VERTE, ÉPAULETTES ROUGES : LES CENT ANS  D’UNE CASAQUE CHÉRIE

International / 24.01.2022

VERTE, ÉPAULETTES ROUGES : LES CENT ANS D’UNE CASAQUE CHÉRIE

VERTE, ÉPAULETTES ROUGES

LES CENT ANS

D’UNE CASAQUE CHÉRIE

Nous célébrerons cette année les 100 ans d’une casaque mythique, celle de Son Altesse l’Aga Khan. Si l’élevage fut fondé un peu plus tôt par l’Aga Khan III (1877-1957), le grand-père de l’actuel Aga Khan, c’est bien en 1922 que les premiers "Aga" foulèrent les pistes. Depuis Milan, notre journaliste Franco Raimondi a voulu célébrer à sa manière ses 50 ans de passion pour la casaque verte, épaulettes rouges. C’est le premier épisode d’une série de quatre articles. Le deuxième sera consacré à l’élevage Aga Khan, le troisième à l’Aga Khan III, et le dernier au présent et à l’avenir de la casaque et de l’élevage princiers.

Cœur d’Aga

Par Franco Raimondi

Mon facteur, également turfiste invétéré, a appuyé deux fois sur la sonnette avant de déposer avec le plus grand soin "le beau livre sur les chevaux", selon ses mots. Car si le Green Book des Aga Khan Studs est (ô combien !) précieux pour moi, il l’est aussi pour lui. La casaque de Son Altesse et ses chevaux ont ce pouvoir : celui d’avoir fait et de continuer à faire vibrer des générations de passionnés de courses.

Tous associés. La longévité de cette casaque est une première explication à cet amour, mais, dans les courses, il existe des casaques et des opérations d’élevage encore plus anciennes. Mon maître, Mario Fossati, lorsqu’il évoquait la grande époque des courses en Italie, disait toujours que les casaques étaient en quelque sorte des drapeaux pour les turfistes lambda. Même s’ils ne possédaient pas un crin de la queue du cheval, ces derniers se considéraient comme des associés virtuels du propriétaire. Quand j’ai découvert que l’univers des courses allait au-delà de mon jardin de San Siro, je suis tombé amoureux de la casaque princière. Je me souviens de l’avoir vue pour la première fois dans une publicité sur Zeddaan (Grey Sovereign), avec la célèbre devise Success Breeds Success. Le vert, épaulettes rouges est tout de suite devenu mon "drapeau", même si ma couleur préférée est le jaune… Bref, l’opération Aga Khan fête ses cent ans, et votre scribe ses cinquante ans comme supporter et associé dans un crin de la queue des chevaux princiers.

Les casaques comme des drapeaux. Choisir un drapeau est un premier pas. Après il faut s’appliquer et étudier. Durant mes années de formation, disons au lycée des courses, c’était la grande époque d’Allez France (Sea-Bird). Mais j’ai gardé la foi… et j’ai rêvé avec Blushing Groom (Red God), le 2ans "parfait". Il avait remporté coup sur coup Prix Robert Papin, Prix Morny et Prix de la Salamandre (Grs1). Mon voyage à Paris lors de l’automne 1976, payé grâce un job d’été, avait bien sûr comme objectif l’Arc de Triomphe, remporté par Ivanjica (Sir Ivor). Mais au fond, il y avait surtout le Grand Critérium. C’est avec l’aide de quelques paris réussis et de quelques économies que je suis arrivé le dimanche suivant pour assister au triomphe de mon champion. L’année d’après, pour le Derby, j’avais dû appeler en Angleterre pour connaître le résultat. Blushing Groom n’avait pas tenu la distance et ce fut un jour bien triste pour moi. Blushing Groom était l’un des très rares champions, après les débuts de l’opération de Son Altesse, à avoir été acheté aux ventes. Voilà un autre signe de distinction : la force d’un élevage qui passe de génération en génération dans le but ultime de la sélection. L’Aga Khan III avait démarré en achetant les meilleures femelles yearlings en 1921. Il s’agissait déjà un projet : bâtir un élevage et sortir des champions pour durer. Cent ans de courses et de champions, c’est énorme.

La tradition, les règles et la jeunesse. La force des Aga Khan Studs est avant tout celle d’un élevage, qui, bon an mal an, poursuit son aventure dans un univers radicalement modifié. Les superpuissances achètent les chevaux pour faire des étalons et financer d’autres achats. Son Altesse, lorsqu’il a pris la barre après la courte et brillante gestion du prince Aly Khan, a fixé des règles qui sont encore là, soixante ans après. La France avait pris de l’ampleur dans l’exploitation des chevaux et François Mathet avait pris la relève d’Alec Head. La tradition de l’élevage et la jeunesse des entraîneurs. Si François Mathet était déjà un entraîneur confirmé quand il est arrivé chez Son Altesse, presque tous les autres grands professionnels à avoir travaillé avec les Aga Khan sont arrivés très jeunes à leur poste. Sir Michael Stoute avait 35 ans quand Shergar (Great Nephew) a remporté un Derby d’anthologie, Luca Cumani n’avait pas 40 ans quand Kahyasi (Île de Bourbon) a réussi le doublé Epsom – Curragh, et Alain de Royer Dupré a gagné le Prix du Jockey Club avec Darshaan (Shirley Heights) avant de célébrer son quarantième anniversaire.

La France entière dans un grand haras. Le grand projet établi sur cinquante ans de Son Altesse l’Aga Khan était de former un vrai élevage en France. En l’espace de deux ans, il a acheté toute la jumenterie et la production de l’élevage Dupré et celles de Marcel Boussac. L’opération a plus que doublé en passant de 75 à 160 poulinières en 1980. L’idée de base était très simple : garder dans le même projet les meilleures jumenteries. C’est une loi de la nature : la force du loup est dans la meute. Nous avons vu au fil des décennies plusieurs dispersions de grands élevages. Les poulinières séparées, même avec les meilleurs étalons, ne donnent pas les mêmes résultats que lorsqu’elles restent ensemble. Les Aga Khan Studs ont touché 273 poulinières en 1991, après l’achat cinq ans auparavant des femelles du Major Lionel Brook Holliday qui a amené à la maison la souche du double Derby winner Harzand (Sea the Stars).

Le respect des chiffres. Cette politique a abouti à une autre grande acquisition, celle des 222 chevaux de l’élevage Lagardère, dont 62 poulinières, en 2005. Parmi les chevaux à l’entraînement, il y avait Sichilla (Danehill), lauréate du Prix Amandine (L). C’est à elle que l’on doit Siyouni, issu du premier croisement Aga Khan avec Pivotal (Polar Falcon). Son Altesse avait avoué dans une interview que le grand objectif sur le court terme était de garder sous contrôle le nombre de poulinières pour ne pas dépasser celui de 300 juments, ce qui aurait rendu l’opération impossible à soutenir. La sélection a été faite et en 2010, cinq ans après l’achat du cheptel Lagardère, 215 poulinières figuraient au Green Book.

On peut vendre aussi des championnes. Passé le coup de foudre pour cette casaque, un journaliste ou un turfiste avisé est forcement séduit par le fonctionnement de la machine : on peut vendre des gagnantes classiques comme Sarafina (Refuse to Bend) ou Shawanda (Sinndar) pour équilibrer le budget et en même temps garder la force de l’élevage. C’est une leçon pour tous les éleveurs, les grands et les petits, qui peuvent apprendre beaucoup en étudiant sérieusement.

Une leçon à chaque mot. Les leçons de Son Altesse se cachent même derrière une petite déclaration. J’ai toujours en mémoire la rentrée aux balances de Sea the Stars (Cape Cross) après l’Arc de Triomphe. Il était ravi comme tous de la démonstration du crack quand je lui ai posé la question, avant l’annonce de son arrivée comme étalon à Gilltown : « Votre Altesse, combien de poulinières enverrez-vous à ce cheval extraordinaire ? » La réponse, accompagnée par un grand sourire, fut : « Vous savez, l’une des règles de l’élevage est de n’envoyer jamais plus de dix poulinières au même étalon. » Une autre fois, à Arlington Park où je m’étais faufilé pour le débriefing d’une course, il m’avait appris avec cinq mots (« vous êtes de l’équipe ») la manière dont devait se comporter un journaliste.

La réussite partagée. Son Altesse l’Aga Khan est certainement l’homme qui a plus marqué l’élevage en Europe depuis soixante ans. Au contraire des autres grands acteurs, il nous offre au quotidien l’opportunité d’apprendre et de suivre son chemin, même sans avoir les mêmes moyens. La machine Aga Khan Studs roule à la perfection sans jamais tomber dans le commerce, et en même temps il a partagé avec d’autres éleveurs le succès de son grand étalon, Siyouni. L’arrivée en force des grands propriétaires et éleveurs arabes n’a pas changé son rôle, la montée en puissance de Coolmore, le développement du segment commercial vitesse et précocité n’ont pas changé sa vision des choses.

Royal Ascot cent ans après. En 1922, l’Aga Khan III avait acheté la pouliche volante Mumtaz Mahal (The Tetrarch), la neuvième mère de la championne Zarkava (Zamindar) et la dixième mère de Zarak (Dubawi). Une souche qui produit des champions durant cent ans, c’est unique. Le Green Book nous apprend que Zarkava a une 2ans par Frankel (Galileo) à l’entraînement chez Francis-Henri Graffard. Il est encore trop tôt pour demander qu’elle gagne les Queen Mary (Gr2) à Royal Ascot cent ans après le premier succès de la casaque de l’Aga Khan III (cerclée vert et chocolat) en Angleterre avec Cos (Flying Orb), mais le rêve est permis…

Le mythe en dix champions

Voici notre liste de dix chevaux qui ont marqué l’Histoire et continueront de l’écrire au travers de leurs descendances pour la célèbre casaque.

1. Zarkava (F. 2005)

Zamindar & Zarkasha, par Kahyasi

Entraîneur : Alain de Royer Dupré

Souche : Mumtaz Mahal – Aga Khan III

C’était la perfection incarnée et seule une victoire sur la Lune manque à son palmarès… Plus sérieusement, les turfistes auraient aimé la voir en piste à 4ans, mais elle a pris sa retraite sportive au bon moment.

2. Shergar (M. 1978)

Great Nephew & Sharmeen, par Val de Loir

Entraîneur : Michael Stoute

Souche : Mumtaz Mahal – Aga Khan III

En trois mois, il a remporté deux trials pour le Derby, réussi le doublé classique à Epsom et au Curragh avant de se promener dans les King George VI and Queen Elizabeth Stakes (Gr1). Sa victoire dans le Derby par dix longueurs d’avance sur Glint of Gold (Mill Reef) est toujours un record. On retiendra aussi que son incompréhensible quatrième place dans le St. Léger lui aura coûté sa participation dans l’Arc. Il a terminé sa carrière avec 140 de rating Timeform. Depuis, seuls cinq chevaux ont franchi ce cap.

3. Bahram (M. 1932)

Blandford & Friar’s Daughter, par Friar Marcus

Entraîneur : Frank Butters

Souche : Friar’s Daughter – Aga Khan III

Il est l’avant-dernier lauréat de la Triple Couronne anglaise. C’était en 1935. Le dernier à l’avoir fait est Nijinsky (Northern Dancer), en 1970… Dans le St. Léger, il s’est imposé par cinq longueurs. Son pilote, Charlie Smirke, avait déclaré ce jour-là : « Il aurait même gagné avec 76 kg et deux jockeys sur le dos. » Celui qui a remporté à 2ans les Gimcrack Stakes et les Middle Park Stakes a terminé sa carrière invaincu en neuf sorties.

4. Petite Étoile (F. 1956)

Petition & Star of Iran, par Bois Roussel

Entraîneur : Noel Murless

Souche : Mumtaz Mahal – Aga Khan III

Cinq Groupes 1 à 3ans, de 1.600 à 2.400m, avec à clé un Timeform rating de 134 – un record à l’époque pour une pouliche de 3ans. Elle a confirmé à 4ans en ridiculisant le Derby winner Parthia (Persian Gulf) dans la Coronation Cup (Gr1), une course qu’elle a aussi gagnée à 5ans. Elle est la cinquième mère de Zarkava.

5. Sinndar (M. 1997)

Grand Lodge & Sinntarra, par Lashkari

Entraîneur : John Oxx

Souche : Tourzima – Boussac

Seize poulains de 3ans ont réussi le doublé Derby - Irish Derby. Huit d’entre eux ont couru le Prix de l’Arc de Triomphe, mais un seul a gagné les trois courses : Sinndar, en 2000. Cet exploit nous permet de positionner dans le top 5 un champion injustement sous-estimé. Il a aussi remporté les National Stakes (Gr1) à 2ans.

6. Migoli (M. 1944)

Bois Roussel & Mah Iran, par Bahram

Entraîneur : Frank Butters

Souche : Mumtaz Mahal – Aga Khan III

Il doit sa place dans le top 10 à un succès dans le Prix de l’Arc de Triomphe. C’était en 1948, à l’âge de 4ans, et à une époque où la casaque Aga Khan était encore "anglaise" – l’Angleterre n’avait plus gagné à Longchamp depuis 1923 et la victoire de Parth (Polymelus). Migoli est le premier des sept lauréats d’Arc signé Aga Khan.

7. Blushing Groom (M. 1974)

Red God & Runaway Bride, par Wild Risk

Entraîneur : François Mathet

Souche : Éclair – Aga Khan III

Il a raté sa première sortie mais réussi les suivantes. Sa saison de 2ans, avec le Grand Chelem des quatre Grs1, n’a été répétée que par un seul champion : son fils Arazi. Il a un pedigree "Aga Khan", bien qu’il ait été acheté foal aux ventes de décembre de Tattersalls pour 16.500 Gns. Sa mère, Runaway Bride (Wild Risk), était un produit de l’élevage de Son Altesse, mais elle n’avançait pas et fut vendue sans regret. La base de la sélection.

8. Dalakhani (M. 2000)

Darshaan & Daltawa, par Miswaki

Entraîneur : Alain de Royer Dupré

Souche : Astana – Boussac

Il n’a été battu qu’une seule fois dans sa carrière. C’était par un autre Aga Khan, Alamshar (Key of Luck) qui l’avait devancé dans l’Irish Derby avant de se promener dans les King George VI and Queen Elizabeth. Lauréat de Gr1 à 2ans, il a fourni sa meilleure performance dans le Prix de l’Arc de Triomphe. La deuxième place de Mubtaker (Silver Hawk) avait refroidi les supporters, mais il ne faut pas oublier qu’il avait laissé à plusieurs longueurs un champion tel que High Chaparral (Sadler’s Wells).

9. Darshaan (M. 1981)

Shirley Heights – Delsy, par Abdos

Entraîneur : Alain de Royer Dupré

Souche : Tourzima – Boussac

Sa réussite comme étalon a un peu éclipsé son talent sur les pistes. Son succès dans le Prix du Jockey Club 1984, face à Sadler’s Wells (Northern Dancer) et Rainbow Quest (Blushing Groom), restera comme l’un des grands moments du classique cantilien. Timeform avait crédité Darshaan d’un 133, le même rating décroché plus tard par son fils Dalakhani.

10. Tulyar (M. 1949)

Tehran & Neocracy, par Nearco

Entraîneur : Marcus Marsh

Souche : Neocracy – Aga Khan III

Réaliser le coup de quatre Derby, Eclipse Stakes, King George VI and Queen Elizabeth Stakes et St. Léger est très rare. Tulyar l’a fait, en 1952, avant d’être vendu comme étalon à l’Irish National Stud. L’Arc de Triomphe n’aurait sans doute pas apporté grand-chose à son papier d’étalon. En tout cas, l’écurie a gagné la course de Longchamp avec Nuccio (Traghetto), un très bon achat italien du prince Aly Khan. Sept ans plus tard, le frère utérin de Tulyar, Saint Crespin (Auréole), a remporté l’Arc, lui aussi entraîné par Alec Head.