KIRSTEN RAUSING, UN ESPRIT LIBRE

Élevage / 08.01.2022

KIRSTEN RAUSING, UN ESPRIT LIBRE

KIRSTEN RAUSING

UN ESPRIT LIBRE

Elle n’avait pas eu de chevaux à l’entraînement en France depuis 2016. Avec la prometteuse Allada, Kirsten Rausing effectue son grand retour dans notre pays. Cette icône de l’élevage et des courses nous a accordé une (longue) interview. Et c’est passionnant. [PARTIE 1 SUR 2]

Par Adrien Cugnasse

À LA UNE

… Kirsten Rausing, un esprit libre

Avec Allada (Sea the Moon) chez Tim Donworth, la casaque de Kirsten Rausing effectue son retour sur nos programmes. Cette grande dame du galop nous explique : « J’ai toujours aimé les courses françaises et j’ai eu des chevaux chez Pascal Bary, Corine Barbe, André Fabre… Les coûts d’entraînement étant très élevés en France, j’ai ensuite manqué d’animaux pouvant justifier cet investissement. Je suis très heureuse que mon filleul Tim Donworth, que je connais depuis le berceau, réalise de si bons débuts. La pouliche a l’air bonne. Jean-Bernard Eyquem semble l’estimer. Je ne l’ai jamais rencontré, mais il a monté beaucoup de gagnants pour moi ! Aussi, quand j’ai un cheval qui court en France, j’essaye de l’avoir comme jockey. » Au sujet de ses couleurs si distinctives – casaque blanche cerclée de vert, toque blanche –, elle explique : « Mon grand-père m’avait demandé de choisir ces couleurs alors que j’étais une adolescente. Les toques claires sont toujours très visibles dans un peloton. Et le vert est ma couleur préférée. Les trois bandes vertes représentant – à mes yeux – mes trois haras : Lanwades Stud, St Simon Stud et Staffordstown Stud en Irlande. On pourrait y voir une référence aux trois pays où j’ai vécu… mais ce n’est pas le cas. J’ai ces couleurs depuis cinquante ans. Ce qui est rare ! » En 2017, lorsque le Goffs Magazine lui demandait si elle avait des ambitions particulières pour les années à venir, Kirsten Rausing avait répondu : « Survive dans cette industrie ! » Durer est sans aucun doute le plus difficile au galop. Et la pérennité du succès de Lanwades est assurément sa plus grande victoire…

De la Suède à l’Irlande. Les Suédois ne sont pas très nombreux au galop. Mais ceux qui se lancent à l’international y connaissent des résultats impressionnants : Bjorn Nielsen, la famille Sundström, Sven Hanson et Karina Klinsberg… La plus titrée de tous n’est autre que Kirsten Rausing. La légende – et ceux qui la connaissent  dit qu’elle a une connaissance encyclopédique des paroles de Bob Dylan. Et ce n’est pas une mince affaire : que celui qui est capable de chanter Subterranean Homesick Blues de tête lève le doigt ! Cette mémoire exceptionnelle a d’autres utilités. Passionnée de pedigrees depuis l’enfance, Kirsten Rausing est un stud-book ambulant : il est assez fascinant de l’écouter détailler (de tête) des pedigrees français des années cinquante. Kirsten Rausing est elle-même issue d’une illustre ascendance, étant la petite-fille du peintre Henry Mayne et de Ruben Rausing, l’homme qui a créé Tetra Pak.

Une âme d’artiste et l’organisation d’un industriel : voilà deux qualités essentielles pour réussir dans le difficile exercice que représente l’élevage des galopeurs. Il y a aussi le goût du défi. Car, comme le disait Ruben Rausing : « Faire quelque chose que personne n’a fait auparavant est dans les faits très difficile. » Le premier fait d’armes de Kirsten Rausing a certainement été de débarquer en Irlande à la vingtaine, avec dans ses bagages une pouliche qu’elle avait élevée en Suède. On fait difficilement plus exotique dans l’Irlande des années soixante-dix. Pourtant cette Ayah (Don), très française dans le pedigree – un père lauréat de la Poule et une mère par Right Royal  va se révéler être bonne. Très bonne même, devenant la deuxième meilleure 2ans de sa génération en Irlande. On n’avait jamais vu une pouliche née en Suède capable de cela !

Ce que vous ne savez probablement pas. En ce qui concerne la naissance de sa passion, Kirsten Rausing a confié à Julian Muscat : « Mon grand-père élevait des vaches laitières. Il a croisé les taureaux d’une race avec les vaches d’une autre, bouleversant ainsi grandement les deux stud-books. Les veaux ont été exclus des deux ! Mais les résultats laitiers étant au rendez-vous, les deux livres ont fini par fusionner. Je me souviens encore du pedigree de certains… » Son grand-père a ensuite élevé des pur-sang (en Suède) sans grande réussite. La jeune Kirsten écoutait les comptes-rendus de course dans les émissions de radio des bases américaines. Et elle concentrait plus de temps à éplucher les pedigrees qu’à ses études. À peine âgée de 15 ans, elle a repris les rênes de cet embryon d’élevage familial nommé Simontorp Stud… Et quelques années plus tard, Simontorp Stud était tête de liste des éleveurs en Suède ! Bientôt, la Scandinavie a été trop petite pour son ambition et elle s’est envolée pour l’Irlande.

Elle sait tout faire. Dans une interview accordée au Racing Post, elle explique : « Un jour, le capitaine Rogers m’a dit que je perdais mon temps en Suède. Ce en quoi j’étais tout à fait d’accord ! Et il m’a dit qu’il me trouverait un travail en Irlande. J’ai pensé que je devais d’abord obtenir mon diplôme universitaire. Car ainsi, mes parents auraient plus de mal à s’opposer à mon choix. Évidemment, ils n’étaient pas vraiment heureux que je passe autant de temps avec les chevaux. » Lorsque Nancy Sexton avait demandé à Sir Mark Prescott les principales qualités de sa cliente, l’aristocrate-entraîneur avait dit : « Elle connaît son métier depuis la base. Les gens oublient qu’elle a commencé au bas de l’échelle à Airlie Stud : elle sait curer un box, natter… » Lors de son passage chez le capitaine Rogers – elle a terminé directrice de Baroda Stud et Grangewilliam Stud  Kirsten Rausing a retenu une grande leçon comme elle nous l’a confié vendredi : « Il faut faire attention à chaque détail. Sur le plan théorique bien sûr. Mais aussi et surtout sur le plan pratique. »

Lorsque la jeune femme décide de voler de ses propres ailes en achetant Lanwades, sa famille ne lui apporte pas son soutien. Au contraire même. Et il a donc fallu emprunter à la banque. Au sujet de son arrivée à Newmarket, elle a confié à Julian Muscat : « J’avais le désavantage d’être une fille et une étrangère sans réseau dans la filière. Mais d’une certaine manière, cela m’a servi d’être si exotique. Car personne n’a pu m’enfermer dans une case. » Dès les années quatre-vingt, elle fait sensation avec son élève Petoski (Niniski), lauréat d’une édition d’anthologie des King George VI and Queen Elizabeth Stakes (Gr1), devant Oh So Sharp (Kris) et Rainbow Quest (Blushing Groom). Que de chemin parcouru depuis !

Se différencier (à tout prix). Que faire pour exister au pays des géants ? Il y a des dizaines de fils de Galileo (Sadler’s Wells), Kodiac (Danehill) et autres Dubawi (Dubai Millennium) au haras dans les îles Britanniques, pour ne citer que les pères de pères les plus répandus aujourd’hui. Alors, très tôt, Kirsten Rausing a eu une idée forte : incarner l’indépendance et la différence. C’est-à-dire être indépendante des multinationales du pur-sang anglais. Et proposer des étalons avec des courants de sang différents. Une intuition qui a été le fil rouge de sa carrière d’étalonnier et qui aboutit aujourd’hui à un étalon comme Sea the Moon (Sea the Stars) à la suite des Selkirk (Sharpen Up), Niniski (Nijinsky), Nishapour (Zeddaan) ou encore With Approval (Caro). L’élève et représentant du Gestüt Görlsdorf est un peu un ovni outre-Manche où les seuls gagnants du Derby allemand (Gr1) qui y officient sont ceux qui saillissent des juments d’obstacle. Les Sea the Moon, eux, galopent surtout en plat. Et on les voit aux courses dès l’âge de 2ans. Son taux de black types par partants impressionne (15 %) et à 25.000 £, il devrait encore une fois beaucoup saillir en 2022.

La réussite de Sea the Moon. Désormais, beaucoup d’éleveurs français font confiance à Sea the Moon et Kirsten Rausing explique : « J’ai toujours suivi avec attention la première production de Sea the Stars (Cape Cross). Sea the Moon en faisait partie et j’ai commencé à m’intéresser à lui après ses débuts victorieux en Allemagne. Il n’a couru qu’une seule fois à 2ans mais cela ne me posait pas de problème. Car c’est la structure du programme allemand, différente de celle des autres pays, qui veut cela. Et je dois dire que les négociations avec le Gestüt Görlsdorf ont commencé dès sa saison de 2ans. J’aimais beaucoup sa lignée maternelle et la présence de Monsun (Königsstuhl) dans son pedigree. Je pense d’ailleurs que l’influence de Monsun va surtout s’exprimer en tant que père de mères d’un point de vue historique, plutôt qu’en tant que père de pères. Il faut souligner l’importance d’Heike Bischoff et de Niko Lafrentz (Gestüt Görlsdorf) dans la réussite de Sea the Moon. Ils l’ont beaucoup soutenu. Et ils ont incité beaucoup de leurs compatriotes à l’utiliser : bien que basé à Newmarket, il est l’un des étalons qui saillissent le plus de juments allemandes ! Sa réussite rapide, avec beaucoup de chevaux qui sont performants dès l’âge de 2ans, a quelque peu surpris. Il n’a pourtant pas sailli spécialement des juments vites et précoces. Au contraire. Il apporte une certaine vitesse aux juments de 2.000m et plus. C’est à ce jour l’unique fils de Sea the Stars au haras en Grande-Bretagne ce qui le rend très attractif pour beaucoup d’éleveurs, tout comme son prix très compétitif. Il a aussi l’avantage d’avoir une production bien répartie entre les différentes ventes européennes ce qui permet d’éviter d’avoir quarante de ses produits dans un seul catalogue. En 2021, il a sailli son plus gros book de juments et nous avons été obligés d’en refuser beaucoup. »

Les espoirs et les confirmations. Également basé à Lanwades Stud et proposé à 7.000 £, Sir Percy (Mark of Esteem) est certainement le dernier père de gagnants de Gr1 basé en Angleterre à représenter la lignée de Mill Reef (Never Bend). En Europe, il faut aller en Allemagne (Reliable Man et Isfahan) pour en trouver d’autres. Kirsten Rausing détaille : « Il signe vraiment ses produits qui sont appréciés aux ventes. La moyenne de ses yearlings est entre cinq et sept fois son prix de saillie. C’est un étalon très régulier qui a déjà quatre-vingt-neuf gagnants à 2ans. Il s’affirme aussi comme un très bon père de mère avec déjà quatre gagnants de Groupe et une dizaine de black types. » L’avenir, pour Lanwades, c’est assurément Study of Man (Deep Impact) et Kirsten Rausing nous a expliqué : « Je suis convaincue qu’il a un très bel avenir devant lui et sera représenté par ses premiers yearlings cette année. C’est un grand pedigree et un lauréat classique qui a remporté une véritable stallion making race, le Prix du Jockey Club (Gr1). » Pour 2022, le quatrième étalon de Lanwades n’est autre que Bobby’s Kitten (Kitten's Joy). Dans sa première production, il a donné Sandrine (Duchess of Cambridge Stakes, Gr2, Albany Stakes, Gr3, troisième des Cheveley Park Stakes, Gr1). Kirsten Rausing nous a confié : « Sandrine a été la meilleure pouliche de sa génération en Grande-Bretagne et en Irlande pendant une bonne partie de la saison 2021, avant d’être battue, suite à un parcours un peu malheureux, dans les Cheveley Park Stakes. Mais c’est une très bonne pouliche et elle est issue d’une famille que j’ai depuis de nombreuses générations ce qui représente une réelle satisfaction. Elle est revenue à l’entraînement aujourd’hui, et présente un tempérament vraiment remarquable. »

La suite à lire dans notre prochaine édition.