Jan Krauze : « J’ai décidé d’élever car c’était un changement radical d’univers »

Élevage / 05.10.2021

Jan Krauze : « J’ai décidé d’élever car c’était un changement radical d’univers »

QATAR PRIX DE L’ARC DE TRIOMPHE J+2

Rougir lui a offert un premier Gr1. Devenu éleveur sur le tard, le journaliste et écrivain Jan Krauze a décroché le graal, douze ans après son premier partant.

Par Adrien Cugnasse

Jour de Galop. - Comment est née votre passion pour les courses ?

Jan Krauze. - J’ai toujours aimé les chevaux et je pratiquais l’équitation d’extérieur comme un loisir, notamment avec un ancien cheval de course qui avait gagné en Pologne. Et puis un jour, j’ai ressenti un choc émotionnel. À Auteuil, quand j’ai vu ces masses voler au-dessus des obstacles, cela m’a procuré une émotion inoubliable. Et cela m’a donné envie de m’y intéresser de plus près.

Vers la fin de ma carrière de journaliste – alors que j’avais la cinquantaine – j’ai décidé d’écrire une série d’articles sur les courses dans Le Monde. Un univers qui m’intriguait et que je voulais décrire du point de vue d’une personne qui le découvrait. Finalement, je ne sais pas si j’ai réussi à convaincre les lecteurs de s’y intéresser. Mais le résultat, c’est que j’ai moi-même contracté le virus !

Qu’est-ce qui vous a poussé à sauter le pas ?

Pour les besoins de cet article, j’ai rencontré des éleveurs de toutes tailles. Martine Van de Kerchove, du haras du Camp Benard, m’a fait comprendre que ce monde, malgré ses travers, permettait d’exprimer une passion et un amour des chevaux. Et que cela permettait aussi – au moins un peu – d’aplanir les barrières entre les classes sociales. J’ai trouvé cela intéressant. Je suis né en France d’un père polonais et il n’y a aucun antécédent hippique dans ma famille. D’ailleurs, je n’ai que peu de lien avec les courses polonaises, même si j’ai travaillé dans ce pays, où j’avais d’ailleurs relancé un mensuel, Koń polski, qui traitait de l’ensemble du monde du cheval. Pas spécifiquement des courses.

À quel moment vous êtes-vous dit que vous alliez devenir éleveur ?

Un jour, j’ai décidé d’avoir mes chevaux à la campagne et d’embaucher un salarié pour s’en occuper. L’engrenage était lancé… Nous avons acheté une ancienne ferme bovine. Tout était à faire. Et nous avons tout fait, mais avec peu de moyens.

J’ai eu un métier intellectuel pendant des années et j’ai décidé d’élever car c’était un changement radical d’univers. Ce travail, en partie physique, m’offrait la possibilité d’avoir un résultat concret, tout en faisant preuve d’un peu de créativité. Alors que j’avais passé la première partie de ma vie à commenter le travail des autres !

Mon premier partant en tant qu’éleveur, Passambleu (Bahhare), a remporté quatre courses et 88.000 € de gains [il a débuté le 26 juillet 2009, ndlr]. Je ne suis pas un expert et je n’hésite pas à demander conseil. Notamment à Pierric Rouxel, qui a un œil très confirmé.

En l’espace d’une décennie, vous avez réussi à dénicher aux ventes, et à des prix raisonnables, des poulinières qui vous ont donné de bons chevaux. Comment procédez-vous ?

Sur ce laps de temps, j’ai eu une quinzaine de juments. Et si je suis encore là en tant qu’éleveur, c’est grâce à quatre d’entre elles et aux primes. Il faut de la chance. Ma théorie – et je sais que beaucoup de gens font l’inverse avec succès –, c’est d’essayer d’acheter des juments qui ont montré de la qualité en course, plutôt que des poulinières avec des papiers très valorisants mais peu de performances. D’ailleurs je regrette que France Galop ait supprimé les primes majorées pour les produits de mères black types. Cela incitait les gens à acheter de meilleures juments.

Quelle est l’histoire d’Insan Mala ?

Elle passait en décembre à Deauville et je ne pouvais être présent. Je suis arrivé le lendemain. Et elle n’avait pas trouvé preneur. Je suis donc allé voir le vendeur et j’ai ainsi pu obtenir Insan Mala (Bahhare) à un prix modéré, même si cela représentait de l’argent pour moi, c’est-à-dire 28.000 €. Elle était gagnante de Listed et quatrième de Gr1 aux États-Unis. Son foal était magnifique et il est devenu Courcy (Mizzen Mast), gagnant de huit courses dont le Prix de la Californie (L). Elle a ensuite donné Inseo (King’s Best), lauréat de 12 courses et gagnant de près de 300.000 €, et Insandi (Anodin), deuxième du Prix des Chênes (Gr3), troisième du Prix de Guiche (Gr3) puis lauréat de Groupe à Happy Valley.

Et celle de Summer Moon, la mère de Rougir ?

J’ai fait ce qu’il ne faut jamais faire. Me trouvant au bord du ring, j’ai mis une enchère – à 23.000 € – et, à ma grande surprise, c’est moi qui l’ai eue ! Or je n’avais vu que la page de catalogue et pas la jument. Summer Moon (Elusive City), deuxième du Prix Coronation (L), était pleine de Territories (Invincible Spirit). Elle m’a donné deux produits, dont la gagnante de Gr1 Rougir. Mais, étant donné qu’elle léguait souvent son défaut d’aplomb, je l’ai revendue en décembre 2019.

Pour 14.000 € à la même vente, j’ai acheté Makana (Dalakhani), dont le fils Makaloun (Bated Breath) a ensuite fait parler de lui. Lauréat du Prix de Condé (Gr3), il s’est classé troisième du Critérium de Saint-Cloud (Gr1). À 3ans, il a gagné le Prix de Guiche (Gr3) et a couru le Jockey Club.

On dit toujours qu’il ne faut garder que les bonnes juments. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire car on ne peut pas prévoir lesquelles vont le devenir. Et il y a des mauvaises surprises : cette année, mes deux meilleures sont vides…

Avec l’arrivée d’Au-delà des pistes, on s’occupe mieux de la reconversion après les courses. Et c’est vraiment très bien. Mais un autre problème se pose : celui des anciens chevaux d’élevage. Il faut se pencher sur ce sujet. Pour moi, il est hors de question de les sacrifier. Et j’ai un certain nombre d’anciennes poulinières à la retraite. C’est le cas de Tricky Bid (Silver Hawk). Gagnante deux fois à 2ans, elle m’a donné plusieurs bons chevaux comme Tricky Week (Sunday Break), lauréate de 19 courses et troisième du Critérium du Béquet (L), ou encore Trois Mâts (Wootton Bassett), gagnant de Classe 1 à 2ans, dont j’ai malheureusement ensuite perdu la trace. Parfois les choses ne se passent pas comme prévu. L’élevage, c’est beaucoup d’occasions manquées. Mon élève Fortepiano ** (Vision d’État) avait gagné le Prix de Fontenoy de deux longueurs. Ensuite, il a trop donné à l’entraînement et n’a pas pu confirmer.

Pourquoi ne pas élever des sauteurs ?

Je me sens assez ignare dans cet univers bien que je l’admire. Je sais qu’on peut y tirer son épingle du jeu avec moins de moyens. J’ai aussi un peu peur des accidents.

Qu’avez-vous changé depuis vos débuts en tant qu’éleveur ?

J’ai cessé de présenter aux ventes les chevaux dont on est certain qu’ils seront vendus à perte. Cependant, cela ne résout pas le problème, car il faut les mettre à l’entraînement. Et cela demande des moyens importants.

Quel est votre sentiment en tant que vendeur sur l’évolution du marché ?

Je suis un petit éleveur et mon expérience du monde des courses est limitée par un début tardif. Avoir eu la chance d’élever une gagnante de Gr1 à Longchamp et un gagnant de Gr3 à Hongkong cette année n’y change rien. Mais je voudrais tout de même inviter à réfléchir sur une question qui me tracasse depuis un certain temps : par quelle aberration mes meilleurs chevaux sont-ils, presque sans exception, ceux qui se sont le moins bien vendus – ou qui ne se sont pas vendus du tout – aux ventes publiques ?

Se sont-ils si mal vendus que cela ?

Insandi a été racheté à la vente d’août au prix théorique de 42.000 €. Mais presque sans une seule enchère réelle. Vendu à l’amiable à petit prix, il a plus tard changé de main pour 470.000 € à la vente de l’Arc. Inseo, son grand frère, a tout de même gagné 12 courses et près de 300.000 €. Je l’avais racheté 5.000 € : aucune enchère.

Rougir, qui vient de gagner le Prix de l’Opéra, est encore une yearling que j’ai rachetée. Elle a finalement été acquise par un courtier qu’il a fallu aller tirer par la manche. Naturellement à un prix très bas : 11.000 €.

Êtes-vous un cas isolé ?

Tous les éleveurs ou presque, j’en suis conscient, pourraient raconter des histoires similaires. Il y a un problème. Les ventes publiques sont l’endroit où l’on trouve la plus grande concentration d’experts en tout genre, qui savent en principe très bien jauger le potentiel théorique d’un cheval. On ne cesse de vanter les résultats mirobolants d’Arqana, où les prix moyens, sans parler des top prices, donnent le vertige. Alors pourquoi tant d’éleveurs, la majorité en fait, repartent-ils déçus le soir des ventes ? Parce qu’ils ont dû céder leurs chevaux, pourtant dûment sélectionnés, à une portion de leur prix de revient. Pourquoi, à l’inverse, tant de chevaux vendus des fortunes ne courent-ils jamais ? L’élevage n’est pas une science exacte. Les chevaux sont des êtres vivants, la chance, ça existe. Certes. Cette année, après d’autres, a été peu brillante dans l’ensemble pour les chevaux entraînés en France. Et on se pose, très naturellement, des questions. Parmi elles, pourquoi tant de chevaux partent-ils à l’étranger ? Pourquoi y a-t-il si peu de propriétaires français ? Pourquoi si peu de gens riches, moyennement riches, ou juste un tout petit peu riches – sans parler des riches d’espoir – se lancent-ils dans l’aventure ?

Êtes-vous en train de dire que les ventes sont truquées ?

Absolument pas. Je n’ai d’ailleurs jamais pensé cela.

Alors que souhaitez-vous nous expliquer ?

Les ventes publiques, où les propriétaires devraient en bonne logique acheter leurs yearlings, donnent une image distordue de la réalité des courses et de la valeur réelle des chevaux. Un gouffre toujours plus béant sépare les chevaux dits "haut de gamme", fruits de saillies inaccessibles et achetées par des fortunes sans fond, et les chevaux un peu plus normaux, qui se vendent de plus en plus mal. Un des critères majeurs de la sélection des chevaux – pas le seul, heureusement – pour qu’ils passent à une "bonne vente", et surtout à un "bon jour", est le prix de saillie du père. La "mode" prime un peu trop sur la qualité réelle. Peut-être que trop de courtiers ne jettent un œil que sur les chevaux qui, sur le papier, peuvent rapporter gros ? Peut-être que devant ce spectacle de moins en moins compréhensible, trop de gens finissent par se dire que ce jeu-là n’est pas fait pour eux ? Ou peut-être, tout simplement, est-ce moi qui n’ai toujours rien compris aux ventes ?

L’élitisation des ventes est un phénomène mondial, pas uniquement français. Outre-Manche, par exemple, la mode a parfois encore plus de poids sur le marché… Que faire ?

On vend du rêve et les gens veulent rêver sur des choses qui leur plaisent. Il n’y a plus d’équilibre entre les ventes d’élite et celles ouvertes au commun des mortels. Il faudrait changer la mentalité des gens et cette fascination pour les grands noms ou les grandes origines. Mais je crains que l’on ne puisse pas changer le monde. Même si je rêve d’un peu moins de snobisme et d’un peu plus de réalisme, je ne sais pas s’il est très réaliste de rêver à cela…

Si vous deviez donner un conseil à une personne qui voudrait élever, quel serait-il ?

Je ne suis pas en mesure de le faire car je suis encore en apprentissage. Si ce n’est que rien ne remplace l’expérience que l’on peut engranger soi-même. Il faut demander conseil, au moins au début, pour acheter les chevaux. Et ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre…

Vous avez occupé des postes importants pour l’AFP et Le Monde à Moscou, à Varsovie, à Vienne et à Washington. À cette occasion, vous avez d’ailleurs rencontré un certain nombre de chefs d’État. Êtes-vous surpris, le lendemain de l’Arc, par le désintérêt des médias français pour le sport hippique ?

Dans la vulgate française, les courses, c’est d’un côté des immenses fortunes, et de l’autre un petit bonhomme issu de l’immigration qui va jouer sa pièce dans un bar pour le Quinté où les chevaux sont désignés par leurs numéros.

C’est quand même une vision empreinte d’un grand mépris de classe, alors que les médias généralistes de notre pays se veulent progressistes. Et il n’y a rien de mal à jouer, à avoir de l’argent ou à l’inverse à être de condition modeste !

C’est malheureusement l’image caricaturale qui reste ancrée dans l’inconscient collectif. Je ne suis pas porté sur les jeux d’argent mais, par principe, je joue les chevaux que j’ai élevés. Et puis, quand on élève, vu le montant des paris que l’on engage, cela comble amplement mon besoin de jeu !