Concertation, prévention, sanction

Courses / 27.03.2022

Concertation, prévention, sanction

Mayeul Caire

Directeur de la publication

mc@jourdegalop.com

Le témoignage de Jean-Laurent Dubord, hier dans JDG, rappelle de manière poignante que dans des affaires comme celle de la Horse Connection, le discernement est décisif. Comme me le disait un entraîneur qui n’est pas un intime de Jean-Laurent Dubord et qui est connu pour ne pas aimer les tricheurs : « Évidemment, l’auteur d’un fait avéré et grave, pris sur le fait, dont la culpabilité est incontestable doit être mis hors d’état de nuire. Ce sont tous les autres cas qui me mettent terriblement mal à l’aise. » On a tout dit quand on a dit cela. Et au-delà, cela conduit à s’interroger. La police et la justice sont-elles techniquement au point ? Ce n’est pas une critique. Mais force est de reconnaître qu’il y a parfois l’épaisseur d’une feuille de cigarette entre soin et dopage, entre ce que la loi autorise et ce qu’elle interdit.

La police et la justice sont là pour protéger le corps social. C’est pourquoi le corps social approuve quand la police intervient et quand la justice sanctionne. Mais si elles interviennent à tort, alors elles ne protègent plus le corps social mais l’altèrent. Dans mon éditorial précédent, je parlais de confiance : la confiance est rétablie quand on sanctionne les tricheurs ; mais la confiance est ruinée quand on sanctionne des innocents.

La police est humaine ; elle peut se tromper sur certains cas et avoir raison sur d’autres. Mais c’est un prix lourd à payer, pour pouvoir condamner les coupables, que de devoir sacrifier des innocents.

Si on veut éviter un "Outreau" dans les courses, il n’y a pas cinquante solutions : il faut que la police mette dans la boucle des experts issus du milieu. Vétérinaires équins, représentants de l’Association des entraîneurs, France Galop, anciens dopeurs repentis (comme cela se fait couramment dans les affaires de délits financiers)...

Cette concertation préalable, cette prise d’informations préalable, elle ne peut évidemment pas le faire dans l’action, pour ne pas risquer d’éventer le secret de l’enquête qui est la garantie de son efficacité (effet de surprise). Mais elle peut le faire en amont, en échangeant régulièrement avec les professionnels et avec l’Institution pour "se former" à ce qui est OK et ce qui ne l’est pas. Sinon, sans préjuger de la réalité de l’affaire en cours, on va droit vers la multiplication d’erreurs policières et judiciaires.

La bonne méthode, la méthode idéale, serait : concertation, prévention, sanction.

Sur ce sujet, on aimerait entendre le point de vue de l’Association des entraîneurs, qui est là pour défendre les professionnels. Les défendre, cela veut dire appuyer les actions qui garantissent l’équité des courses (en condamnant les tricheurs), mais aussi soutenir les professionnels quand ils sont injustement attaqués.

Et puis il y a le problème posé par la manière dont France Galop traite les mis en examen. Nous l’avons rappelé hier : « La mise en examen est une décision du juge d’instruction dans le cadre d’une information judiciaire… (...) Toute personne suspectée ou poursuivie est présumée innocente tant que sa culpabilité n’a pas été établie. »

Or quand une personne est mise en examen, France Galop la suspend, lui interdisant de travailler. N’est-ce pas là traiter un présumé innocent comme un coupable ? N’est-ce pas accélérer son chemin vers la culpabilité, en l’exposant publiquement. La question est ouverte et mérite d’être débattue en nos rangs.

N’y a-t-il pas des améliorations à apporter au système actuel ? Cela tombe bien : le président de France Galop vient de créer une Commission de réflexion sur la gouvernance. Qu’elle s’empare du sujet ! Car il en va de la vie d’hommes. Je cite un professionnel, qui a souhaité garder l’anonymat : « Qui endosserait le suicide d’un entraîneur, réduit à néant professionnellement et personnellement par les sanctions imposées par le juge de Bordeaux ? Cela fait cher pour quelques flacons de produits licites (selon les dires de mon confrère) qui traînaient dans une poubelle et des conversations téléphoniques pas forcément interprétées avec objectivité ni neutralité. Ou pas comprise faute de connaissance des codes verbaux d’une profession atypique. »

La Commission gouvernance pourrait par exemple plancher sur une future instance de concertation entre ceux qui suspendent les agréments (les commissaires) et les représentants officiels des sociopros (par exemple élus du collège entraîneurs au Comité). Instance où seraient invitées la police et la justice. En alignant le niveau de compréhension sur ces sujets complexes, tout le monde travaillerait mieux.

Enfin, il faut dire un mot de la manière dont nous tous, acteurs des courses, ressentons dans notre chair les événements. La manière dont nous percevons une information, en fonction de ce que nous savons d’untel ou d’untel, en fonction de notre sensibilité personnelle. Qui peut rester insensible face à la détresse d’un Jean-Laurent Dubord ? Comment ne pas s’étonner de la longue convocation d’un vétérinaire qui fait référence dans le monde de l’obstacle et dont plusieurs entraîneurs qui travaillent avec lui disent qu’il a la main légère sur les traitements ? À son sujet, la rumeur parle d’une souche d’ordonnances vierges qui lui aurait été volée avant d’être utilisée à des fins crapuleuses. Cette rumeur n’est pas de source policière, mais si elle est vraie, mérite-t-il d’être cloué au pilori ? Lui ou un autre, d’ailleurs. La justice tranchera. Mais quand ? Le temps de la justice est long. Souvent plusieurs mois, dans un monde comme le nôtre où les courses se succèdent tous les quarts d’heure...