Times Square, un conte (hippique) moderne

Élevage / 21.01.2022

Times Square, un conte (hippique) moderne

Times Square fait référence au quartier de Manhattan connu de tous. Mais aussi à une pensionnaire de Christophe Ferland qui vise les classiques français et notamment la Poule d’Essai des Pouliches (Gr1) 2022. Son entourage a évoqué le Prix de la Grotte (Gr3) comme préparatoire. L’histoire de cette pouliche, c’est celle de l’espoir, du rêve, qui se révèle payant. Times Square (Zarak) fut le premier gagnant de son père, Zarak (Dubawi). Elle a donc fait naître un espoir – qui s’est confirmé – pour ce jeune sire français et elle a récompensé son éleveur (anglais) pour sa confiance dans le système français. Espérons qu’ils seront nombreux ce week-end pour la Route des étalons ! Times Square est l’un des rares chevaux d’Allan Belshaw à l’entraînement. Il a fait d’une déception – aucun éleveur-vendeur n’aime garder de chevaux sous ses couleurs – une réussite. Et même un espoir classique. C’est enfin l’histoire de l’explosion d’une souche créée de toutes pièces par Allan Belshaw à partir d’une jument acquise pour une bouchée de pain il y a trente ans. Douze black types et plusieurs ventes à cinq chiffres plus tard, on peut le dire : oui, l’espoir fait (bien) vivre.

Par Adrien Cugnasse 

On a parfois un peu tendance – vu de France – à résumer les courses anglaises à Newmarket. Il faut pourtant savoir que l’histoire du sport hippique s’est aussi beaucoup jouée dans le nord du pays. En particulier dans le Yorkshire, où Byerley Turk et Darley Arabian ont par exemple fait la monte. Sur la côte est, le comté du Lancashire fait face à l’Irlande. Il y a une vraie tradition hippique dans cette région, qui a par exemple vu grandir Robert Sangster (et les Beatles !), et c’est là qu’Allan Belshaw a créé en 1968 une entreprise d’ingénierie de précision, Times of Wigan, qui emploie désormais une cinquantaine de personnes. Passionné par les courses, Allan Belshaw élève et fait courir à petite échelle depuis cinq décennies.

Ça partait pourtant très mal. Son premier partant était franchement médiocre et il a été exporté à La Barbade. Les gens du nord de l’Angleterre sont durs et il n’a pas perdu espoir. En 1989, à Keeneland, Bill O’Gorman a acheté plusieurs yearlings à petit prix pour les ramener en Angleterre. Dans le lot, il y avait Timeless Times (Timeless Moment) pour Allan Belshaw. Payé 15.000 $, il s’est classé troisième de Listed à Ripon. Mais il a aussi et surtout gagné 16 de ses 21 sorties à 2ans. Un record dans l’ère contemporaine !

La jument de base de l’élevage d’Allan Belshaw, Simply Times (Dodge), n’a coûté que 18.000 $ en 1995 à Ocala (l’équivalent de 14.000 €). Sur le papier, il n’y avait vraiment rien d’extraordinaire. Son père, Dodge (Mr Prospector), a terminé sa carrière au Brésil. Mais la mère – par Big Burn (Never Bend), que tout le monde a oublié – était petit black type. Lors de la vente, elle avait déjà donné un gagnant de Listed à Calder. La famille n’était pas ultra-prisée sur les rings et une partie a d’ailleurs été croisée pour produire des quarters-horses.

Pour couronner le tout, les débuts en course de Simply Times ont été catastrophiques. Trois décennies plus tard, Allan Belshaw se souvient : « Elle ressemblait à un mâle et c’est la raison pour laquelle nous l’avons achetée. Simply Times était vraiment puissante. Bien sûr, elle n’avait pas un grand pedigree et le physique avait primé ce jour-là. Son père, Dodge, a peu sailli et donc peu produit en Floride. De mémoire, sur 12 foals de sa première génération, la moitié avait gagné. Dodge est ensuite allé dans le Kentucky avant d’être exporté. Simply Times n’avait coûté que 18.000 $. C’était en 1995… il y a donc très longtemps. Ses débuts en course ont été désespérants. Elle s’est effondrée à 200m de l’arrivée pour ses débuts au mois d’avril de son année de 2ans. On la croyait morte. Nous n’avons pas vraiment su ce qui lui était arrivé ce jour-là à Newmarket. Elle est donc partie au haras. J’avais eu plusieurs expériences infructueuses à l’élevage auparavant. Mais j’ai tout de même tenté le coup avec Simply Times. »

Quand la persévérance paye. Allan Belshaw n’a donc pas baissé les bras et Simply Times l’a récompensé amplement : « Ses dix foals ont tous gagné ! » En première génération, elle a donné trois black types, notamment Welsh Emperor (Emperor Jones), gagnant de 13 courses, dont les Hungerford Stakes (Gr2), mais aussi deux fois deuxième du Prix de la Forêt (Gr1). Ses filles et petites-filles ont bien produit. Vendue à Sweetmans Bloodstock, la placée de Listed Question Times (Shamardal) a donné l’étalon du haras de la Tuilerie Latrobe (Camelot), qui a gagné le Derby d’Irlande (Gr1), mais aussi sa propre sœur, Pink Dogwood (Camelot), deuxième des Oaks (Gr1). Allan Belshaw a conservé Sunday Times (Holy Roman Emperor), gagnante des Sceptre Stakes (Gr3) et deuxième des Cheveley Park Stakes (Gr1). À son tour, Sunday Times lui a donné Newspaperofrecord (Lope de Vega), vendue yearling comme la majorité de sa production et impressionnante lauréate de la Breeders’ Cup Juvenile Fillies Turf (Gr1). L’éleveur sans sol a capitalisé sur ce succès en revendant la poulinière pour 1,8 million de guinées à M. V. Magnier l’hiver dernier à Newmarket. Allan Belshaw nous a dit : « J’imagine que vous le savez, mais j’ai plutôt bien vendu Sunday Times. Il me reste donc trois poulinières, toutes de cette famille [ses juments sont en pension à Goldford Stud, ndlr]. De toute façon je n’ai jamais eu beaucoup de chevaux. »

Le choix de la France. En bon entrepreneur, Allan Belshaw sait compter et il préfère élever plutôt que courir en Angleterre, où les allocations sont trop faibles. Outre-Manche, il n’a qu’une paire de sujets à l’entraînement tous les ans et il nous a confié : « Après cinquante années de présence active dans les courses britanniques, j’ai décidé de me diversifier un peu. Ainsi, j’ai envoyé des juments à la saillie en France, où elles ont ensuite pouliné. Et l’heureux résultat de tout cela, c’est Times Square. Elle a grandi au haras de Gouffern et est donc éligible aux primes françaises. Cela étant dit, le fait qu’elle soit aussi bonne est tout de même une surprise mais, au fond, les courses sont surtout faites de cela : des surprises, bonnes ou mauvaises. Lorsque les problèmes de transport actuels seront réglés, j’aimerais envoyer à nouveau des poulinières à la saillie en France. Mais, pour cette année, mes trois juments vont rester en Angleterre. » Au sujet du croisement de Times Square, il poursuit : « J’avais choisi Zarak (Dubawi) car je voulais un fils de Dubawi (Dubai Millennium), un étalon qui a donné de bons résultats avec les descendantes de Dansili (Danehill). Zarak est un gagnant de Gr1 et la mère était tout bonne. Physiquement, il sort de l’ordinaire et ressemble plus à un cheval de 1.600m qu’à un sujet de tenue. » Times Square a un papier "très français" et très "Aga Khan Studs". En effet, outre son père, Zarak, on remarque qu’elle a une mère par Siyouni (Pivotal), leader français dont les filles ont déjà donné deux placés de Gr1.

Un espoir classique. Allan Belshaw, qui a toujours élevé dans l’espoir de vendre, n’a jamais eu un cheval de la qualité de Times Square sous ses couleurs. Il nous a confié : « J’ai choisi Christophe Ferland sur recommandation. Je n’ai pas encore eu l’opportunité d’aller voir le centre d’entraînement de La Teste. On m’a dit que c’était une région formidable. J’attends la fin du Covid pour faire le déplacement. Par bonheur, j’ai pu voir Times Square courir en France. Notamment lorsqu’elle s’est classée troisième du Critérium du Fonds Européen de l’Élevage (L). Nous étions aussi là pour sa deuxième place dans le Qatar Prix Marcel Boussac - Critérium des Pouliches (Gr1). Les allocations et les primes françaises représentent un plus énorme. Cela m’a payé une saillie de Lope de Vega (Shamardal) ! Et puis c’est incroyable de voir sa pouliche "en grand" dans la brochure de Son Altesse l’Aga Khan. Quelle fierté ! Forcément, nous avons de grands espoirs pour 2022 avec Times Square. Je vais suivre les recommandations de l’entraîneur. Elle a déjà prouvé sa qualité sur le mile. Ça serait formidable si elle tenait 2.100m au mois de juin à Chantilly ! Son pedigree laisse penser qu’elle tiendra (rires). Quoi qu’il en soit, c’est celui qui vit avec la pouliche au quotidien, Christophe Ferland, qui décidera. »