Image du Croate, une aveyronnaise à Paris

18.11.2021

Image du Croate, une aveyronnaise à Paris

Le 1er octobre, Image du Croate a remporté le Qatar Arabian Trophy des Pouliches (Gr1 PA) sur la piste de Saint-Cloud. C’est le deuxième lauréat de Gr1 pour ses éleveurs, les Aveyronnais Jacques et Éliane Davy-Boudet.

Le 17 septembre 1943, 500 soldats croates enrôlés de force dans le corps des S.S. de l’armée allemande et qui stationnaient à Villefranche-de-Rouergue, se sont révoltés contre l’encadrement allemand, voulant rejoindre le maquis. La révolte sera matée dans le sang, les derniers rescapés fusillés dans un champ situé derrière ce qui deviendra la maison des Davy-Boudet. Il y a d’ailleurs un mémorial "des Croates" et chaque 17 septembre, des autorités croates viennent commémorer l’événement. Jacques Davy-Boudet explique : « Notre premier cheval est né dans le pré du mémorial. Voilà pourquoi tous nos chevaux portent l’affixe "du Croate". Au départ, nous n’étions pas propriétaires terriens. Mais à la fin des années 1990, nous avons acheté une ferme avec une vingtaine d’hectares. Au total nous avons entre 18 et 20 chevaux en permanence… Ici, nous n’avons pas une herbe grasse comme en Normandie. Et je pense que cela convient bien au cheval arabe. » Dans cette zone au sud de Villefranche-de-Rouergue, les éleveurs de pur-sang arabes – pour l’endurance ou pour la course – sont assez nombreux. À une vingtaine de kilomètres de l’élevage du Croate, on trouve par exemple celui d’Yves Plantin. Avant de se lancer dans l’élevage, Jacques Davy-Boudet a eu une carrière professionnelle bien remplie. Pendant longtemps, l’Aveyron fut l’une des régions pauvres de la France et beaucoup de ses habitants ont émigré à Paris. Dans la capitale, ils ont été les chevilles ouvrières du développement des brasseries et cafés parisiens. Si bien qu’on dit souvent qu’il y a plus d’Aveyronnais à Paris que dans l’Aveyron ! Beaucoup y sont restés mais certains sont revenus au pays et Jacques Davy-Boudet explique : « Mes parents sont montés à Paris dans les années 1930 pour gagner leur vie. Je suis né à Paris, tout comme mon frère. Mais la guerre arrivant, nous sommes revenus dans l’Aveyron où mon père a trouvé une situation. Ma grande passion, c’était la moto… J’ai même cofondé une marque de motos et nous en avons vendu 50.000. » La société B.P.S. est née en 1973. Cependant, dès 1974, les cofondateurs, Jacques et Henri Boudet, se retrouvent "seuls au guidon". Ce fabriquant de moto était basé à Villefranche-de-Rouergue et il a produit jusqu’en 1982. Jacques Davy-Boudet poursuit : « Mon épouse tenait un restaurant-hôtel. Et la génération suivante a repris. Au final, monter un élevage, c’est aussi une aventure entrepreneuriale. Avec ses réussites et ses échecs. Une chose est certaine, il ne faut pas faire les choses à moitié pour obtenir des résultats. »

Apprendre de ses erreurs. L’élevage du Croate voit donc le jour au début des années 2000 et Jacques Davy-Boudet se souvient : « Ma femme montait à cheval pendant sa jeunesse et, la retraite approchant, nous avons acheté deux poulinières trotteurs. Au départ, nous nous sommes donc un peu trompés. Mais nous avons rectifié le tir. Pour cela, j’ai acheté le stud-book français pur-sang arabe pendant plusieurs années et je l’ai étudié. À l’époque, ce n’était pas facile d’acheter des poulinières car elles étaient chères. Les éleveurs français étaient portés par un marché boosté par les achats en provenance du Moyen-Orient. Nous avons finalement commencé avec une jument âgée appartenant à un éleveur qui n’était plus motivé pour poursuivre son activité. Elle s’appelait Ch’Tana (Goumri) et, plus tard, elle est morte chez nous, à l’âge de 32ans, en 2011. Elle nous a donné un premier produit en 2000. C’est une jument qui a tracé aussi bien en endurance (Toup du Clo, Amos du Clo…) qu’en course. » Jument au pedigree original – un mélange de sang espagnol et tunisien –,  Ch’Tana a donné la bonne Ouasis du Croate (Kerbella) qui a gagné le Breeders' Challenge (Gr1 PA). Elle est aussi l’aïeule de Sahib du Clos (Kerbella), lauréat de l’Al Maktoum Challenge Round 1, de l’Al Maktoum Challenge Round 2 et de la National Day Cup (Grs1 PA) à Abu Dhabi, ou encore de Bon Baiser de Faust (Madjani), deuxième de la Coupe de France des Chevaux Arabes (Gr1 PA). Aujourd’hui, la souche de Ch’Tana n’est plus représentée dans la jumenterie de l’élevage du Croate. Jacques Davy-Boudet nous a dit : « Au fil des années, nous avons appris de nos erreurs et amélioré notre manière d’élever. Mais aussi nos installations, des prairies aux clôtures en passant par les boxes et l’alimentation. Et je prends conseil, je discute avec des amis… »

D’Jadie de Teoul, monte en puissance. Jacques Davy-Boudet nous a confié : « D’Jadie de Teoul (Djouras Tu) fut l’un de nos premiers achats. Nous l’avions acquise auprès de Marcel Marchadier et ce fut une chance. Elle nous a donné un premier produit en 2001… » La descendance de D’Jadie de Teoul a pris une ampleur remarquable dans le stud-book, avec déjà une dizaine de black types dont Djavius des Landes (Octavius), lauréat de la Coupe d'Europe des UAE (aujourd'hui Gr1 PA) à Chantilly, ou encore Nieshan (Akbar), triple lauréat de l'Al Maktoum Challenge Round 3 (Grs1 PA), mais également de H.H. The President of the UAE Cup (Gr1 PA). Nieshan, stationné près de Toulouse chez la famille Dell’Ova, s’affirme comme un sire capable de "sortir" des chevaux de talent, lui qui n’a eu qu’une grosse quinzaine de partants en France. On peut penser à Soko, brillant lauréat de la Doha Cup - Prix Manganate (Gr1 PA), ou encore à Hadi de Carrère, gagnant de l’Al Rayyan Cup - Prix Kesberoy, puis du Qatar Arabian Trophy des Poulains (Grs1 PA). L’histoire de cette souche est détaillée (et illustrée) dans l’ouvrage de Jean-Claude Di Francesco à partir de la page 75. La troisième mère de D'Jadie de Teoul, Razzia III (Gosse du Béarn) fut entraînée et montée en course par Marcel Marchadier. Un personnage haut en couleurs et parfois contesté, qui fut installé dans le Gers et dans le Lot-et-Garonne. Cette Razzia III, issue d’une branche de Warda (jument de base du stud-book, arrivée en France en 1833), a fait souche un peu partout dans le Sud-Ouest et sa descendance est présente chez beaucoup d’éleveurs français.

Une famille qui prend de l’ampleur. Mais toutes les branches de la descendance de Razzia III n’ont pas connu la même réussite. Et on peut penser que les époux Davy-Boudet, qui ne lésinent pas quant au choix des saillies, sont récompensés de leurs efforts financiers. C’est assez visible dans leurs familles où apparaissent aujourd’hui systématiquement des noms très confirmés comme Dahess (Amer), Munjiz (Kesberoy), Mahabb (Tahar de Candelon), No Risk Al Maury (Kesberoy), AF Albahar (Amer)… à la suite de Dormane (Manganate) ou Kerbella (Kesberoy). L’éleveur détaille : « Nous avons toujours essayé d’aller aux bons étalons. Et cela ne nous a pas trop mal réussi. » Chez les Davy-Boudet, D’Jadie de Teoul a donné – dès son deuxième produit – Opale du Croate (Dormane), lauréate de quatre courses et notamment deuxième de l’Al Thani Trophy (Gr1 PA), mais également Aristote du Croate (Dormane), gagnant du Grand Prix de Son Altesse Royale le Prince Héritier Moulay El Hassan (Gr3 PA) à Casablanca. D’Jadie de Teoul est par ailleurs la deuxième mère de Vahess du Croate (Dahess), gagnante du Prix Nevada II et du Prix de l'Élevage (Grs2 PA), Hajadie du Croate (Af Albahar), troisième du Prix Razzia III (Gr3 PA), ou encore Farida du Croate (Munjiz), elle aussi placée du Prix Razzia III (Gr3 PA). Et bien sûr Image du Croate, qui a gagné son Gr1 en octobre 2021 à Saint-Cloud.

Préparer l'avenir. Jacques Davy-Boudet détaille : « J’ai 84 ans et ma femme dix ans de moins. Mais nous travaillons en pensant à l’avenir : notre petite-fille a la passion des chevaux et elle souhaite pérenniser l’élevage. Elle commence déjà à nous aider. Nous n’avons pas beaucoup de juments mais avons tout de même conservé Shamilah du Croate (Dormane), la mère d’Image du Croate. Nous avons bien sûr reçu beaucoup d’offres la concernant. Mais nous avons fait le choix de ne pas la vendre. Il faut faire attention à ne pas tout laisser partir. Sinon, on se retrouve uniquement avec des seconds couteaux et cela devient difficile de produire des chevaux performants. Nous voulons transmettre à nos enfants et petits-enfants un élevage de qualité. La réussite des petits éleveurs français cette année, c’est celle de personnes qui ont pris la décision de conserver de la génétique de valeur. Toujours dans la descendance de D’Jadie de Teoul, nous avons à la reproduction Émeraude du Croate (Dahess). Au total, nous produisons entre trois et quatre poulains par an…  » Parmi les tentatives d’introduction de nouvelles souches au haras, il y a F Sia de Montrozier (Mahabb), une jument qui décroché deux places en sept sorties sans parvenir à gagner. Elle a donné une femelle par Af Albahar (Amer). La mère de la poulinière Quetty de Soult (Dormane) produit pour l’endurance, une discipline où elle a brillé au niveau international. La proche famille a donné beaucoup de bons chevaux d’endurance comme Fatima Del Saul (Arzew), gagnante du CEI3* 130 km d’Aix-la-Chapelle. Jacques Davy-Boudet poursuit : « Nous sommes trop âgés pour produire des chevaux d’endurance, une discipline où le cycle est très long. Nous essayons donc de nous concentrer sur les courses de galop. » Autre tentative d’introduction de nouvelle famille, la poulinière Divana du Falgas (Dahess) a pour troisième mère la célèbre Nevadour (Ourour). De même, Ilaine du Croate (Munjiz), actuellement à l’entraînement chez Roberto-Carlos Montenegro, est une descendante de la bonne Mona Lisa (Badr Bedur), de l’élevage du Piboul.

Faire courir. Autre effort financier, les Davy-Boudet ont tous les ans des chevaux à l’entraînement. Comme Image du Croate, qui a débuté sous les couleurs de Jacques Boudet, avant d’être vendue à Al Shahania Stud avec la réussite que l’on connaît. L’éleveur précise : « Bien sûr, c’est encore un effort financier et une prise de risque. Mais nous en avons été récompensés. Si nous sommes encore là aujourd’hui, c’est que nous avons bien vendu plusieurs chevaux de course. Ils ont autofinancé l’ensemble de l’élevage. Nous n’avons jamais tenté l’aventure du pur-sang anglais. Tout simplement car nous n’avons pas la surface financière pour produire des chevaux de qualité dans cette race… » Mais même lorsqu’ils courent pour d’autres, les chevaux du Croate comblent leurs éleveurs. Et d’ailleurs, quelques jours après la victoire d’Image du Croate à Saint-Cloud, Jacques Davy-Boudet nous a confié : « C’est une grande satisfaction. Nous en pleurions presque ! Malheureusement, nous n’étions pas sur place. Nous prenons de l’âge, et puis il y a aussi la Covid. Par le passé, nous allions tous les ans à Saint-Cloud pour les courses et les ventes. Mais cette année, nous avons suivi tout cela à distance. »

 

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