Allocations et niveau de compétition : le débat contradictoire

Courses / 12.01.2022

Allocations et niveau de compétition : le débat contradictoire

Après les chiffres, la réflexion ! Dans notre précédente édition, nous vous avons livré une étude chiffrée objective de la répartition des allocations entre les meilleurs chevaux et les autres. Place au débat ! Nous avons interrogé sur le sujet deux acteurs des courses aux points de vue opposés.

D’un côté, Éric Puerari, animateur de l’un des principaux haras commerciaux français, le haras des Capucines, depuis un quart de siècle.

De l’autre, Cédric Boutin, entraîneur, qui siège au Comité de France Galop au nom de l’AEP (association des entraîneurs propriétaires).

Post it Répartition des allocations

Trop d’allocations pour les Groupes ? Trop pour les petites courses ? La répartition des allocations qui fait débat en France est-elle juste ?

Le point de vue d’Éric Puérari 

« Il faut redonner du sens à la sélection »

« Moins on encourage la sélection, plus on aura de mal à se défendre. Les courses sont ouvertes à la concurrence étrangère et elle se manifeste à tous les niveaux. En France, nous avons fait le choix d’un système protectionniste pour les éleveurs et les propriétaires, via les primes. Or, la très forte protection, y compris dans les petites catégories, n’encourage pas à l’investissement. Un jeune entraîneur qui s’installe doit être récompensé de son ambition : s’il investit, achète des yearlings plutôt que des vieux chevaux à réclamer, il doit être incité à ce pari plutôt que de se contenter de l’option la plus aisée. Je crois qu’il faut redonner du sens à la sélection, dans nos élevages et dans les investissements. Les courses sont une activité de loisir, certes, mais aussi une activité sportive, d’où compétition, d’où sélection : nous ne sommes pas dans un métier de fonctionnaire. Des choses positives se passent en France : on constate l’installation de nouveaux propriétaires et éleveurs. Tout n’est pas mal fait, loin de là, mais il existe un manque d’opportunités dans le programme des 2ans et, dans une certaine mesure, celui des 3ans après le mois de juin, qui décourage le premier propriétaire du cheval. »

Le point de vue de Cédric Boutin

« Ne pas opposer les catégories entre elles »

« Le constat est assez clair selon moi : on nous dit souvent que, comparée à nos voisins d’Europe, la France est un pays de cocagne… Mais, en plat, il n’y a pas assez d’argent et cela dans toutes les catégories de courses ! Le cas de l’obstacle est différent et mérite une autre analyse. Je suis contre le fait d’opposer les catégories entre elles. Un propriétaire qui a acheté un yearling 150.000 € peut, à juste titre, estimer bien maigres les allocations de nos maidens et courses à conditions (entre 8.000 à 20.000 € au premier en moyenne) comparativement à son investissement et au coût faramineux de deux ou trois années d’entraînement.

Ceux qui courent des handicaps à Pornichet ou Lyon-La Soie n’ont pas assez d’argent non plus. Quand j’ai commencé, en 1993, un Quinté offrait 180.000 francs au premier, ce qui fait 27.441 € : aujourd’hui, on offre 25.000 € pour la même course ! Vingt-huit ans après ! Cherchez l’erreur... »

Post-it Allocations et niveau des enjeux

Les "petites courses" sont-elles la base incontournable de notre système ?

Le point de vue d’Éric Puerari 

« Le circuit pour les jeunes chevaux n’est pas assez développé »

« Ce sont les grands propriétaires, et les grandes courses, qui sont en fait le soutien du système. Nous avons opéré un renversement des valeurs pour que la base des enjeux repose sur la non-sélection des chevaux. La tentative pour rentabiliser des non-valeurs provoque un épuisement des propriétaires et des entraîneurs. Les courses au service du PMU, c’est une vision cynique et sans espoir. Il faut renverser la vapeur. Je crois que le raccourcissement du cycle est la première chose à faire. Sur ce sujet, on parle beaucoup de bien-être animal mais je ne pense pas qu’un cheval ayant 30 ou 40 courses dans les jambes apprécie encore l’exercice. Il y a sur ce sujet une contradiction importante entre le discours et les actes et, selon moi, c’est un sujet de respect du cheval plus important que la cravache qui me semble circonscrite aujourd’hui dans des limites acceptables. »

Le point de vue de Cédric Boutin

« L’argent qui fait vivre les courses provient essentiellement des handicaps »

« Le système des courses françaises diffère de celui de nos voisins anglais ou irlandais, il est grandement financé par les paris multiples, Quintés ou Multis reposant sur 12,14 ou 16 partants. Or, force est de constater qu'on peut rarement organiser ces seules courses génératrices de la manne financière de l’Institution dans les Classes 1 ou les Classes 2 ! L’argent qui fait vivre tout le monde des courses provient essentiellement des handicaps-Quintés et de toutes ces petites épreuves faiblement rémunérées, principalement des handicaps. Alors que se passerait-il si on rémunérait encore moins ces petites épreuves ? Le système s’écroulerait, sans doute.

Opposer les catégories les unes aux autres est une erreur, car tout repose actuellement sur l’interdépendance de ces catégories et le seul fait de se poser la question de savoir si trop d’argent est distribué aux petites catégories est tout bonnement obscène. La logique de la compétition est en tout cas respectée si on regarde le porte-monnaie de chacun : en 2021, dans le classement de plat, 178 chevaux étaient black types sur les 200 premiers aux gains… »

Post-il Protéger les petites catégories de la concurrence étrangère ?

Contrairement au Royaume-Uni et à l’Irlande, la France a des frontières terrestres… et des chevaux étrangers dans toutes les catégories de courses. Doit-elle faire du protectionnisme sur les petites catégories ?

Le point de vue d’Éric Puerari

« Le protectionnisme ne fonctionne pas »

« Le système de surprotection n’est tout simplement pas efficace. Et je ne pense pas qu’il faille fermer même les petites catégories aux étrangers, au contraire : dans ce cas, on finit comme l’Italie à courir entre nous et on voit ce qu’il se passe là-bas. Quand on fait de la compétition, une sélection se fait, des chevaux comme des hommes. Si on fait un métier de rente, alors on ne sera pas performant. Je crois qu’il faut moins doter les petites catégories et récompenser l’ambition. La France doit réfléchir sur le fait que le protectionnisme ne fonctionne pas. C’est comme l’école : aujourd’hui, 95 % des lycéens réussissent le bac et le résultat est que l’orthographe est devenue déplorable. »

Le point de vue de Cédric Boutin

« Fermer les petites catégories aux chevaux entraînés à l’étranger »

« Avec l’ouverture européenne, la concurrence étrangère s’est intensifiée depuis 20 ans dans les petites catégories : 10 % des allocations sont décrochées par les étrangers dans les courses non black types. On constate une concurrence étrangère, principalement allemande, dans les courses de petit et moyen niveau et je suis pour fermer ces petites catégories aux chevaux entraînés à l’étranger. En revanche, si les entraîneurs étrangers veulent venir s’installer en France, ils sont les bienvenus. »

Post-it Le système français est-il le bon ?

La France, par rapport au Royaume-Uni, rémunère bien les courses non black types en comparaison aux belles épreuves. Mais peut-on comparer les deux pays ?

Le point de vue d’Éric Puerari

« Si l’on perd le haut niveau, on dévalorise toutes nos courses »

« La France s’est longtemps targuée d’avoir de meilleures allocations que la Grande-Bretagne. Or, on constate que désormais, ce n’est plus vrai pour les black types : elles sont similaires. En revanche, si vous comparez une mauvaise course en Grande-Bretagne à une mauvaise course en France, vous verrez que les allocations françaises sont quatre à cinq fois supérieures ! Si l’on souhaite que les courses françaises gardent leur place au plan international, il faut des bons chevaux : les courses ne peuvent pas fonctionner sans eux. Si l’on perd le haut niveau, on dévalorise toutes nos courses. De plus, on compare à nos voisins que sont le Royaume-Uni et l’Irlande mais il faut rappeler que ces deux pays sont aussi sous le système des bookmakers, et donc avec un financement très différent. Comparons la France à d’autres pays de paris mutuels comme le Japon, l’Australie ou les États-Unis : nous pouvons certainement nous en inspirer pour rebâtir un système où le jeu accompagne la qualité. »

Le point de vue de Cédric Boutin

« Repenser notre système de financement »

« Doit-on se réjouir de courir des prix offrant au gagnant 7.000 €, 6.000 € et même 5.000 € au gagnant dans des réunions PMU, à Marseille ou Pornichet et parfois à Chantilly, dans des combats éprouvants de 15 ou 16 chevaux, sous prétexte qu’il ne faudrait pas se plaindre puisqu’à côté de chez nous, à Mons ou Neuss, on se bat pour 1.500 € ? Non ! Seule la situation française doit être analysée économiquement. Actuellement, le taux de couverture par les gains des pensions et autres frais est de 40 % : c’est beaucoup trop peu. La réalité est que 20 % des entraîneurs s’en sortent bien quand 80 % ne s’en sortent pas du tout, ont des retards de paiement de charges sociales…

Pour résumer, les "gros" ne sont pas rassasiés au regard de leurs investissements conséquents – ils n’en ont pas pour leur argent – et je pense d’ailleurs que les courses de Groupe ne sont pas assez bien dotées. Mais, ce qui est certain, c’est qu’on ne pourra pas habiller richement les courses de sélection avec les guenilles des plus "maigres". Pour augmenter les allocations des courses de Groupe, une des façons d’y arriver est d’aller chercher des sponsors, et pas seulement ceux endogènes au monde des courses : c’est un métier ! Donc peut-être que notre système de financement tout comme l’organisation de nos courses seraient à repenser, à réinventer car, malgré les sommes importantes distribuées en valeur absolue, rares sont les acteurs professionnels à qui satisfaction est donnée. »

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