L'obstacle en France et en Irlande : si proches mais si différents… Ce qui nous sépare vraiment

Courses / 07.03.2022

L'obstacle en France et en Irlande : si proches mais si différents… Ce qui nous sépare vraiment

En Irlande, LE pays de l’obstacle en Europe, la discipline connaît un vrai boom alors qu’en France, il patine sur certains points. L’étude de trois thèmes – le propriétariat, la sélection et la formation du jeune sauteur – permet de comprendre pourquoi chaque pays a pris des trajectoires opposées. [Partie 1 sur 3].

Je me souviens de la scène comme si c’était hier. Par un après-midi humide, je suis allé voir Yeats (Sadler’s Wells) dans l’une des antennes "obstacle" de Coolmore. L’année précédente, les "FR" avaient écrasé (statistiquement) Cheltenham. Et Yeats venait de briller quelques mois auparavant à Auteuil grâce à Figuero. Dans les haras irlandais, vous ne repartez jamais sans avoir bu une tasse de thé, ce qui donne l’occasion de discuter avec les éleveurs locaux qui réfléchissent à leurs croisements. Surprise : alors que je constatais que personne n’était au courant que Yeats avait donné deux gagnants de Gr1 à Auteuil, tous les éleveurs m’avaient répondu en cœur : « Par contre, il vient de sortir un très bon gagnant de point-to-point qui s’est vendu pour de l’argent. » Ce fut mon premier contact avec les éleveurs d’obstacle irlandais ! Mais ce genre de situation existe aussi en France. Combien de fois avons-nous entendu : « Mon cheval a été vendu aux Anglais ! », avant de constater que ledit sauteur était parti chez Willie Mullins pour une casaque irlandaise. La France de l’obstacle et l’Irlande empruntent des chemins qui semblent toujours plus s’éloigner.

Des trajectoires inverses. Il n’existe pas de statistiques (publiques) sur l’évolution du nombre de propriétaires français sur les obstacles. Néanmoins, on peut estimer que notre pays a perdu entre 700 et 1.000 chevaux d’obstacle sur une décennie. C’est un chiffre malheureusement imprécis (issu d’un pointage manuel). Il serait intéressant de connaître précisément le profil des acteurs qui sont au cœur de cette baisse dans notre pays. Car elle n’est pas uniquement le fait des exportations. C’est aussi la conséquence de la disparition d’un nombre conséquent de casaques. Certains propriétaires français – grands ou petits – ont arrêté l’obstacle. D’autres ont réduit ou encore sont passés au plat. De même, l’obstacle français génère de moins en moins de paris hippiques, et en ce début d’année 2022, les enjeux sur les sauteurs continuent à baisser. Il y a une foule de raisons derrière cette évolution et notamment le transfert de Quintés vers le plat. Mais ce n’est pas suffisant pour expliquer une évolution aussi forte. Et le rétrécissement du territoire de l’obstacle français se poursuit sur tous les fronts. Entre 2011 et 2021, il a perdu 174 courses contre une baisse de 72 épreuves en plat.

La situation est tout autre outre-Manche. L’Angleterre a gagné 280 courses d’obstacle entre 2012 et 2021, et l’Irlande 165, ce qui est considérable à l’échelle de cette île. Le pays accueille un nombre croissant de chevaux à l’entraînement et le nombre d’engagés par course d’obstacle est en progression sur les cinq dernières années. Trois leviers en sont à l’origine : l’augmentation de propriétaires anglais actifs en Irlande, l’arrivée de nouvelles casaques et la montée en puissance des écuries de groupe. Plat et obstacle confondus, les syndicats irlandais sont passés de 523 à 669 entre 2016 et 2020.

Une filière qui est sortie plus forte de la crise. Victor Connolly est étalonnier (Burgage Stud) mais aussi éleveur de trois gagnants de Gr1. Cet Irlandais a vécu de l’intérieur la métamorphose de la production irlandaise : « En 2008, la crise économique a frappé l’Irlande avec une violence certainement supérieure à celle des autres pays d’élevage. La production s’est effondrée de 40 %, tout comme les ventes. Mais notre univers a une incroyable résilience. Il ne s’est pas effondré et a progressivement remonté la pente. Ceci a été possible car tout le monde n’a pas été touché de la même manière par la crise. Certains ont même vu leur patrimoine croître. Ce sont eux qui ont continué à acheter des chevaux. » La puissance de l’obstacle irlandais repose donc en grande partie sur son propriétariat qui, malgré des allocations plus faibles qu’en France, s’est développé à plusieurs niveaux. Victor Connolly poursuit : « Aujourd’hui, les leaders de l’entraînement sont ceux qui sont capables de jouer sur deux tableaux. Willie Mullins est très doué dans sa gestion des écuries de groupe. Mais il a aussi, bien sûr, des grandes casaques. Les deux sont complémentaires. Je pense qu’il faut souligner l’impact positif des syndicats sur notre filière en Irlande. C’est une bonne introduction au propriétariat. Et cela permet aux gens n'ayant pas les moyens de faire courir de rester impliqués dans le sport hippique. Quand vous avez une part dans une écurie de groupe, vous allez suivre vos partants sur place. Et souvent, votre famille ou vos amis vous accompagnent car c’est l’occasion de passer une bonne journée aux courses. »

L’obstacle prend le dessus sur le plat. Alors que l'obstacle est en difficulté un peu partout à travers le monde, il s'avère qu'outre-Manche, sa popularité ne souffre pas. Au contraire même, elle progresse. Depuis longtemps, on le sait, les épreuves où l'on joue le plus en Grande-Bretagne sont celles d'obstacle. Mais la progression continue de l'audience télévisuelle de l'obstacle étonne même les spécialistes. Surtout que les grands événements de plat rassemblent moins de spectateurs qu'auparavant. Sur la chaîne ITV, le Champions Day a connu un pic d'audience à 641.000 téléspectateurs. Alors que le samedi "international" de Cheltenham a atteint 832.000 spectateurs sur ITV et le Betfair Chase d'Haydock, 911.000. Cet engouement pour les sauteurs se vérifie également sur le site du Racing Post où les articles qui concernent le plat sont désormais moins lus que ceux d'obstacle. Comment expliquer cette double tendance ? Nick Luck, dans son podcast, y voit la réussite d'un programme plus lisible que celui du plat : toute la saison anglo-irlandaise mène vers un seul objectif en apothéose (Cheltenham) ; les acteurs sont bien identifiés par le public car ils sont à 99 % anglo-irlandais ; les carrières sont longues ; les belles courses ont presque toujours lieu le samedi… À l'inverse, en plat, la compétition internationale brouille les cartes et la multitude d'événements fait que la saison ne s'arrête jamais vraiment. Victor Connolly constate : « Aujourd’hui, en Irlande comme en Angleterre, l’obstacle est beaucoup plus populaire que le plat. Il génère beaucoup plus de paris hippiques et d’audience dans les médias. Et cela rend le contexte très valorisant pour les propriétaires. Car il faut bien avoir conscience que les hongres n’ont que peu d’espoir de recouvrir leur prix d’achat grâce aux allocations. À la fin de leur carrière, comme partout, ils n’ont qu’une valeur sentimentale. »

Le propriétariat a fait sa révolution. Victor Connolly poursuit : « En Irlande, il y a toujours eu des propriétaires avec de très gros moyens en obstacle. À l’époque où Vincent O’Brien entraînait des sauteurs, son grand rival était Tom Drapper, l’homme d’Arkle (Archive). Cela remonte aux années soixante. Et il avait déjà de très riches Anglais ou Irlandais dans sa clientèle. Ce qui change, désormais, c’est qu’en Irlande, les personnes qui peuvent se payer un très bon sauteur sont beaucoup plus nombreuses que par le passé. Et quand plusieurs propriétaires ont les moyens de s’offrir le même très bon cheval, les prix montent. À l’autre bout de la chaîne, le prix des meilleures saillies suit la même courbe. Ces nouveaux venus auraient peut-être fait courir en plat il y a quelques décennies, avant que tout ne devienne aussi cher. Aujourd’hui, avec leurs moyens qui restent importants, ils savent qu’ils vont probablement être cantonnés aux seconds rôles en plat. Alors qu’avec les mêmes capacités financières, ils peuvent devenir les rois de l’obstacle. En Irlande, ce phénomène est vraiment criant. Certes Mickael O’Leary a réduit la voilure et Alan Potts nous a quittés, mais c’est plus que compensé par de nouveaux venus. Sans compter le dynamisme des écuries de groupe, à un niveau probablement inférieur. Chacun a sa méthode pour essayer de devenir le leader et cela impacte le marché à tous les niveaux : certains achètent des stores, dans les point-to-points ou à l’entraînement, d’autres en France. » Michael Moore est un éleveur et courtier irlandais à succès. Son nom reste associé à la découverte du champion Best Mate (Un Desperado). Il explique : « Quatre ou cinq des plus grands propriétaires anglais ont beaucoup chevaux en Irlande à cause de la faiblesse des allocations britanniques. Et clairement, cela affecte le niveau de la compétition en Angleterre. De même, cette question des allocations mine toute la production anglaise. »

L’éleveur-propriétaire n’existe pas outre-Manche. En France, on assiste à la montée en puissance des "gros" éleveurs d'obstacle français, tout particulièrement ceux qui font aussi courir. En 2001, les dix premiers éleveurs de France représentaient 772 partants pour 692.845 € de primes à l’éleveur. Deux décennies plus tard, le top 10 de l'obstacle pèse 1.400 partants et 1.276.590 € de primes. En 2021, tous les propriétaires du top-dix sont (un peu ou beaucoup) éleveurs, dont huit avec dix élèves ou plus sur les pistes françaises. Ce phénomène n’existe pas en Angleterre. Pas plus qu’en Irlande. Michael Moore explique : « Presque personne n’élève pour courir ici. Le fait de ne pas avoir de courses à 3ans rendrait la route trop longue. Dans certains cas, les éleveurs gardent quelques pouliches. Mais pas les mâles. Ici, l’élevage de sauteurs est avant tout commercial. »

 

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