et je n’avais pas envie de prouver que j’étais meilleur que les autres, d’être dans la compétition.

Vous avez ensuite multiplié les petits boulots et les voyages. Ces courtes expériences ont-elles aussi influencé l’écrivain que vous êtes devenu ?

Tout à fait ! J’ai vécu de drôles d’aventures. Un jour, je regardais avec ma sœur un film nommé L’Ami Américain, dont Dennis Hopper tenait l’un des rôles principaux. Apprenant qu’il vivait dans une réserve indienne au Nouveau-Mexique, j’ai dit à ma sœur : « Viens, on y va ! ». Elle m’a répondu : « Mais tu es fou, le Nouveau-Mexique est trop grand, on ne va jamais le trouver … » Et nous sommes partis quand même ! Nous nous sommes renseignés toute la journée à Taos, mais personne ne connaissait Dennis Hopper. En quittant la ville, j’ai vu des tacos à emporter et j’ai demandé à la jolie vendeuse si elle avait entendu parler de Dennis Hopper. Elle m’a répondu : « Oui, son frère a une galerie d’art à Taos. » Nous y sommes allés, et le frère de Dennis Hopper l’a appelé. Résultat, nous avons passé trois jours avec Dennis Hopper et sa copine dans une réserve indienne, sous son tipi et dans son ranch... Une vraie aventure ! Après ça, j’ai continué à voyager dans divers pays avant de retourner aux États-Unis, où j’ai vécu durant un an. J’ai démarché des commerces pour qu’ils fassent de la publicité dans un journal, ce qui m’a donné ensuite l’idée de créer mon propre canard. J’ai aussi travaillé pour des truands en vendant des terrains de camping fictifs ! C’était une période de déchéance, jusqu’à ce que je monte mon petit journal gratuit de huit pages, Paris Tiercé Dimanche, car j’en avais marre d’être exploité par mes patrons. Je faisais des pronostics mais aussi des articles, afin que les gens s’intéressent à autre chose que le tiercé, et je distribuais mon journal dans les bars tabac-PMU de Paris. Mais à cause d’une grève du PMU, il n’a tenu que six mois…

Comment avez-vous eu l’opportunité de travailler à Libération ?

Grâce à ma sœur, qui était chef de la publicité au journal. Le directeur de Libération, Serge July, voulait créer une page hippique avec des articles et des pronostics. Ayant travaillé dans le milieu, j’ai dit au responsable du service Sports qui m’a reçu que je pouvais tirer mon épingle du jeu en faisait découvrir ce monde-là de mon œil. J’ai été pris à l’essai pendant trois mois, et j’y suis resté onze ans. J’ai eu assez vite de la chance car dès mon deuxième ou troisième papier, j’ai donné le tiercé dans l’ordre. Par la suite, je l’ai donné sept ou neuf fois d’affilée ! C’était le record français de pronos à la suite, donc ça avait fait le buzz. Quand je suis arrivé au journal, moi qui ne connaissais pas le milieu de la presse, la majorité de la rédaction m’a vu d’un mauvais œil. Il y a eu de grandes engueulades : inciter les gens à jouer en faisant des pronos, c’était comme prendre l’argent du peuple pour engraisser les riches ! Mais quand j’ai commencé à donner plein de bons pronostics, mes collègues ont changé d’attitude et m’ont demandé ce qu’il fallait jouer.

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire sous un pseudonyme, et non sous votre vrai nom ?

Lors de mon arrivée à Libération, j’avais le sentiment de ne pas être à ma place, d’être un imposteur. Je me suis dit : « Si les autres s’aperçoivent que je ne suis pas bon, ce serait bête qu’on se souvienne de Frédéric Dion comme d’un imbécile ! ». C’était la mode au journal de prendre un pseudo, et il fallait évidemment que je choisisse un nom relatif au cheval. À l’époque, je lisais L’Iliade et l’Odyssée d’Homère. J’ai pensé qu’Homère avait en fait été le premier chroniqueur hippique, et que ça sonnait bien. Puis j’ai pensé à un excellent cheval qui m’avait été confié chez John Cunnington Jr et qui s’appelait Homeric (Ragusa), et j’ai trouvé que c’était parfait.

En 1998, vous avez reçu le Prix Médicis pour votre roman Le Loup Mongol. Que représente pour vous cette récompense ?

Au début, je n’y croyais pas du tout. J’étais en freelance à l’époque et j’habitais près de Chantilly : j’avais l’intention de ne pas aller à la remise du prix et de rester chez moi. Mon éditeur m’a appelé en me disant d’y aller, et je lui ai répondu que je n’avais aucune chance de gagner ! Il a insisté, et j’ai fini par y aller avec lui. Il y avait plein de caméras, une ruée de journalistes… Quand on m’a dit que j’avais gagné, j’étais sur le cul ! J’ai dit que ça me faisait plaisir, mais moins que le fait de remporter l’Arc en tant que jockey. Même si je ne croyais pas trop en moi au niveau de l’écriture, d’un seul coup je pouvais dire : « Je suis écrivain. » Avant, je ne me présentais jamais en tant que tel. Mais avec le recul, je peux dire que cette récompense a contribué à une perte d’ambition pour moi. J’avais eu une reconnaissance littéraire, une sorte de Graal, et je me suis dit : « Qu’est-ce qu’il reste maintenant ? » Il fallait prouver que j’étais un grand auteur comme Julien Gracq, mon idole. J’ai pensé qu’il allait falloir que j’écrive durant toute ma vie, sans être sûr d’arriver au niveau de Julien Gracq. La tâche me paraissait incommensurable, et je pense que ça m’a un peu coupé l’herbe sous le pied. J’avais le sentiment d’être emmené vers une écriture que je ne voulais peut-être pas. Si j’ai connu 24 h ou 48 h de vrai bonheur d’écriture dans ma vie, c’est le maximum ! J’étais malheureux car pour moi, ma vie était à côté de ça. Ce qui me ravit, c’est de m’extasier comme un enfant devant la nature, l’observation… Quand on écrit, on est seul avec soi-même. Lorsqu’on est face à cette masse de travail, on s’abîme gravement, et j’avais le sentiment de ne pas vivre une vie excitante.

D’où vous vient cet amour pour la Mongolie, où vous vous rendez d’ailleurs tous les ans ?

De mes repérages pour Le Loup Mongol. J’ai passé un an et demi à me documenter sur la Mongolie avant de partir là-bas, en 1992 ou 1993. Quand on arrivait à la capitale et qu’on voyait trois voitures, c’est qu’il y avait des embouteillages, car les gens étaient à cheval ! Dès qu’on en sort, on se retrouve dans un pays extrêmement sauvage sans limite d’horizon, comme au XIIIe siècle. La petite touche de modernité se trouvait dans des mobylettes russes ! J’ai éprouvé en Mongolie un sentiment de liberté et de mise en danger plus ou moins constante sans égal. Le peuple mongol est extrêmement accueillant. Là-bas, on est sur la Lune ! Ce pays me rappelle tous mes récits de jeunesse sur l’Inde, l’Afrique ou l’Amérique du Sud, avec des peuplades extraordinaires. Monter à cheval en Mongolie, c’est quelque chose d’exceptionnel : on peut galoper sans fin, car les clôtures n’existent pas. Je me suis retrouvé dans un troupeau de mille chevaux avec des moutons, des chèvres et des yacks. On peut tout voir à cheval et ainsi approcher facilement ce monde à moitié sauvage : j’ai vu des loups, des lynx… Je n’avais jamais connu ça. Là-bas, je me suis lié d’amitié avec un Français expatrié qui avait créé un prix littéraire dans la capitale, et qui est malheureusement décédé il y a quatre ans.

Vous avez, entre autres, écrit sur Bartabas. Comment l’avez-vous connu, et que vous inspire cette personnalité ?

J’avais entendu parler de lui par des confrères, à l’époque où je travaillais à Libération. Ils disaient tous que c’était quelqu’un d’extraordinaire. J’avais déjà vu des spectacles équestres et je trouvais ça vraiment nunuche : je me suis dit que Bartabas, ça devait être le même genre ! Il était installé à Nîmes et allait venir pour la première fois à Paris. Comme mes collègues me tannaient un peu, j’ai décidé de profiter de cette occasion pour rencontrer Bartabas. Je me suis rendu à ses écuries amovibles, qui étaient impeccables. J’ai regardé ses chevaux et Bartabas est arrivé, sans que je ne m’en rende compte. Il interdisait à qui que ce soit d’entrer dans ses écuries, ce que je ne savais pas ! Il m’a observé, puis il m’a salué. Nous sommes allés dans sa roulotte et nous avons discuté. En voyant son univers, j’ai été très séduit. Bartabas m’a invité à l’un de ses spectacles et j’y suis allé. Le personnage me plaisait beaucoup, ainsi que la façon dont il parlait des chevaux et dont il les traitait. J’ai fait pas mal de portraits sur lui, sur ses spectacles. Plus tard, nous avons voyagé ensemble au Japon et en Russie avec la troupe de Zingaro. Bartabas est d’une très grande intelligence, il est malin comme un maquignon et possède beaucoup de culture. Il est comme un animal : il sent ! Il va repérer la tare chez l’humain, comme avec ses chevaux ; c’est l’incertitude qui l’excite. Je ne connais personne qui ait davantage confiance en lui que Bartabas. Il est très inventif et copié de partout, mais inégalable. Il a inspiré ma plume à travers les répliques off de son film Mazeppa, les portraits, les voyages… C’est vraiment mon Don Quichotte moderne, et quelqu’un de fidèle. Je suis très peiné de ne plus le voir avec Jean-Paul Gallorini, car ils formaient tous les deux un duo détonant. Nous sommes souvent partis tous les trois pour voir les chevaux à l’élevage. Il y avait une véritable complicité entre eux deux, c’était savoureux à voir ! J’ai souvent Bartabas au téléphone, et il me parle de ses chevaux. Nous avons même passé des vacances ensemble et nous avons été plusieurs fois en Angleterre, notamment pour voir courir sa championne Kario de Sormain (Gunboat Diplomacy) à Cheltenham.

Parmi tous vos écrits, lequel vous rend le plus fier et pourquoi ?

Je dirais D’autres vies que la nôtre. Avant que cela devienne un recueil, c’était d’abord une chronique zoologique que je tenais tous les week-ends dans Libération. Je vivais à l’époque dans une petite datcha dans l’Oise : c’était une période un peu dépressive, et j’avais du mal à écrire un gros roman. Mais en rédigeant cette chronique, j’ai vraiment eu du plaisir à écrire. J’en étais très fier, car c’était un exercice de style dont je n’avais pas l’habitude. Le fait de recevoir le Prix Médicis m’avait influencé dans mes écrits d’une manière qui ne me plaisait pas forcément : j’aurais dû m’écouter et écrire vraiment ce que je voulais. Là, j’étais au milieu de ma campagne avec mon chat, et je devais faire le portrait de plusieurs animaux communs et discrets. Il fallait que ce soit un peu didactique sans que ça en ait l’air, épuré, drôle, tendre, mouvant… J’ai pu énormément travailler le style et la langue afin que les 2.000 signes requis de ma chronique soient tout à fait pleins, et que le rendu soit parfait. Je trouvais cela fantastique, ça m’a remis en selle !

Cela fait longtemps que vous n’êtes plus au contact des chevaux. Comment faites-vous pour gérer cela, vous qui leur devez tout, selon vos propres termes ?

Je suis encore au contact des chevaux par le biais de Jour de Galop et d’Equidia, que je consulte très souvent. J’ai acheté une maison en Ardèche avec 19 hectares et des prés. Et je vais prendre des chevaux de trait, une race que j’adore depuis toujours. J’ai une immense grange, dans laquelle j’ai fabriqué un grand abri. Là où je suis, il n’y a pas de courses. Quand j’habitais plus bas dans les Cévennes, j’allais parfois à l’hippodrome de Nîmes. Mais les courses ne sont pas très intéressantes là-bas pour moi, hormis le jour où j’y ai vu un 2ans entraîné par François Rohaut gagner de façon incroyable. C’était Signs of Blessing (Invincible Spirit) ! Je suis monté à Paris avec mon deuxième fils et ma belle-fille pour voir Enable (Nathaniel) courir son troisième Arc, lorsqu’elle a été battue par Waldgeist (Galileo). Je suis aussi allé à Chantilly en 2018 le jour du Prix de Diane (Gr1), et j’avais d’ailleurs eu un coup de foudre pour Laurens (Siyouni). Je suis très amoureux de Chantilly et de ParisLongchamp. J’aimais bien Auteuil à la grande époque de Bartabas : c’est beau et je suis encore les grandes courses là-bas, mais j’ai toujours peur à l’idée de voir des accidents. Je suis beaucoup plus orienté vers le plat. Je n’ai pas définitivement tourné la page : je remonterai aux courses parisiennes dès que je retomberai amoureux d'une pouliche ou d'un poulain...