La grande interview : Kirsten Rausing, un esprit libre

Élevage / 09.01.2022

La grande interview : Kirsten Rausing, un esprit libre

Elle n’avait pas eu de chevaux à l’entraînement en France depuis 2016. Avec la prometteuse Allada, Kirsten Rausing effectue son grand retour dans notre pays. Cette icône de l’élevage et des courses nous a accordé une (longue) interview. Et c’est passionnant. [PARTIE 2 SUR 2]

Par Adrien Cugnasse

Tout au long de 2021, les victoires de prestige se sont enchaînées pour l’élevage de Kirsten Rausing qui raconte : « Nous avons eu le bonheur d’enregistrer 112 victoires. Et plus important encore, de nombreux black types à travers le monde. Ce fut donc une très bonne saison, mais notre record est de 116 victoires. Un score que nous avons atteint entre 2015 et en 2018. En 2021, Alpinista (Frankel) et Zaaki (Leroidesanimaux) ont décroché à eux deux six Grs1, en Allemagne et en Australie. » Par ailleurs, 35 des 112 gagnants mentionnés portaient la célèbre casaque "blanche cerclée de vert" de leur éleveur.

Kirsten Rausing a eu la bonne idée d’utiliser Frankel (Galileo) en tout début d’année 2016, soit quelques mois avant le début de ses premiers 2ans, ce qui est traditionnellement le moment où personne ne veut prendre ce type de risques, surtout que ses premiers yearlings avaient été à moitié boudés par le marché ! Ne suivant que son instinct, Kirsten Rausing en a été récompensée par Alpinista (Grosser Preis von Bayern, Grosser Preis von Berlin & Preis von Europa, Grs1) qui a dominé l’Allemagne l’an dernier sous la férule de Sir Mark Prescott. Un professionnel qui, outre son talent d’entraînement, est fort probablement le meilleur conteur du turf anglais. D’ailleurs, qui ne rêverait pas de boire le thé avec cet entraîneur de légende et son illustre cliente ? Nancy Sexton en a d’ailleurs eu l’idée en 2017 dans le magazine de l’agence Goffs (et ça mérite le détour).

Comment elle a fabriqué ses deux meilleurs chevaux de 2021. Pour en revenir à Alpinista, elle présente un inbreeding sur Miswaki (Mr Prospector) qui a donné six lauréats de Gr1, dont les frères et sœurs Sistercharlie (Myboycharlie) et Sottsass (Siyouni) mais également trois Frankel (Mozu Ascot, Logician et donc Alpinista). Sur le papier, c’est donc un coup de génie. Et pourtant, c’était impossible à prévoir… car seulement l’un des six avait couru lors de la conception d’Alpinista. Kirsten Rausing nous a confié : « La mère, Alwilda (Hernando), est black type. La deuxième mère, Albanova (Alzao), a gagné trois Grs1 et donné cinq chevaux de stakes. Je voulais donc aller potentiellement au meilleur, même si Frankel n’avait pas encore pu prouver qu’il était le grand étalon que l’on connaît maintenant. Hernando (Niniski) n’a pas beaucoup sailli mais il s’est révélé le père de mères de plusieurs chevaux remarquables, comme Sea of Class (Sea the Stars). »  

Après avoir quitté l’Angleterre à 5ans, Zaaki est devenu l’un des meilleurs chevaux australiens et approche les quatre millions de dollars australiens de gains. Kirsten Rausing poursuit : « J’ai ramené en Angleterre son père, Leroidesanimaux (Candy Ride). Peu de gens se sont intéressés à lui en Europe. Mais c’était un remarquable cheval de course qui a donné plusieurs sujets de haut niveau. Nous l’avons perdu après deux saisons de monte. Une grande perte. Heureusement, j’ai encore plusieurs de ses filles. »

Ce n’est pas le cas de Zaaki et d'Alpinista, mais Kirsten Rausing a connu une certaine réussite avec le linebreeding. C’est le cas de la gagnante des Champions Fillies & Mares Stakes (Gr1) Madame Chiang  – par l’étalon maison Archipenko (Kingmambo) – qui présente trois fois dans son pedigree l’illustre Special (Forli). Kirsten Rausing détaille : « Cela prend trente ans pour construite un tel pedigree ! La possibilité de faire un tel linbreeding était l’un des attraits d’avoir Archipenko au haras. Il était aussi le plus bel étalon que j’aie pu avoir, avec un niveau de pedigree difficile à atteindre aujourd’hui. Désormais, ce type d’inbreeding est bien plus difficile à réaliser. Tout simplement car le nombre d’étalons disponibles est beaucoup plus réduit. Et le nombre de sires très bien nés est lui aussi plus restreint que par le passé… » Preuve du soutien que Kirsten Rausing apporte à ses pensionnaires, elle a confié Madame Chiang à Study of Man !

Son plus bel achat. La belle saison 2021 d’Alpinistra représente l’aboutissement de quatre décennies de travail. L’origine remonte à Alruccaba (Crystal Palace) dont l’achat mérite d’être raconté. « Ma passion des pedigrees remonte à l’adolescence et j’étais alors particulièrement intéressée par les pedigrees de l’Aga Khan III. Or Alruccaba était une descendante de la fameuse Lady Josephine (Sundridge), une famille que l’adolescente que j’étais s’était promise d’acquérir. Mais les opportunités étaient rares. En 1967, j’ai trouvé Ayesha (Right Royal) qui m’a donné Ayah, une bonne pouliche avec trois fois Nogara (Havresac II) dans son pedigree. Ayah et sa mère sont mortes trop tôt et j’ai donc perdu la famille. J’ai cherché à retrouver cette souche. Et j’ai vu Alruccaba dans le catalogue de décembre. Elle n’était pas belle, avec une tête peu avenante. Elle avait remporté une toute petite course à 2ans et un problème de tendon avait mis fin à sa carrière de course. Pourtant j’y croyais, tout comme mon amie Sonia Rogers. Nous l’avons donc achetée ensemble et nous l’avons eue pour 1.000 Gns [elle est l’aïeule des gagnants de Gr1 Alborada, Albanova, Quarter Moon, Yesterday, Allegretto, Aussie Rules…, ndlr]. Mon premier critère, c’est le pedigree. Viennent ensuite les performances. Il est difficile de créer une souche à partir d’une très bonne jument de course sans pedigree, même si certains y sont parvenus. Comme lors des premières années de Juddmonte où George Blackwell a acheté des juments américaines correspondant à ce type [on pourrait aussi citer Jean-Luc Lagardère en France, ndlr]. »

 

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