C’était François Mathet (1/7)

Courses / 24.10.2021

C’était François Mathet (1/7)

Le jour J approche… celui de la parution de La Course parfaite, l’excellent livre consacré au plus grand entraîneur français de tous les temps, François Mathet. Ce sera le 11 novembre. Pour le recevoir chez vous avec une dizaine de jours d’avance sur la sortie en librairie, vous pouvez le précommander sur la boutique de Jour de Galop accessible ici, au tarif réduit de 19,50 € (au lieu de 22,50 €).

Pour vous aider à patienter, nous vous proposons de découvrir quelques extraits du livre. Une exclusivité JDG. Bonne lecture !

Jockey d’obstacle à Aintree

L’une des apothéoses de cette époque grisante demeure le Grand National à Aintree, en Angleterre. Il s’agit de l’épreuve la plus réputée au monde mais aussi de la plus redoutable avec Pardubice. En 1937, François reçoit un coup de fil du vicomte Foy, qui deviendra l’un de ses proches amis. Cela l’amuserait-il de participer au Fox Hunters’ Steeple-Chase – réservé aux gentlemen-riders – sur ce parcours d’anthologie ? Comment refuser un pareil défi ? Un propriétaire anglais lui confie son cheval, Lop Gilt. Ils sont vingt-trois concurrents au départ. Face à eux, trente solides obstacles d’une hauteur d’environ un mètre cinquante dont les fossés dépassent parfois un mètre quatre-vingts, construits en bois et couronnés de haies d’épicéa provenant de la région des lacs du nord de l’Angleterre. Les amplitudes de saut peuvent atteindre cinq mètres et les chutes sont parfois fatales. Les noms des obstacles les plus vénérés claquent comme des étendards : Becher’s Brook, The Chair, The Water Jump...

Dix ans plus tard, François Mathet s’en souviendra encore : « De vingt-trois que nous étions au start, nous n’étions plus que trois au deuxième saut du Valentine’s Brook, et deux pour aborder l’avant-dernier fence. [...] Mon cheval était sur ses fins. O’Dell, mon unique concurrent, plus routiné, avait l’air moins fatigué. Je voulus, comme à Auteuil ou ailleurs, aller avec mon cheval sur l’obstacle. Lop Gilt n’eut pas la force de ce suprême effort et s’écrasa de l’autre côté du fence. Je n’avais pas fini de rouler qu’un aimable sportsman s’était saisi de mon cheval par la bride, de ma personne par le fond de mon breeches, et avait rajusté l’un à l’autre. Je sautai sans encombre le dernier fence et terminai le parcours, fort applaudi par les spectateurs intéressés par l’exhibition d’un gentleman français montant à l’américaine sur les plus gros obstacles anglais car je n’avais pas rallongé d’un trou mes étrivières. »

(…) Auréolé de son exploit, François ne manque pas de transcrire avec un soin particulier ce souvenir mémorable. Depuis ses premières courses, il remplit méthodiquement un cahier d’écolier en précisant s’il s’agit d’une épreuve de plat ou d’obstacle, la date, l’hippodrome, le nom du cheval et celui du propriétaire, le classement, son rang d’arrivée ou sa chute. Il rappelle aussi le nombre d’adversaires et la distance entre son cheval et le second. Ce souci du détail préfigure les Cahiers de galops qu’il rédigera plus tard et qui constitueront le fondement de sa stratégie d’entraîneur.

La méthode Mathet

Au passage de chaque lot, François crayonne ses remarques sur des feuilles volantes. Son analyse se veut toujours rationnelle. Il est convaincu que chaque pur-sang est doté à sa naissance d’un tempérament inaltérable. Aussi entraîne-t-il de la même manière les flyers et les stayers. (…)

De retour à son bureau, François recopie ses observations dans le Cahier de galops de l’année en cours. Il fait preuve de la même précision qu’en 1929, lorsqu’il consignait les détails de ses courses montées. La décision de tout engagement se fonde sur ce document qui recense les travaux préparatoires. Les annotations minutieuses, à l’encre bleue ou rouge, dessinent les gammes de sa vie d’entraîneur : « affreuse » ; « penche pour finir » ; « médiocre » ; « vraiment mauvaise » ; « loin-loin » ; « anormalement loin » ; « débandade affreuse, sont partis beaucoup trop brutalement » ; « a des excuses » ; « a énormément tiré mauvaise façon » ; « décollée incompréhensible » ; « très loin, est-ce le terrain ? c’est à ne plus rien comprendre » ; « domine facilement » ; « parti stupidement comme un fou – mort à mi-parcours » ; « a dérobé au départ par maladresse de l’homme » ; « plus lent mais c’est bien le meilleur » ; « fait paraît-il un bruit épouvantable, avale-t-il sa langue ? » ; « surclasse l’autre » ; « désespérant, pas parti – très mal monté » ; « bien mais respiration courte peut-être le temps car il fait lourd ? » ; « va peut-être un peu mieux, c’est tout » ; « très bien » ; « brillant » ; « magnifique »...

Tant et tant d’heures passées à observer et à comprendre. Chaque année y est inscrite en gras, souvent en couleur et parfois pimentée d’une réflexion, ainsi pour l’année1970 : « Centenaire de Reichshoffen, puissent mes chevaux aller aussi vite que ceux des cuirassiers dans les houblonnières », référence à la guerre franco-prussienne qui traduit son humour pince-sans-rire. La bataille alsacienne, en effet, se solda par une défaite française à cause de charges absurdes menées sur des terrains peu propices aux cavaliers. Il est évident que François n’entend pas commettre les désolantes erreurs du général de Mac-Mahon. Pour lui, l’engagement doit toujours être à bon escient. Il n’inscrit ses pensionnaires que dans des courses où ils ont le moins d’opposition possible. L’enjeu est de gagner en utilisant au mieux les potentialités de chaque cheval. Pour ce faire, il doit aussi connaître ses adversaires. Sur les hippodromes, il se fie à son observation sans demander un renseignement à ses pairs. (…) Le sphinx de Gouvieux se drape dans son mystère et promène son élégante silhouette – pantalon gris et veste en tweed, costume bleu marine pour les grandes occasions –, du pesage au rond de présentation, avant de rejoindre sa place dans la tribune des entraîneurs.