Hurricane Lane ou le rêve éveillé d’une grande francophile

Courses / 28.09.2021

Hurricane Lane ou le rêve éveillé d’une grande francophile

Outre-Manche, Philippa Cooper est connue pour son franc-parler. Ardente défenseure de la tenue (au pays de la vitesse !) elle a sorti quatre gagnants de Gr1 en deux décennies d’élevage. Avec Hurricane Lane, elle est en mesure de réaliser son rêve : gagner l’Arc.

Par Adrien Cugnasse

Philippa Cooper parle un français impeccable. Il faut être à l’aise dans ces deux cultures pour nommer un haras anglais Normandie Stud ! Lundi après-midi, elle nous a confié :

« Hurricane Lane ne sera pas mon premier partant dans l’Arc. Mon élève Duncan (Dalakhani) avait gagné le Prix Foy (Gr2) et couru l’Arc 2010 sous mes couleurs avant d’être rallongé [il a gagné le St Leger irlandais l’année suivante, ndlr]. Même s’il n’a pas brillé dans l’Arc, cela reste l’un de mes meilleurs souvenirs de propriétaire. Dès lors, avoir élevé Hurricane Lane, qui fait partie de trois ou quatre favoris de 2021, c’est encore plus fort. Peut-être ne suis-je pas objective à son sujet, mais je pense que c’est un cheval exceptionnel. Il donne absolument tout en course et va au-delà de ses capacités physiques par pure générosité. Et puis son histoire est liée à celle de mes proches. Il est né à un moment où mon mari était en soins intensifs. Et ce jour-là, lorsque nous avons reçu d’Irlande la photo du nouveau-né [Philippa Cooper a vendu Normandie Stud et une partie de ses juments sont stationnées à Coolmore, ndlr], ma fille m’a dit : "C’est un champion, il ne faut pas le vendre. " Mais je ne suis pas triste de l’avoir vendu. Godolphin lui donne les meilleures conditions d’entraînement. Le cheval voyage en avion. Je n’aurais probablement pas pu lui offrir tout cela. Enfin, Godolphin a toujours soutenu notre filière et mon élevage en particulier. Je suis donc heureuse de leur avoir vendu un bon cheval. Et puis si Hurricane Lane pouvait remporter l’Arc, ce serait formidable pour le Grand Prix de Paris et pour le St Leger. »

Francophile. Au sujet de son lien si particulier avec la France, Philippa Cooper raconte : « J’aime beaucoup les courses françaises et la victoire d’Hurricane Lane dans le Grand Prix de Paris – avec un tel style – m’a vraiment ravie. Mon intérêt pour les courses vient du fait que j’y accompagnais mon père. Et nous n’allions aux courses qu’en France. Dimanche, je serai à ParisLongchamp avec ma fille et je penserai à lui. Je n’ai aucun antécédent dans les courses, si ce n’est que mon père aimait s’y rendre. C’est une passion qui m’habite depuis longtemps. Après avoir étudié au lycée français, j’ai eu mes enfants et je suis devenue professeur… de français ! Mon éducation a été très française et donc peu anglaise. Mon mari a acheté des chevaux d’obstacle. Et nous avons cherché un lieu pour les mettre à la retraite [Philippa Cooper conserve tous ses anciens chevaux de course et poulinières à la fin de leur carrière, ndlr]. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à la tête d’un haras que nous avons rebaptisé Normandie Stud. J’ai commencé à élever avec passion en 1997, dans une optique commerciale. Ce fut d’ailleurs une bonne école car si l’on veut essayer d’en vivre, il faut beaucoup de discipline. J’ai appris l’élevage de manière empirique, en pratiquant, en lisant… Je ne suis pas une experte de la conformation, cependant je sais quel type de chevaux j’aime. Et je suis bien entourée car j’ai autour de moi des gens qui sont des juges reconnus. »

Choisir ses juments. Philippa Cooper a actuellement huit juments à la reproduction. Elle se souvient : « J’ai acheté Gale Force (Shirocco) à la fin de sa carrière de course. Elle venait de remporter le Prix Denisy (L, 3.100m) et je l’ai en partie choisie car j’aime les chevaux de tenue. C’est ce que j’essaye de produire, même si ce n’est pas la mode et il n’est pas évident de les vendre yearlings. Je peux comprendre cela car tout coûte cher et les gens veulent aller rapidement aux courses. Gale Force a failli partir chez Willie Mullins mais je la voulais vraiment. »

Philippa Cooper ne craint pas de faire confiance à des juments issues de pères peu cotés, comme Shirocco (Monsun). Ainsi Fallen Star, gagnante de Listed, mais issue du modeste Brief Truce (Irish River) est devenue une poulinière clé de Normandie Stud étant à l’origine de sept black types dont Fallen for You (Dansili), lauréate des Coronation Stakes (Gr1) sous les couleurs de son éleveur. Philippa Cooper explique : « Le fait d’être issu d’un sire peu apprécié me permet de les acheter car elles sont plus accessibles. Pour moi, il est important qu’elles aient un bon rating, au-delà du caractère gras : il est parfois plus difficile d’être quatrième de Gr1 que troisième d’une Listed de mauvaise facture. L’important, c’est qu’elles possèdent de la qualité. Au haras, j’ai d’ailleurs eu la même réussite avec les gagnantes de Listed qu’avec les juments de Gr1. La santé, c’est aussi primordial. Et puis Fallen Star venait d’une grande souche et si elle n’avait pas été par Fallen Star, je n’aurais pas pu l’acheter. »

Plaidoyer pour la tenue. Beaucoup d’éleveurs anglais misent sur la vitesse. Philippa Cooper fait l’inverse et elle ne cache pas sa déception lorsqu’elle sort un cheval qui ne tient pas. Elle a systématiquement essayé de rallonger ses familles ayant de la vitesse. Sa génération de 3ans actuelle "tient" et elle sort vraiment de l’ordinaire. Hurricane Lane fait partie des six mâles que Philippa Cooper a élevés en 2018. Une bonne génération car, outre le lauréat classique, elle comptait Mohaafeth (Frankel), un lauréat des Hampton Court Stakes (Gr3) qui fut l’un des favoris d’un Derby d’Epsom (Gr1) qu’il n’a pas couru. Les deux 3ans sont des fils de Frankel (Galileo), un étalon qui apporte plus de tenue qu’il n’en avait lui-même. Philippa Cooper détaille : « Cet étalon est un CT [selon le test génétique d’Equinome, la moitié de ses gènes prédisposent à la vitesse (C) et l’autre moitié à la tenue (T), ndlr]. Or Hurricane Lane est lui aussi un CT, il a donné reçu le C de son père et le T de sa mère. Je craignais donc qu’il ne tienne pas la distance du St Leger (Gr1). Et je pense qu’il a gagné sur sa classe et sa générosité car sa distance de prédilection est 2.400m. Je crois vraiment qu’Hurricane Lane est capable de gagner l’Arc. Dans le Derby, il s’est déferré et je pense qu’il peut prendre sa revanche sur Adayar (Frankel). Avec deux fers en moins, c’est fantastique de terminer troisième d’un classique. J’ai peur de Tarnawa (Shamardal) et j’ai toujours du respect pour les partants de Son Altesse l’Aga Khan. Dans les 1.000 Guinées (Gr1) 2002, ma pouliche Dolores (Danehill) a perdu de peu la troisième place face à Alasha (Barathea), une représentante de l’Aga Khan… » Néanmoins, on se souviendra que Sultanina (New Approach) – sous les couleurs de Philippa Cooper – avait battu l’Aga Khan Narniyn (Dubawi) dans les Nassau Stakes (Gr1) !

Une stratégie courageuse. Après avoir vendu une partie de ses poulinières, Philippa Cooper a actuellement beaucoup de 2ans à l’entraînement en Angleterre. Elle explique : « J’ai gardé beaucoup de chevaux à l’entraînement car les poulains de tenue sont difficiles à vendre yearlings. Mais s’ils montrent de la qualité, ils ont une réelle valeur sur le marché. J’ai donc fait un grand pari en conservant une génération sous mes couleurs. Si par bonheur certains sont bons, je les vendrai à l’entraînement. J’ai saisi l’opportunité d’acheter mes couleurs [casaque rose, toque rose, manches blanches, ndlr] lors d’une vente aux enchères : j’aime beaucoup le rose. J’ai toujours eu le sentiment d’être un outsider dans les courses. Je n’ai pas de puits de pétrole dans mon jardin et lorsque j’ai gagné ma première Listed, j’y croyais à peine. Alors avoir sorti quatre gagnants de Gr1, c’est un rêve éveillé. C’est la réussite de toute une équipe, de tous ces gens qui m’entourent et qui me soutiennent. Dans les courses, on perd plus souvent qu’on ne gagne. Et l’élevage comporte plus de bas que de hauts : cette année je n’ai que deux foals. Alors je profite pleinement du bonheur que m’apporte Hurricane Lane et les autres. Trop souvent, les éleveurs sont les grands oubliés de notre univers. »