L’OBSTACLE EN FRANCE ET EN IRLANDE : Si proches mais si différents… ce qui nous sépare vraiment

Magazine / 08.03.2022

L’OBSTACLE EN FRANCE ET EN IRLANDE : Si proches mais si différents… ce qui nous sépare vraiment

L’OBSTACLE EN FRANCE ET EN IRLANDE

Si proches mais si différents… ce qui nous sépare vraiment

En Irlande, LE pays de l’obstacle en Europe, la discipline connaît un vrai boom alors qu’en France, elle patine sur certains points. L’étude de trois thèmes – le propriétariat, la sélection et la formation du jeune sauteur – permet de comprendre pourquoi chaque pays a pris des trajectoires opposées. [Partie 2 sur 3].

Par Adrien Cugnasse (avec photo)

Comme en France, les bons chevaux et les belles saillies ont connu une réelle inflation au cours des dernières décennies en Irlande. Victor Connolly est étalonnier (Burgage Stud), mais aussi éleveur de trois gagnants de Gr1. Il explique : « Traditionnellement, en Irlande, l’élevage des sauteurs est une activité et un loisir agricole qui vient s’ajouter aux autres productions de la ferme. Le fils du fermier montait les produits de la maison dans les point-to-points. Pendant longtemps, l’agriculteur avait donc quelques juments qu’il faisait saillir localement. Désormais, tout est beaucoup plus commercial. Et ce d’autant plus qu’on peut gagner de l’argent avec les sauteurs. Ces dernières années, la marge des stores vendus à la Derby Sale avait de quoi rendre envieux les éleveurs de plat. Les chevaux d’obstacles coûtent moins cher à produire mais certains se vendent parfois vraiment très cher. Prenons un exemple, celui des saillies. Nous avons acheté Bob Back (Roberto), qui saillissait pour le plat et il est devenu l’étalon d’obstacle le plus cher d’Angleterre et d’Irlande de la saison 2008, année où il officiait à 7.000 €. Aujourd’hui, certains étalons d’obstacle font la monte à 18.000 € en Irlande et à 20.000 € en France. Et clairement, ce n’est pas le type de saillies que s’offre celui qui a une jument au milieu de ses vaches. » Dans le contexte irlandais, c’est donc la conformation des chevaux qui prime. Car ici, on élève pour vendre le plus tôt possible.

La conformation reste prioritaire. Michael Moore est un éleveur et courtier irlandais à succès. Son nom reste associé à la découverte du champion Best Mate (Un Desperado). Il explique : « Parfois en Irlande, par le passé, la passion de l’élevage prenait le dessus. Certains éleveurs faisaient saillir tous les ans parce que la jument – ou la souche – était dans la famille depuis toujours. En France, cela me semble moins être le cas. Ce type d’éleveur est néanmoins de plus en plus rare en Irlande. Cela se professionnalise à grande vitesse. Et dans ce contexte, je ne pense pas que nous risquions une surproduction de sauteurs. J’ai aussi le sentiment qu’en Irlande, on accorde moins d’importance – qu’en France – au fait que la mère ait montré de la qualité sur les obstacles. Beaucoup de bons chevaux sont nés ici de juments inédites. Bien sûr, si la mère était très bonne, commercialement parlant c’est mieux. Mais peut-être que les Irlandais se focalisent moins sur cela que les Français. Je pense par contre que nous accordons plus d’importance à la conformation que vous. » Historiquement, en Irlande, c’était les étalons en fin de carrière qui saillissaient le plus grâce à la réussite de leur production en piste. Désormais, les cartes sont redistribuées : un étalon presque sans performance et sans avoir encore un partant peut être le sire le plus populaire de l’île. Michael Moore poursuit : « Affinisea (Sea the Stars) n’a pas encore de produits en compétition et il n’a pas de grandes performances [il a débuté à 4ans et a remporté son unique victoire à cet âge, un Maiden sur le modeste hippodrome de Roscommon, ndlr]. Mais il a sailli 320 juments car il est splendide [il a été acheté 850.000 € foal, ndlr] et bien né. Et il produit à son image. Or pour vendre, il faut produire beau et bon marcheur. En Irlande, la mode a pris une importance prioritaire dans les choix des éleveurs. » Certains stores de la première production d’Affinisea ont été vendus 85.000 € en 2021 (à l’âge de 3ans). Lors de ses premières saisons de monte, l’étalon officiait à 1.500 €. On devrait voir plusieurs produits de sa génération inaugurale cette année dans les point-to-points. Son premier partant, dans un bumper le 27 février, s’est classé sixième sur neuf.

Ce qui compte vraiment aux yeux des éleveurs irlandais. Victor Connolly – qui fait saillir Jukebox Jury (Montjeu) dans son haras  poursuit : « Cette emprise commerciale sur le marché irlandais nous fait donc passer à côté de beaucoup d’étalons. Et ce d’autant plus que certains jeunes chevaux vont saillir 200 ou 300 juments avant d’avoir eu le moindre partant, car les foals se sont bien vendus. Dans ce contexte, il devient de plus en plus difficile de lancer un étalon en Irlande en dehors des grosses structures. Surtout que les éleveurs irlandais ne tiennent pas compte de la production en plat des étalons qui viennent de l’étranger. Shantou (Allegd) a réussi ici, mais le fait qu’il ait produit Sweet Stream (Prix Vermeille, Gr1) avant son arrivée en Irlande ne l’avait aucunement aidé. Aujourd’hui, cela se reproduit avec Jukebox Jury (Montjeu). Les victoires de Princess Zoe (Prix du Cadran, Gr1) n’ont pas marqué l’esprit de mes clients irlandais. Une victoire dans un point-to-point a plus d’impact d’un point de vue commercial. Nous allons devoir faire preuve de patience et attendre ses premiers partants conçus ici. » De son côté, Michael Moore explique : « L’élevage irlandais est dans une période de transition. Presenting (Mtoto) et Flemenfirst (Alleged) ne sont plus actifs. Les étalons français confirmés sont extrêmement populaires aux ventes ici. Dans quelques années, nous saurons si les très bons chevaux de plat comme Crystal Ocean (Sea the Stars) produisent bien sur les obstacles. »

De plus en plus difficile de lancer un étalon en Irlande. Les trois meilleurs étalons français de ces dernières années n’auraient jamais pu débuter au haras en Irlande. Poliglote (Sadler’s Wells) était trop petit. Saint des Saints (Cadoudal) venait de l’obstacle. Et Doctor Dino (Muhtathir) est alezan. Dans le même temps, on constate que la qualité – en plat – des chevaux qui débutent en Irlande pour l’obstacle n’a jamais été aussi forte avec des "avions" comme Crystal Ocean (Sea the Stars) ou In Swoop (Adlerflug) chez Coolmore par exemple. Victor Connolly réagit : « N’oubliez jamais, et je suis certain que vos lecteurs en ont bien conscience, que la classe de plat n’est pas l’assurance tout risque pour produire des sauteurs. Loin de là. Walk in the Park (Montjeu) et Doctor Dino sont les deux étalons les plus chers du parc européen d’obstacle en 2022. Et ils n’ont pas gagné de Gr1 en Europe. Ils étaient sportivement inférieurs à certains des débutants de ces dernières années en Irlande. Pourtant, même si c’est un vrai plus, cela ne veut pas dire qu’ils vont automatiquement faire aussi bien que Walk in the Park et Doctor Dino. Seule l’histoire dira si leur descendance est douée pour l’obstacle. »

Le fait que certains étalons irlandais dépassent les 300 juments tous les ans – quatre en 2021  pose problème, car à nombre constant de poulinières, cela annihile les chances de sortir pour ceux qui n’ont pas les faveurs du marché. Or, l’histoire le prouve, un étalon peut être boudé en début de carrière et voir son book exploser s’il sort un bon cheval. Victor Connolly poursuit : « Je crois que l’histoire de Walk in the Park et celle de Doctor Dino sont vraiment riches d’enseignements. Les deux ont commencé leur carrière en saillissant en France. Et les deux ont débuté avec un petit nombre de juments. Voilà de mon point de vue l’un des points forts de votre pays : l’élevage français donne sa chance à un large panel d’étalons et parmi ces derniers, de grands reproducteurs peuvent émerger. Regardez Saddler Maker (Sadler’s Wells), heureusement qu’on lui a donné sa chance !

En Irlande, le marché est impitoyable. Yeats (Sadler’s Wells) a débuté en plat où il n’a pas réussi à percer. Ensuite, il a été réorienté vers la production de sauteurs mais les choses ne se sont pas forcément aussi bien enchaînées que prévu commercialement parlant. Ce n’est pas l’étalon le plus à la mode, alors qu’il est actuellement dans les deux premiers au classement des pères de gagnants ! Et il pourrait tout à fait devenir un jour champion sire. »

La diversité génétique baisse. Victor Connolly conclut : « Timos (Sholokhov) a donné un bon cheval récemment. Vu son pedigree, je comprends pourquoi certains Français lui ont donné une petite chance… En Irlande, il n’aurait même pas franchi la porte d’un haras. Clairement, sur le sujet des étalons, l’approche française est la meilleure, avec une partie des éleveurs qui produisent pour courir et pour sortir des étalons. En Irlande, le seul horizon d’un éleveur c’est le ring de ventes. Je pense que nous, les Irlandais, avons des leçons à tirer de ce qui se passe au niveau de l’étalonnage en France. Regardez la diversité des pedigrees de vos chevaux. Vous avez encore la lignée mâle de Nijinsky (d’où Cadoudal et ses fils…), celle de Mill Reef (d’où Garde Royale et ses fils), Diesis (Muhtathir et ses fils), Linamix (Martaline et ses fils)… Or en Irlande, en dehors des étalons achetés en France sur descendance, il ne reste presque plus qu’une seule lignée mâle : Sadler’s Wells (Northern Dancer). Car il va rapidement devenir difficile de trouver des prospects de la lignée de Monsun (Königsstuhl) ou d’Alleged (Hoist the Flag). La diversité, c’est très important. Un cheval comme Voix du Nord (Valanour) n’aurait pas eu l’ombre d’une chance en Irlande. Pourtant, quel étalon ! »

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