La casaque qui venait du chaud

Courses / 19.09.2021

La casaque qui venait du chaud

Le propriétaire de la semaine : de Trinité-et-Tobago à ParisLongchamp, il n’y a un qu’un pas…

Anne-Louise Echevin

Les jours raccourcissent et les températures baissent. Vous aussi, vous avez envie de soleil ? Ça tombe bien ! On a décidé de vous faire voyager, sans même prendre l’avion. On vous raconte l’histoire de la première victoire black type en France obtenue par une casaque originaire de la petite île de Trinité-et-Tobago ! Le décor est planté. D’un côté les palmiers et les plages de sable blanc (enfin, il nous semble !) ; de l’autre, Adhafera, cette fille de Sea the Stars qui vient de gagner le Prix Joubert (L) à ParisLongchamp. Dans le rôle du conteur, Gregory Meahjohn, le fils de l’éleveur et propriétaire de la pouliche… Embarquement !

En remportant le Prix Joubert (L), le 9 septembre à ParisLongchamp, Adhafera a offert une première victoire black type en France à Ralphy Meahjohn. L’homme a fait fortune dans la construction, sur la petite île de Trinité-et-Tobago. Du soleil des Caraïbes à la ligne droite de ParisLongchamp, il n'y a qu’un pas que Gregory Meahjohn, fils de Ralphy et impliqué avec son père dans les courses, nous explique.

Jour de Galop. – Comment avez-vous vécu le succès d’Adhafera (Sea the Stars) dans le Prix Joubert (L) ?

Gregory Meahjohn. - C’était génial ! Si je ne me trompe pas, nous sommes les premiers Trinidadiens à gagner une course black type en France ! Et le fait que nous l’ayons élevée nous rend d’autant plus heureux. Nous sommes actifs dans les courses et l’élevage en France depuis plusieurs années, avec un petit nombre de chevaux. Je viens à Deauville depuis que je suis adolescent pour les ventes Arqana… Nous avons regardé la course d’Adhafera à la télévision, dans notre bureau à Trinité-et-Tobago : cela n’a pas été simple de ne pas sauter partout ! Mon père doutait qu’elle puisse passer le poteau en première position, mais j’avais l’impression qu’elle trouvait des ressources pour revenir sur Love Child (Dark Angel) quand celle-ci lui prenait l’avantage… Et elle l’a fait ! Elle a montré beaucoup de classe et de dureté, comme tout le long de l’année.

Sa carrière est exemplaire. En sept sorties, elle a fini à cinq reprises sur le podium, dont deux victoires…

Nous avons toujours beaucoup aimé Adhafera, même si nous restions prudents sur son niveau. Elle avait débuté par une deuxième place à 2ans et, après cela, nous nous sommes dit que nous allions pouvoir nous amuser avec elle en 2021, si tout se passait bien. Sa sixième place dans le Prix de la Seine (L) était décevante mais elle s’est vite retrouvée en tête, ce qui a pu jouer contre elle. Nous avons aussi appris, ce jour-là, que les pistes souples n’étaient pas sa tasse de thé. Comme on le dit souvent dans les courses, nous avons rayé cette performance et sommes passés à autre chose. Sa deuxième place dans le Prix Mélisande était assez bonne pour convaincre Jean-Claude Rouget de tenter notre chance dans le Malleret. Nous ne savions pas vraiment à quoi nous attendre dans cette course, le 14 juillet, car les conditions étaient contre nous. Peut-être aurait-elle pu gagner si le poteau avait été deux foulées plus loin.

Elle a ensuite tenté sa chance à Deauville dans le Prix Minerve. Vous nous avez dit venir à Deauville depuis votre adolescence. Étiez-vous présents ?

Le Prix Minerve était la suite logique et nous avons envisagé un voyage en France : c’est un rêve, depuis que nous venons à Deauville, de pouvoir y gagner un Groupe ! Les frontières de Trinité ont fermé en mars 2020 et n’ont rouvert qu’en juillet dernier. Il était possible de venir. Mais avec la flambée de cas liés aux variants du Covid, nous avons fait le choix de rester chez nous. Ghislain Bozo nous a envoyé beaucoup de photos et de vidéos. Je dirais que nous avons tout d’abord été déçus par sa troisième place : nous espérions une grande performance sur un terrain à sa convenance. Mais cette performance nous a convaincu dans l’idée de la garder à l’entraînement à 4ans. La ligne a répété : Burgarita (Sea the Stars, deuxième) est quatrième, battue de peu, dans le Vermeille (Gr1), et Free Wind (Galileo, première) a l’air d’être une vraie pouliche de Gr1. Rusty Slipper (Lemon Drop Kid), la mère d’Adhafera, a progressé avec l’âge et nous espérons que sa fille puisse en faire de même. Elle a toujours eu besoin de temps et peut-être qu’elle pourra encore progresser et devenir une pouliche de Gr1 l’an prochain.

Adhafera est en sortie d’entraînement. Quelles sont les dernières nouvelles ?

Dans l’immédiat, après une saison chargée où elle a fait preuve d’une grande régularité, elle va passer le reste de l’année à l’écurie des Monceaux et revenir à l’entraînement l’an prochain. Nous espérons qu’elle puisse se placer dans un Gr1 avant de l’envoyer au haras en France.

La mère d’Adhafera, Rusty Slipper, est gagnante de Groupes aux États-Unis, sur le gazon, sous les couleurs de votre père. Pourquoi l’avoir envoyée en France et à un étalon européen ?

Rusty Slipper a été notre première gagnante de Stakes aux États-Unis. Elle avait été achetée à la vente de yearlings Keeneland de septembre par Marc McClean, de Crestwood Farm, qui s’occupe de nos intérêts américains, en course et à l’élevage, avec Phil Hagar, lequel a récemment lancé Taproot Bloodstock. Je crois que Rusty Slipper a été le premier gagnant de Stakes sélectionné par Phil. Après la troisième place de la jument dans les Rodeo Stakes, un Gr1 sur 2.000m gazon, nous avons pensé avec mon père qu’un étalon basé en Europe lui conviendrait bien. À cette époque, les courses sur le gazon étaient moins populaires aux États-Unis qu’elles ne le sont aujourd’hui : notre rêve était donc de présenter la jument à Medaglia d’Oro, puis de l’envoyer en Europe pleine de l’étalon [le produit par Medaglia d’Oro est Dune of Pilat, lequel court aux États-Unis, ndlr].

Pourquoi Sea the Stars ?

Mon père a toujours parlé d’élever une bonne pouliche par Sea the Stars… C’est depuis qu’il a suivi l’ascension de Taghrooda. Nous avons pensé que l’étalon correspondrait bien à Rusty Slipper donc, inévitablement, il était dans le top de notre liste. Bien sûr, dans les courses comme dans n’importe quel business, les choses peuvent ne pas se passer comme prévu. De façon assez surprenante, notre plan a parfaitement fonctionné : est-ce la chance ? Le fait d’y avoir cru ? Un peu des deux ?

Où en est Rusty Slipper ?

Elle a une 2ans par Invincible Spirit, qui est à l’entraînement aux États-Unis chez Graham Motion. Et elle est pleine de Justify. Nous avons l’intention de la renvoyer en Europe, peut-être en 2023.

Comment votre famille, depuis Trinité-et-Tobago, en est-elle venue à investir dans les courses, d’abord aux États-Unis ?

Mon père a toujours été fasciné par l’élevage. Depuis que je suis petit, je le vois toujours lire des livres sur l’élevage, les pedigrees… Il a toujours été un admirateur de Federico Tesio ! Au début des années 2000, mon père a essayé de monter une écurie aux États-Unis, doucement. Un de ses premiers achats est Chelsea’s Pearl (Chelsey Cat), laquelle a pris une petite place de Stakes mais qui nous a donné Fortune Pearl (Mineshaft) au haras. Elle a été notre première gagnante de Groupe en Amérique du Nord : elle a gagné les Delaware Oaks (Gr2), pris la troisième place des Black Eyed Susan (Gr2) et la quatrième place des Alabama Stakes (Gr1) à Saratoga. Cependant, ce n’est que vers 2010 que nous avons décidé d’investir dans des pouliches présentant des papiers solides aux ventes.

Comment cela s’est passé ?

Dans un premier temps, nous nous rendions à la vente de yearlings d’août Arqana. Nous avions quelques juments en France et nous vendions un ou deux yearlings. Cependant, les États-Unis nous ont proposé de meilleures opportunités.

Dans quel sens ?

À part le fait que les allocations sont plus importantes là-bas, il y est aussi plus facile d’acheter des pouliches issues de grandes familles. Mon père a rencontré Pope McClean et Marc McClean de Crestwood Farm à Arqana via Ghislain Bozo et, depuis, nous avons eu la chance de pouvoir acheter des femelles de qualité aux États-Unis. Nos juments sont stationnées dans leur haras. Rusty Slipper, par exemple, a été achetée 80.000 $. En 2014, avec seulement trois ou quatre chevaux à l’entraînement, nous avons gagné deux Grs3 et un Gr2 et, depuis, nous avons construit un piquet de dix poulinières, dont deux sœurs de classiques : Safwah (Medaglia d’Oro), qui est pleine d’American Pharoah et est une sœur d’Always Dreaming (Bodemeister), gagnant du Kentucky Derby, et Balandra (Tiznow), une sœur de Creator (Tapit), lauréat des Belmont Stakes, et qui est pleine de Frosted.

C’est Ghislain Bozo qui vous a permis de faire la rencontre d’Américains… à Arqana, ce qui n’est pas banal ! Comment l’avez-vous rencontré ?

Mon père a rencontré Ghislain en 2003, à la vente d’élevage de Keeneland. Il était là-bas pour acheter des juments en vue de les faire venir à Trinité pour l’élevage, et Ghislain s’est présenté de lui-même. Si vous connaissez Ghislain, vous savez qu’il aime bien parler à tout le monde ! Un mois plus tard, ils se sont croisés à la vente d’élevage Arqana. Papa était là-bas pour acheter des juments et Ghislain était en train de finaliser la création de Meridian International. Mon père a été son tout premier client ! Ensemble, ils ont acheté trois juments qui sont restées en France, au haras du Mézeray. À travers Ghislain, mon père a fait la connaissance de son frère Henri et de leur père, Antoine, qui nous a quittés. Mon père et lui ont appris à se connaître. Dès lors, il était écrit que nos juments finiraient aux Monceaux. Peu importe votre métier, il est toujours difficile de trouver des partenaires fiables : nous avons beaucoup de chance d’avoir rencontré la famille Bozo en France et la famille McClean au Kentucky. C’est grâce à notre association avec la famille Bozo que nous avons choisi d’élever en France. Étant originaire d’une petite île comme Trinité, cela a toujours été un rêve de pouvoir être compétitif au plus haut niveau en Europe.

Une des juments sur lesquelles vous êtes associés, aux Monceaux, est Angel Falls, la mère de National Defense. Votre père est indiqué comme coéleveur de plusieurs de ses produits (Chérie Amour, Nordic Defense, Nordic Aurora). Comment votre famille s’est-elle retrouvée associée sur elle ?

Henri Bozo nous a approchés pour acheter des juments en partenariat avec quelques-uns des clients de Ghislain. Nous avons été des partenaires discrets, mais c’était un grand moment que d’avoir élevé un gagnant de Gr1 à 2ans comme National Defense. Dans le passé, nous avons été associés dans des partenariats créés par Henri et Ghislain. Nous avons eu quelques petits succès autour d’un groupe d’étalons que Ghislain a mis en place avec Charles-Henri de Moussac, entre autres. Celui ayant eu le plus de réussite a été Midnight Game (Montjeu), qui est placé de Listed. Nous avons aussi élevé et fait courir Monsieur Playboy (Muhtathir) avec des amis que nous avons rencontrés via Ghislain.

Revenons à Adhafera. Vous l’avez élevé à 100 %, elle a grandi aux Monceaux qui l’a présentée à Arqana où Ghislain Bozo l’a achetée 220.000 € et elle court sous vos couleurs en association avec les Monceaux. Comment cela s’est-il fait ?

En 2015, à la vente de novembre de Keeneland, Henri a mentionné l’idée d’un partenariat pour acheter et faire courir une pouliche en France. Puis, en 2019 à la vente d’août Arqana, Henri a proposé d’acheter un intérêt minoritaire dans Adhafera. Nous sommes honorés de pouvoir partager l’aventure autour de cette pouliche avec Henri, Ghislain et les Monceaux. Nous espérons que, à partir d’Adhafera, nous allons pouvoir constituer un piquet de juments de qualité en France, dans l’idée de continuer à obtenir du succès !

Une histoire d’amitié

Comme l’a expliqué Gregory Meahjohn, l’histoire entre son père et la France remonte au début des années 2000 et une rencontre avec Ghislain Bozo à Keeneland. Le courtier nous a dit : « J’ai vu Ralphy Meahjohn à Keeneland et, pour différentes raisons, je suis allé me présenter ! C’est quelqu’un de très sympa, comme sa famille, et il est bien connu en France puisqu’on le voit régulièrement à Arqana. Il a fait partie de mes premiers clients, avec des Scandinaves et des Grecs. C’est chouette que l’histoire se poursuive. Je l’ai orienté vers Henri et aussi, pour les États-Unis, vers Crestwood Farm, avec laquelle je travaillais. Il a élevé Adhafera, qui est née et a grandi aux Monceaux. C’est une pouliche que j’aimais beaucoup, une Sea the Stars pas vraiment comme les autres, avec une mère gagnante de Groupe aux États-Unis. Je l’ai achetée 220.000 €, une somme correcte mais qui aurait pu être, probablement, encore plus élevée : comme elle était positive à la piroplasmose, elle ne pouvait pas partir aux États-Unis. Parfois, cela se joue à peu de chose. C’était le deuxième produit de Rusty Slipper et le premier, par Medaglia d’Oro, avait été acheté 340.000 €. C’est chouette de voir qu’ils ont du succès, j’espère que cela continuera ! »