La grande interview : Le grand patron des courses joue cartes sur table

International / 20.12.2021

La grande interview : Le grand patron des courses joue cartes sur table

La grande interview

Le grand patron des courses joue cartes sur table

Par Anne-Louise Echevin

En octobre 2021, une nouvelle page s’est ouverte pour la Fédération internationale des autorités hippiques (FIAH). Winfried Engelbrecht-Bresges en a été élu président, succédant à Louis Romanet qui occupait ce poste depuis 1994 et la création de la Fédération. Boss du Hong Kong Jockey Club, grand analyste des courses, Winfried Engelbrecht-Bresges nous a parlé pendant une heure de sa vision de notre univers.

– Première partie (hier) : le développement de la marque courses, et le World Pool.

– Seconde partie (aujourd’hui) : une fédération pour tous, l’intégrité du sport, et l’harmonisation des règles.

L’intégrité, LE sujet fondamental

Winfried Engelbrecht-Bresges est formel : les courses peuvent trouver les meilleures idées possible pour se développer, mais rien ne sera possible si le sport n’est pas irréprochable. « Les courses hippiques sont basées sur un élément clé et essentiel : c’est l’intégrité. C’est LA chose la plus importante : pas d’intégrité, pas de sport. À Hongkong, c’est un souci constant. L’intégrité est à la fois la clé et l’ancre. Et elle est essentielle pour tous : les éleveurs, les propriétaires, les entraîneurs, les jockeys… Et les clients. Je veux mettre la perception du client au centre de nos actions car je crois que, dans les courses, nous avons tendance à nous concentrer un peu trop sur nous-mêmes. Or la valeur générée par nos actions vient de nos clients. À Hongkong, nous avons beaucoup de confiance de la part de nos clients parce qu’ils savent que les courses sont propres et surveillées, tout comme l’intégrité de nos jockeys. »

En progrès, mais peut encore mieux faire. L’intégrité est un vieux serpent de mer du côté de la FIAH : il y avait un mauvais élève célèbre sur le sujet, les États-Unis. Mais cela change, avec la mise en place du Horseracing Integrity and Safety Act (HISA), dont l’un des objectifs sera de proposer des courses sans médication. « La mise en place du Horseracing Integrity and Safety Act est probablement l’un des développements les plus importants du côté de l’intégrité. Un travail fantastique a été réalisé autour du développement de l’HISA, mais nous pouvons les aider en partageant nos connaissances et nos meilleures pratiques. »

Le partage des meilleures pratiques – et pas seulement lors de la Conférence internationale des autorités hippiques – est un point sur lequel Winfried Engelbrecht-Bresges insiste, sur tous les sujets : « Il faut travailler sur la recherche, traquer les substances prohibées partout dans le monde, partager ces informations et réussir à faire travailler ensemble les meilleurs experts dans les laboratoires. Il existe un programme de recherche au Kentucky, un autre à Hongkong. Il faut construire une plate-forme pour échanger nos connaissances et travailler ensemble, virtuellement, pour améliorer la lutte antidopage. Cela a déjà commencé, mais nous pouvons aller encore plus loin : par exemple, incorporer l’Amérique du Sud. Il faut encore plus de laboratoires de référence, qui peuvent détecter les substances prohibées. Nous devons aider les nations hippiques émergentes à obtenir ces laboratoires. »

Bien-être équin et traçabilité

« Nous devons réfléchir à tout ce que nous pouvons faire pour prendre soin de nos chevaux, que ce soit en course ou après leur carrière. Il va falloir imaginer un système de traçabilité à vie des chevaux. Nous avons déjà mis en place un groupe, au sein de la FIAH, pour travailler sur la traçabilité : c’est un problème qui relève de l’aspect domestique mais aussi au-delà des frontières. Nous pouvons aussi réfléchir à la façon de marketer tout ce que les courses hippiques ont mis en place en faveur du bien-être animal. »

L’harmonisation, enfin ?

Sport ou jeu ? Winfried Engelbrecht-Bresges n’hésite pas : « Les courses sont, par essence, un sport, et nous avons des sportsmen de classe mondiale »

Un sport sans les mêmes règles ? Si les courses sont un sport, elles ont un problème : les règles ne sont pas les mêmes dans tous les pays (cravache, gêne, rétrogradation, etc.). Le sujet de l’harmonisation est l’autre serpent de mer de la FIAH. « Je pense que nous avons fait des progrès significatifs du côté de l’harmonisation des règles de courses : on voit bien le nombre de pays qui ont adopté la catégorie 1 [dans le jugement des interférences, ndlr]. Mais tous ne se sont pas encore alignés et cela peut poser problème dans l’expérience client. Ensuite, au-delà de la règle, il y a l’interprétation de la règle. Regardez le football : les règles sont les mêmes pour tous mais les interprétations peuvent différer selon que le match a lieu en France ou au Brésil. Au-delà d’une philosophie commune à tous, il s’agit aussi de formation. Il faut développer des modules d’entraînement destinés à harmoniser la façon dont les gens regardent et analysent une course. Et aussi, pour les juridictions hippiques moins développées, aider à créer des emplois clés pour la mise en place et la compréhension de ces règles. La technologie nous permet d’utiliser tout le potentiel des vidéos pour cela, jusqu’à des études de cas concrets. Partager cela à des juridictions hippiques en développement est l’un des rôles clés de la FIAH. »

Une fédération pour tous, 24 h sur 24

Qu’on se le dise, Winfried Engelbrecht-Bresges est un bourreau de travail et, non sans humour, il nous précise : « Ici, à Hongkong, certains me surnomment "7/11" [le nom d’une chaîne de magasins alimentaires qui ne ferment jamais, ndlr], car je ne ferme jamais et ne dors pas (rires) ! D’autres vous diront que j’ai toujours rêvé d’un bureau ouvert 24 h sur 24. » Et ce fut l’une des premières missions de Winfried Engelbrecht-Bresges : mettre en place ce bureau constamment ouvert où chacun peut prendre le relais des autres avec, au final, l’idée que « cela va nous aider à dormir un peu plus que quatre heures par nuit ! »

La crise du Covid-19 a accéléré les nouvelles façons de travailler, via les nouvelles technologies. Les membres de la FIAH qui ne se sont pas encore mis à Zoom ou autres Teams vont devoir s’y faire ! « Nous avons estimé qu’il fallait aussi construire un immense bureau virtuel qui peut mettre en lien les talents du monde entier : et ces gens ont adopté les nouvelles méthodes de travail. Nous avons donc pensé à mettre en place des sous-structures assez similaires à celle qui existe, depuis dix ans, au sein de l’Asian Racing Federation, avec différentes personnes à leur tête, en charge de la coordination, qui travaillent avec les meilleurs talents du monde entier. Nous avons des talents partout. Il faut juste les réunir. Avec Zoom, on peut. Ainsi, tout le monde fait partie de la Fédération et on n’a pas l’impression que quelqu’un vous dit de faire ceci ou cela. La Fédération doit appartenir à ses membres et montrer que nous faisons ce que nous pensons être bien pour les courses. »

Ce qui est à Paris…

« France Galop a toujours apporté un immense soutien à la Fédération et son siège, qui est à Paris, restera toujours à Paris. Et les conférences continueront de s’y tenir. Cela fait partie de l’histoire de la Fédération. Je crois que c’est un de nos moments clés : quand, pour assister au merveilleux Qatar Prix de l’Arc de Triomphe, nous nous retrouvons ensuite [pour la Conférence internationale des autorités hippiques, ndlr]. Nous ne souhaitions pas changer cela. »

En bref…

Les World’s Best Racehorses

« On peut réfléchir à cette comparaison entre les chevaux de dirt et de gazon dans les Longines World’s Best Racehorses. Il y a une méthodologie pour aligner les ratings des chevaux de dirt et de turf mais elle est compliquée. On en revient à la question de la qualité des courses et du contrôle qualité. En tant que passionnés des courses, le fait de mettre les chevaux de turf et de dirt dans le même groupe nous pose quelques questions. Mais il s’agit aussi d’un outil marketing pour le grand public – que nous n’utilisons certainement pas assez : les connaisseurs peuvent faire la différence. »

Santé mentale

« Dans un univers de compétition, la santé mentale est un élément important : cela touche tous les acteurs des courses. C’est un élément aussi lié au bien-être équin. La santé mentale est un aspect important dans la lutte contre l’utilisation de drogues récréatives chez les jockeys : c’est donc un aspect de sécurité. À Hongkong, nous avons mis en place un programme de test pour les jockeys… mais aussi pour les cavaliers d’entraînement. »

La Chine

« Un document a été publié en octobre et novembre 2020 autour du développement d’une nation hippique, ce qui incorpore l’équestre comme l’hippisme. Est-ce que les paris sur les courses seront autorisés en Chine ? Je ne pense pas que cela arrivera dans un futur proche. Les officiels veulent d’abord voir le sport et un sport intègre. Cela ira du stud-book au contrôle antidopage en passant par les commissaires de course. Ils veulent d’abord voir le sport se développer comme un sport, avant de penser à mettre en place les paris. Donc à ceux qui pensent que la Chine est une prochaine mine d’or, je dirais de faire attention. »

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