À LA RECHERCHE DE LA MEILLEURE POULINIÈRE

Élevage / 17.06.2022

À LA RECHERCHE DE LA MEILLEURE POULINIÈRE

À LA RECHERCHE DE

LA MEILLEURE POULINIÈRE

En décembre, l’éleveur ne pense pas aux cadeaux de Noël… Mais plutôt à trouver la jument qui lui permettra de faire naître le champion ! Faut-il privilégier les performances ? Le pedigree ? Acheter aux ventes ? Une pouliche sortant de l’entraînement ? Une mère déjà confirmée ? Ces questions, que l’on ait envie de se lancer d’élevage ou que l’on soit déjà engagé dans cette entreprise, tout le monde se les pose. Pour vous guider dans vos choix, nous avons recueilli – ou publié de nouveau – l’avis de plusieurs professionnels qui font référence. Plusieurs, parce que la vérité de l’un n’est pas celle de l’autre… C’est bien là tout le charme de l’élevage !

Logiquement, la meilleure poulinière rassemblera tous les critères : qualité de compétitrice, pedigree et modèle irréprochables, encore jeune pour avoir une longue carrière devant elle au haras… On parle de l’animal parfait, rare sur le marché. Souvent, il faut faire des choix – à moins d’avoir un budget illimité ! – et privilégier l’un ou l’autre critère. Et à ce petit jeu, chacun a ses préférences…

Ceux qui privilégient les performances

Pierre Talvard, haras du Cadran (en août 2020)

« Je cours toute l’année après les juments black types. Pour moi, les ventes de décembre, c’est Noël avant l’heure ! Je suis déjà en train de penser à mes croisements… J’essaye vraiment de me concentrer sur des juments qui ont atteint au moins 43 ou 44 de valeur. La majorité des bons chevaux que j’ai élevés ont été produits ainsi. Ce n’est pas un hasard si les juments black types sont plus chères que les autres aux ventes. »

Andreas Putsch, haras de Saint-Pair (en août 2021)

« Chaque haras a ses préférences. Notre ambition, plus que d’élever des chevaux de vente, c’est de sortir des sujets performants. Avant Saint Pair, j’ai commencé en tant qu’éleveur sans sol, avec des juments très bien nées mais sans performance. Et je n’ai sorti aucun bon cheval de cette manière. Peut-être que cela fonctionne pour certains, mais pour moi cette expérience n’a pas été concluante. En ce qui concerne les pedigrees, je ne pratique pas l’ésotérisme. Je crois au fait de croiser un étalon de talent et une jument avec de la qualité. À mon sens, c’est la meilleure manière de sortir un cheval de course. Si vous remontez le pedigree de chaque pur-sang, vous tomberez toujours sur un bon cheval. La cinquième mère de Via Milano (Singspiel) est celle de Ribot (Tenerani)… Mais dans son cas particulier, c’était une lauréate du Prix des Réservoirs (Gr3), avec une bonne santé et un bon mental. Une véritable guerrière. Or elle a transmis ses qualités à sa descendance qui a de la vitesse et de la précocité [elle est l’aïeule de sept black types, ndlr]. Son petit-fils, le triple lauréat de Gr1 Admire Mars (Daiwa Major), était un champion à 2ans au Japon. »

Jan Krauze (en octobre 2021)

« J’ai eu une quinzaine de juments depuis mes débuts. Et si je suis encore là en tant qu’éleveur, c’est grâce à quatre d’entre elles et aux primes. Il faut de la chance. Ma théorie – et je sais que beaucoup de gens font l’inverse avec succès –, c’est d’essayer d’acheter des juments qui ont montré de la qualité en course, plutôt que des poulinières avec des papiers très valorisants mais peu de performances. Insan Mala (Bahhare) passait en décembre à Deauville et je ne pouvais être présent. Je suis arrivé le lendemain. Elle n’avait pas trouvé preneur. Je suis donc allé voir le vendeur et j’ai ainsi pu obtenir la poulinière à un prix modéré, même si cela représentait de l’argent pour moi, c’est-à-dire 28.000 €. Elle était gagnante de Listed et quatrième de Gr1 aux États-Unis. Son foal était magnifique et il est devenu Courcy (Mizzen Mast), gagnant de huit courses dont le Prix de la Californie (L). Elle a ensuite donné Inseo (King’s Best), lauréat de douze courses et gagnant de près de 300.000 €, et Insandi (Anodin), deuxième du Prix des Chênes (Gr3), troisième du Prix de Guiche (Gr3) puis lauréat de Groupe à Happy Valley.

Pour Summer Moon (Elusive City), la mère de Rougir (Territories), j’ai fait ce qu’il ne faut jamais faire. Me trouvant au bord du ring, j’ai mis une enchère – à 23.000 € – et, à ma grande surprise, c’est moi qui l’ai eue ! Or je n’avais vu que la page de catalogue et pas la jument. Summer Moon, deuxième du Prix Coronation (L), était pleine de Territories (Invincible Spirit). Elle m’a donné deux produits, dont la gagnante de Gr1 Rougir. Mais, étant donné qu’elle léguait souvent son défaut d’aplomb, je l’ai revendue en décembre 2019.

Pour 14.000 € à la même vente, j’ai acheté Makana (Dalakhani), dont le fils Makaloun (Bated Breath) a ensuite fait parler de lui. Lauréat du Prix de Condé (Gr3), il s’est classé troisième du Critérium de Saint-Cloud (Gr1). À 3ans, il a gagné le Prix de Guiche (Gr3) et a couru le Jockey Club. On dit toujours qu’il ne faut garder que les bonnes juments. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire, car on ne peut pas prévoir lesquelles vont le devenir. »

Ceux qui préfèrent le pedigree

Baron Georg von Ullmann, Gestüt Schlenderhan (en juillet 2021)

« En vue de la reproduction, nous essayons de ne pas faire courir trop longtemps les juments. Les poulinières avec un type très féminin sont celles qui nous ont le plus réussi. Nous n’avons aucun problème à envoyer à la reproduction une jument qui n’a pas gagné, à condition que le pedigree soit là et que nous connaissions la raison de son manque de performance. »

Henri Bozo, écurie des Monceaux (en septembre 2020)

« Quand j’ai acheté Polygreen (Green Tune), je ne pouvais pas imaginer qu’elle allait donner une gagnante de Gr1 peu après. Elle avait tout de même 17ans et la part de chance est réelle. J’essaye de me concentrer sur les critères qui m’apparaissent comme importants et de ne pas sortir de ma ligne de conduite. L’achat de Starlet’s Sister (Galileo), c’est aussi une part de chance. Mais encore fallait-il le tenter. "Starlet" n’était pas mauvaise mais elle était fragile m’avait dit Alain de Royer-Dupré. Quand on me l’a proposée, je m’étais un peu renseigné. Nous avons de bonnes terres et cela nous permet d’élever de bons chevaux. Et c’est tout aussi important que le reste. L’idéal, théoriquement, est d’acheter une jument bien née avec des performances. Mais c’est bien sûr très compliqué et je n’hésite donc pas à essayer une jument issue d’une belle souche mais qui n’a pas forcément de grandes performances. Tonnara (Linamix) et Platonic (Zafonic) n’ont pas un grand palmarès. Coolmore ou les Japonais donnent leur chance – avec succès – à de très bonnes juments de course qui n’ont pas forcément de grandes souches. Il n’y a pas qu’une seule route possible. Chacun fait comme il l’entend, selon ses convictions, selon son expérience. Et c’est ça qui est génial. »

José Delmotte, haras d’Haspel (en septembre 2020 et août 2021)

« L’achat des juments, c’est peut-être ce qu’il y a de plus passionnant. Surtout quand les choses évoluent dans le bon sens. Avec Marc-Antoine Berghgracht, nous avons acheté Tarentaise (Oasis Dream) pour 38.000 Gns en juillet 2016, car elle était la sœur de Bated Breath (Dansili), gagnant des Temple Stakes (Gr2), et de Cityscape (Selkirk), lauréat de quatre courses, dont les Dubai Duty Free Stakes (Gr1). Ces deux derniers sont par ailleurs de bons étalons. Simplement, sur son papier, alors que son premier produit était yearling, nous avions le sentiment d’avoir fait une affaire. Nous avons même été surpris de la payer ce prix-là. Peut-être l’avons-nous achetée au moment d’un creux durant la journée de vente. La suite de l’histoire a surpassé nos espérances... J’accorde beaucoup d’importance au papier. Je crois beaucoup aux familles. Plus qu’aux performances, même. Et c’est la raison pour laquelle j’ai acheté Tarentaise, bien qu’elle soit inédite. Elle est issue d’un très bon étalon, Oasis Dream (Green Desert), qui est aussi un bon père de mères. C’est un point que je regarde avec beaucoup d’attention. » Dans l’année qui a suivi son acquisition par le haras d’Haspel, Tarentaise a vu son premier produit débuter. C’était Equilateral (Equiano), deuxième des King’s Stand Stakes (Gr1). La sœur de Tarentaise a "sorti" Logician (Frankel) en 2019, invaincu en cinq sorties dont le St Leger (Gr1).

« Tous les ans, je vais à Tattersalls avec Marc-Antoine Berghgracht. On m’a toujours dit que Juddmonte était le meilleur élevage au monde. Les lignées sont tellement suivies chez eux : il y a toujours quelque chose qui bouge. Ainsi, tous les ans, j’essaye d’acheter une jument en provenance de cet élevage.

C’est ainsi que nous avons acquis Needleleaf (Observatory), une belle poulinière, pour 60.000 Gns. Inédite, c’était la propre sœur d’African Rose (Sprint Cup, Gr1) et d’Helleborine (Prix d’Aumale, Gr3). À son tour, African Rose a donné Fair Eva (Frankel), le premier gagnant de Groupe de Frankel (Galileo).

Needleleaf est une fille d’Observatory (Distant Music), un étalon certainement sous-estimé et sous-utilisé. De mon point de vue, il apporte un courant de sang différent, ce qui est toujours intéressant. Cela ouvre de nombreuses perspectives de croisement. Et elle nous a donné Native Trail (Oasis Dream). Vendu foal 50.000 € à Deauville, il est repassé en vente yearling et a été vendu 210.000 Gns à Godolphin lors de la breeze up de Tattersalls. »

Ceux pour qui le modèle compte vraiment

Michel Zerolo, haras des Capucines (en avril 2021)

« Avec le temps, j’ai un peu changé ma manière de choisir les juments. Comme beaucoup de gens, j’ai grandi dans le culte des grandes souches. Avec le temps, l’expérience a affiné mon point de vue. Quand on n’a pas des moyens illimités, il faut faire un arbitrage. Désormais, je donne la priorité aux performances, à égalité avec le physique… car il est très long d’améliorer le modèle dans une lignée. Bien sûr, on ne peut pas élever qu’à partir de juments de Groupe, mais dans la mesure du possible, il faut choisir des juments qui galopent. À l’inverse, je pense qu’il est compliqué d’élever avec des juments en 20 de valeur, même avec de grands pedigrees. »

Jocelyn Targett, éleveur sans sol (en février 2021)

« Je n’ai pas les moyens de m’offrir une très belle jument, bien née, avec de grandes performances. Ma stratégie, c’est d’aller contre la mode et les grands pedigrees. Je me concentre sur deux critères : la jument doit être bien faite et elle doit avoir des performances. Avec mon budget, les black types sont bien sûr exclues. J’essaye donc de dénicher une pouliche avec un bon rating : 100 (ou plus) chez Timeform. J’applique le même critère pour les femelles de mon élevage que je garde au haras. Or Alpen Glen (Halling) a décroché un rating Timeform de 104 grâce à ses deux premières sorties victorieuses, à 3ans. Elle a ensuite enchaîné les mauvaises sorties et en l’achetant, je me suis dit que nous allions prouver à la face du monde qu’elle avait du talent. Ce qui n’est bien sûr pas arrivé. Elle a couru quatre fois sous mes couleurs, terminant au mieux neuvième. J’ai appris plus tard qu’elle s’était cassé le bassin à 2ans. Je me suis encore une fois retrouvé avec des moyens limités au moment de la faire saillir. J’ai donc décidé de l’envoyer à Monsieur Bond (Danehill Dancer), qui venait de donner un gagnant du Prix de l’Abbaye de Longchamp (Gr1). Cette saillie à 1.750 £ m’a donné Montalbano, sur le podium du Prix Policeman et du Derby du Languedoc (Ls). Il a aussi été mon seul partant sur les obstacles et, après une deuxième place dans le Prix Rohan (L), il a été acheté par Rich Ricci. La jument m’a ensuite donné Glade (Bertolini), placé du Grand Prix de Nantes et du Vase d’Argent (L). Enfin, Alpen Glen a produit mon premier gagnant de Groupe, Indian Blessing (Sepoy). Vendue 95.000 € en août à Deauville, cette gagnante de la Sparkasse Holstein-Cup (Gr3) et du Prix Petite Étoile (L) s’est classée troisième des First Lady Stakes (Gr1). »

Ceux pour qui le père de mère importe peu

Philippa Cooper, éleveur sans sol, après avoir été le propriétaire de Normandie Stud (en septembre 2021)

« J’ai acheté Gale Force (Shirocco) – la mère de Hurricane Lane (Frankel) – à la fin de sa carrière de course. Elle venait de remporter le Prix Denisy (L, 3.100m) et je l’ai en partie choisie car j’aime les chevaux de tenue. C’est ce que j’essaye de produire, même si ce n’est pas la mode et il n’est pas évident de les vendre yearlings. Je peux comprendre cela car tout coûte cher et les gens veulent aller rapidement aux courses. Gale Force a failli partir chez Willie Mullins mais je la voulais vraiment. »

Philippa Cooper ne craint pas de faire confiance à des juments issues de pères peu cotés, comme Shirocco (Monsun), le père de Gale Force. Ainsi Fallen Star, gagnante de Listed, mais issue du modeste Brief Truce (Irish River) est devenue une poulinière clé de Normandie Stud étant à l’origine de sept black types dont Fallen for You (Dansili), lauréate des Coronation Stakes (Gr1) sous les couleurs de son éleveur. Philippa Cooper explique : « Le fait d’être issu d’un sire peu apprécié me permet de les acheter car elles sont plus accessibles. Pour moi, il est important qu’elles aient un bon rating, au-delà du caractère gras : il est parfois plus difficile d’être quatrième de Gr1 que troisième d’une Listed de mauvaise facture. L’important, c’est qu’elles possèdent de la qualité. Au haras, j’ai d’ailleurs eu la même réussite avec les gagnantes de Listed qu’avec les juments de Gr1. La santé, c’est aussi primordial. Et puis Fallen Star venait d’une grande souche et si elle n’avait pas été par Brief Truce, je n’aurais pas pu l’acheter. »

Ceux qui misent sur la jeunesse

Julie Mestrallet, haras de l’Aumônerie (en novembre 2021)

« Je préfère acheter des maidens qui n’ont jamais reproduit. Celles qui ont déjà bien produit et qui ne sont pas vieilles sont trop chères pour mon budget. Et les vieilles juments posent parfois problème à la reproduction. Nous avions acheté Zarakiysha (Kendor) pour 60.000 €, pleine de Siyouni (Pivotal), au mois de décembre de ses 15ans. Son yearling a été vendu 125.000 €. Mais elle n’a pas donné d’autres produits après ce dernier. Avec une pouliche qui n’a jamais été saillie, bien sûr, on est un peu dans l’inconnu. Mais on part sur une bonne base qui permet d’envisager le long terme.

J’ai tendance à privilégier le pedigree et le fait d’avoir de bons aplombs au moment de choisir les juments. Une famille vivante, avec de possibles updates, c’est vraiment important. Pour aller aux ventes avec la production, une jument gagnante et un papier avec de la vitesse, c’est un vrai plus. »

Aliette Forien, haras de la Reboursière (en novembre 2021)

« La conformation, c’est quand même vraiment très important. Un poulain très bien né mais tordu, c’est difficile à vendre. Dans l’ordre de priorité des critères d’achats de juments, je mettrai le pedigree. Par ailleurs, et c’est un critère assez personnel, je préfère une jument qui n’a pas couru qu’une autre qui a gagné deux fois mais en cinquante sorties. Celles qui ont beaucoup donné en course y ont parfois laissé une partie de leur potentiel. En ce qui concerne l’âge, forcément, si une jument a bien produit elle est financièrement inaccessible. D’une manière générale, nous essayons d’acheter de jeunes juments ayant au maximum un ou deux produits au moment de leur passage en vente. Le père de mère, c’est important. Les filles de Kendor (Kenmare) et de Kaldoun (Caro) nous ont beaucoup réussi par exemple.

Tambura (Kaldoun) était une pouliche précoce et nous étions allés à Newmarket spécialement pour elle. Par bonheur, elle a produit à son image. Nous avons acheté Rotina (Crystal Glitters) en sortie de l’entraînement sur les conseils de Monsieur Champion. Elle n’avait pas gagné en sept sorties à 2 et 3ans. Deux choses plaidaient en sa faveur : son modèle et son fond de souche Batthyany. Nous ne l’avons pas payée très cher et honnêtement, il était très difficile d’imaginer qu’elle ferait une telle carrière. Surtout que les deux premiers produits n’étaient ni beaux ni bons. Nous avons pensé la vendre avant de nous raviser. Heureusement, car ensuite elle n’a donné que de très bons chevaux et ses filles aussi… »

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