À la recherche de LA poulinière

Élevage / 28.11.2021

À la recherche de LA poulinière

Making Of. Imaginez la scène : à la fin du mois de novembre, vous invitez des amis à dîner. Au moment du café, ils remarquent dans votre salon deux livres volumineux à l’allure atypique, parsemés de dizaines de marque-pages fluorescents et d’une foule d’annotations plus ou moins cabalistiques. Ce sont les catalogues des ventes d’élevage d’Arqana et de Tattersalls !

Depuis des semaines, vous les épluchez chaque soir avec passion, à la recherche de la perle rare – ou plus simplement d’informations pour approcher la pierre philosophale. Et alors que vous vous demandez s’il est bien raisonnable de leur avouer que vous consacrez des nuits à cette passion de vieux garçon, l’un de vos amis interrompt sèchement votre réflexion et vous pose la question qui tue : « Et si on achetait une poulinière ? » Avant qu’un autre ne surenchérisse : « Bonne idée… mais comment la choisit-on ? »

Entre enthousiasme et prudence, vous vous entendez leur répondre : « C’est formidable… mais c’est empirique et c’est compliqué. » La suite ? C’est l’article que vous allez lire. Nous y avons rassemblé les astuces et les conseils de certains des éleveurs les plus en forme, agrémentés de quelques-unes de nos constatations personnelles. Si vous voulez acheter une poulinière en décembre, notre petit guide va vous intéresser – que vous soyez déjà éleveur ou pas encore.

Par Adrien Cugnasse

Bien acheter avec un budget réduit

Dans le triptyque performance, pedigree et conformation, chacun a son avis sur ce qui doit être prioritaire. La jument rassemblant ces trois qualités étant très chère, 99 % des éleveurs doivent établir une hiérarchie entre ces différents critères pour trouver une poulinière qui entre dans leur budget. À la veille des ventes de décembre, c’est ce que nous avons demandé à quelques-uns des meilleurs spécialistes français et européens.

Aujourd’hui, partie 1 : Quand le risque paye

Demain (daté mardi), partie 2 : Braver les idées reçues

Mercredi, partie 3 : Suivre le sillage des paquebots géants

Jeudipartie 4 : Les perfs, les perfs, les perfs...

PARTIE 1 : QUAND LE RISQUE PAYE

Oser une jument très limitée en course

La meilleure poulinière de France, Starlet’s Sister (Galileo), correspond à un profil particulier : issue d’un bon père de mère, avec une souche solide… mais incapable de gagner en quatre sorties. Au sujet de son achat – à un prix très raisonnable –, Henri Bozo nous avait confié : « Il y a une part de chance. Mais encore fallait-il tenter. "Starlet" n’était pas mauvaise mais elle était fragile, m’avait dit Alain de Royer Dupré. Quand on me l’a proposée, je m’étais un peu renseigné. Nous avons de bonnes terres et cela nous permet d’élever de bons chevaux. Et c’est tout aussi important que le reste. »

Rester fidèle à un étalon, jusqu’en père de mère

Photo 3 (vignette) : Aliette Forien (crédit Scoopdyga)

La fidélité paie. Notamment celle à un étalon, quand il s’est imposé comme influent. C’est pourquoi, souvent, les meilleurs éleveurs accordent de l’importance au père de mère : « Les filles de Kendor (Kenmare) et de Kaldoun (Caro) nous ont très bien réussi dans nos achats de poulinières, explique Aliette Forien. Tambura (Kaldoun) était une pouliche précoce et nous étions allés à Newmarket spécialement pour elle. Par bonheur, elle a produit à son image. Nous avons acheté Rotina (Crystal Glitters) en sortie de l’entraînement sur les conseils de monsieur Champion. Elle n’avait pas gagné en sept sorties à 2ans et 3ans. Deux choses plaidaient en sa faveur : son modèle et son fond de souche Batthyany. Nous ne l’avons pas payée très cher et honnêtement, il était très difficile d’imaginer qu’elle ferait une telle carrière. Surtout que les deux premiers produits n’étaient ni beaux ni bons. Nous avons pensé la vendre avant de nous raviser. Heureusement, car ensuite elle n’a donné que de très bons chevaux et ses filles aussi… »

L’attrait de l’inédit

Sans avoir des moyens importants, Julie Mestrallet, du haras de l’Aumônerie, connaît une remarquable saison 2021. Sa lauréate classique Cœursamba (The Wow Signal) est issue d’une mère acquise 2.500 € à l'amiable. Et avec Caracal** (Zelzal), elle a élevé un espoir classique pour 2022 ! Elle nous a expliqué : « Je préfère acheter des maidens qui n’ont jamais reproduit. Celles qui ont déjà bien produit et qui ne sont pas vieilles sont trop chères pour mon budget. Et les vieilles juments posent parfois problème à la reproduction. Nous avions acheté Zarakiysha (Kendor) pour 60.000 €, pleine de Siyouni (Pivotal), au mois de décembre de ses 15ans. Son yearling a été vendu 125.000 €. Mais elle n’a pas donné d’autres produits ensuite. Avec une pouliche qui n’a jamais été saillie, bien sûr, on est un peu dans l’inconnu, mais on part sur une bonne base qui permet d’envisager le long terme. Au moment de choisir les juments, j’ai tendance à privilégier le pedigree et de bons aplombs. Une famille vivante, avec de possibles updates, c’est vraiment important. Et pour aller aux ventes avec la production, une jument gagnante et un papier avec de la vitesse, c’est un vrai plus. »

Aliette Forien – du haras de la Reboursière – exprime la même idée : « La conformation, c’est quand même vraiment très important. Un poulain très bien né mais tordu, c’est difficile à vendre. Donc dans l’ordre de priorité des critères d’achats de juments, c’est le modèle d’abord, immédiatement derrière le pedigree. Par ailleurs, et c’est un critère assez personnel, je préfère une jument qui n’a pas couru à une autre qui a gagné deux fois mais en cinquante sorties. Celles qui ont beaucoup donné en course y ont parfois laissé une partie de leur potentiel. En ce qui concerne l’âge, forcément, si une jument a bien produit, elle est financièrement inaccessible. D’une manière générale, nous essayons d’acheter de jeunes juments ayant au maximum un ou deux produits au moment de leur passage en vente. »

Se contenter du rating...

L’Anglais Jocelyn Targett est éleveur sans sol à succès, en particulier en France. Il sait qu’il n’a pas les moyens de s’offrir une très belle jument, bien née, avec de grandes performances. Alors il a développé sa propre stratégie : aller contre la mode et les grands pedigrees.

Dit comme cela, c’est facile. On a même l’impression d’enfoncer une porte ouverte. Mais ce qui est intéressant, c’est quand l’on entre dans le détail : « Je me concentre sur deux critères : la jument doit être bien faite et elle doit avoir des performances. Avec mon budget, les black types sont bien sûr exclues. J’essaye donc de dénicher une pouliche avec un bon rating : 100 (ou plus) chez Timeform. J’applique le même critère pour les femelles de mon élevage que je garde au haras. Alpen Glen (Halling) a décroché un rating Timeform de 104 grâce à ses deux premières sorties victorieuses, à 3ans. Elle a ensuite enchaîné les mauvaises sorties et en l’achetant, je me suis dit que nous allions prouver à la face du monde qu’elle avait du talent. Ce qui n’est pas arrivé en course, mais j’ai appris plus tard qu’elle s’était cassé le bassin à 2ans. » Jocelyn Targett a eu sa revanche à l’élevage avec elle : « Avec une saillie à 1.750 £, elle m’a donné Montalbano, placé du Policeman et du Derby du Languedoc (Ls). Et après une deuxième place dans le Prix Rohan (L), il a été acheté par Rich Ricci. La jument m’a ensuite donné Glade (Bertolini), placé du Grand Prix de Nantes et du Vase d’Argent (L). Enfin, elle a produit mon premier gagnant de Groupe, Indian Blessing (Sepoy). »

LE CONSEIL PSY

Jouez-la comme Socrate !

(On laisse ses complexes à la maison)

En septembre 2020, Henri Bozo résumait la question dans JDG : « L’idéal, théoriquement, est d’acheter une jument bien née avec des performances. Mais c’est bien sûr très compliqué et je n’hésite donc pas à essayer une jument issue d’une belle souche mais qui n’a pas forcément de grandes performances. Tonnara (Linamix) et Platonic (Zafonic) [deux des juments de base de l’écurie des Monceaux, ndlr] n’ont pas un grand palmarès [et elles ont très bien produit, ndlr]. Coolmore ou les Japonais donnent leur chance – avec succès – à de très bonnes juments de course qui n’ont pas forcément de grandes souches. Il n’y a pas qu’une seule route possible. Chacun fait comme il l’entend, selon ses convictions, selon son expérience. Et c’est ça qui est génial. »

Voilà qui rappelle furieusement le « tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » de Socrate ! Ce qu’il faut en tirer, selon nous, ce sont deux choses. La première est de laisser les complexes à la maison : pour bien acheter, il ne faut ni faire un complexe de supériorité (je sais tout, j’ai tout compris, j’ai trouvé la formule magique) ni faire un complexe d’infériorité (c’est trop dur, je ne connais pas assez, il y a trop de formules différentes qui fonctionnent). La seconde est de travailler le plus possible son achat, sous tous les angles (c’est l’objet de cet article), puis avancer avec conviction – sans être sûr d’y arriver mais sans avoir peur de se tromper.