La nouvelle donne

Courses / 30.03.2022

La nouvelle donne

Par Mayeul Caire

La première chose qui me frappe dans l’affaire en cours, c’est la vitesse à laquelle le vent a tourné. Au début, tout le monde dans la filière était très content que la Police des jeux « fasse enfin le ménage » parmi les tricheurs ; en moins d’une semaine, les enquêteurs ont perdu leur popularité auprès d’un grand nombre d’acteurs des courses et des voix se multiplient aujourd’hui pour prendre la défense de certains des professionnels mis en examen (voir le rassemblement de professionnels mercredi à Salon-de-Provence, en soutien à Yannick-Alain Briand).

Pourquoi ce retournement ? Primo : parce que ce qui serait reproché à certaines des personnes mises en examen semble "léger". Quand j’écris léger, je veux dire que ce n’est pas la même chose de charger un cheval aux stéroïdes, par exemple, et d’administrer un produit acheté à l’étranger parce que moins cher que son équivalent français, mais non autorisé sur notre sol. Dans les deux cas, c’est interdit, mais la personne coupable du second mérite-t-elle d’être amenée devant un juge menottes aux poignets ? Aujourd’hui, beaucoup de professionnels ont peur, et on peut le comprendre.

Secundo : les interventions policières, ainsi que les gardes à vue, auraient été, plusieurs sources le disent, viriles. Du moins ont-elles été ressenties comme telles par les personnes concernées. Il est vrai qu’on ne parle pas ici de gangsters ou de terroristes, préparés ou rompus à l’exercice de la garde à vue, mais de citoyens lambda qui ne pensaient pas devoir un jour vivre ce moment si particulier. Cette virilité, si elle est avérée, cadre mal, d’une part avec la (relative) gravité de la situation, d’autre part avec la (relative) dangerosité des suspects, et enfin avec l’idée (pas relative du tout !) que l’on peut se faire du travail policier dans une démocratie.

La seconde chose qui me frappe, c’est que les sociétés-mères et les associations d’entraîneurs semblent s’être fait déborder par l’affaire, comme on l’a vu mercredi à Salon-de-Provence avec le blocage du Quinté+ au trot par des professionnels de toutes les régions françaises, décidées à soutenir – au moins médiatiquement et moralement – Yannick-Alain Briand et sa compagne. D’après nos informations, la manifestation se serait montée spontanément et n’aurait donc pas été organisée par l’association des entraîneurs au trot. Si c’est exact, c’est tout sauf anecdotique : dans le monde d’avant, ce sont les syndicats qui appelaient à défiler entre Nation et Bastille ; dans le monde d’après, chacun (Gilets jaunes ou autres) défile où il veut et quand il veut, sans demander une autorisation à quiconque. Telle est la conséquence de la faillite des syndicats ; tout comme l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 n’a été rendue possible que par l’échec préalable des partis politiques traditionnels.

Généralement, quand les corps constitués sont débordés, c’est pour deux raisons : parce qu’ils sont sourds et/ou parce que leur analyse de la situation est erronée – c’est typiquement le cas lorsqu’ils sous-estiment la colère ambiante. Et souvent aussi, lorsque des dirigeants font la sourde oreille, ils pratiquent la langue de bois, répondent à côté des questions ou restent silencieux. Pas vraiment la bonne réponse quand une crise menace.

Mais pour en revenir aux courses, pourquoi un certain nombre de professionnels et d’observateurs jugent-ils aujourd’hui que ces deux "corps constitués" que sont les sociétés-mères et les associations d’entraîneurs* donnent l’impression d’être un peu "à côté de la plaque" ?

La première raison est certainement liée à leur communication. Les sociétés-mères sont intervenues vite dans le débat, ce qui est bien. Mais d’une part, c’était pour enfoncer des portes ouvertes : « Nous luttons contre le dopage toute l’année ; nous laissons la police travailler ; nous avons toute confiance dans la justice de notre pays. » (Je caricature à peine.) Et d’autre part, les sociétés-mères n’ont pas mis leur logiciel à jour quand le vent, dont je parlais en début d’édito, a tourné… Elles n’ont pas fait évoluer leur discours pour tenir compte de l’inquiétude et de la colère qui montaient chez leurs membres. Elles ne se sont pas inquiétées de lire dans les journaux les propos des enquêteurs, évoquant des "péchés véniels" alors que pleuvaient les mises en examen, les contrôles judiciaires et les suspensions d’agréments. C’est étonnant, alors que beaucoup de lignes ont bougé depuis le début de l’affaire. À moins que les sociétés-mères ne nous cachent d’énormes choses – et que ces énormes choses ne soient également celées par les enquêteurs ? Pas très plausible, mais pourquoi pas ?

Quant aux associations d’entraîneurs, elles sont restées silencieuses jusqu’à mercredi midi, ce qui est extrêmement tard, surtout du fait que la principale profession ciblée par la police est la leur !

Si c’était à refaire, mais il n’est peut-être pas trop tard, ils devraient tous, dans leur communication, faire plus faire écho à la souffrance morale et économique des professionnels mis en examen. Depuis que l’homme est homme, il a appris à prendre en pitié jusqu’aux coupables avérés (il n’y en a pas, pour l’instant, dans notre affaire). Cette empathie pour les coupables est ce qui nous différencie le plus des autres êtres vivants. On peut y voir la définition même du mot humanité.

Et puis il y a le fond. Je pense que ce que les professionnels attendent aujourd’hui, c’est plus de courage et plus d’imagination. C’est d’ailleurs cela qui avait suscité l’adhésion de toute la filière au début de l’affaire : s’attaquer aux tricheurs avec tant de détermination était courageux et nouveau, donc cela plaisait.

Aujourd’hui, être courageux, de la part des sociétés-mères voire des associations professionnelles, cela voudrait dire intervenir fortement – ou au moins de peser un maximum – dans le dossier. Dans quel sens ? A minima pour savoir à quel titre les professionnels ont été mis en examen. L’avocate de Yannick-Alain Briand dit dans Paris-Turf que son dossier est vide ! Cette avocate peut-elle se permettre de mentir sans desservir son client ? **

Dans d’autres cas, on parle de professionnels gardés à vue plusieurs jours pour la détention d’un médicament pourtant couramment utilisé. Si cela est vrai (à quand une confirmation officielle ?), n’est-ce pas grave ? D’autres encore évoquent une descente de police plus que musclée dans une clinique… ayant débouché sur la saisie d’un produit lui aussi couramment utilisé et pas interdit.

Mais qu’est-ce qui est officiellement vrai ? Qu’est-ce qui officiellement faux ?

Je crois aussi que le monde professionnel attend, de la part des leaders de notre univers – sociétés-mères et associations – une forme de protection. Pas pour protéger les tricheurs évidemment ! Mais pour protéger notre univers contre de possibles erreurs. Les sociétés-mères ont-elles la possibilité d’être moins passives ? Quand elles veulent intervenir auprès d’un ministre, elles savent le faire… Confère quand Jean-Luc Lagardère a imposé, pour la première fois, un homme des courses à la tête du PMU. Quand les présidents Barjon et Rothschild ont récemment obtenu une nouvelle fiscalité plus favorable. Quand les courses ont eu l’honneur d’être le premier sport à reprendre après le premier confinement.

Intervenir pour en savoir plus sur chacun des dossiers instruits. Intervenir pour aider la Police et la Justice, afin que tout le monde soit bien certain qu’elles sont sur le bon chemin, etc.

Tout cela est devenu indispensable aujourd’hui, à présent que le doute s’est installé dans tous les esprits. C’est cela que l’on attend tous. Plus de transparence pour plus de justice.

Et puisque l’on parle de transparence, je pense qu’il faut aussi parler de la transparence dans le temps, dans la durée. Ça aussi, je crois que le monde professionnel l’attend. Les entraîneurs sont interpellés, gardés à vue, mis en examen, parfois condamnés et parfois non. Mais jamais on ne communique, même une fois que l’affaire a été classée, des années plus tard, sur ce qui a été trouvé chez eux, si des chevaux ont été contrôlés positifs, etc.

Jean Uroz : « Tant qu’il est innocent, on doit laisser Yannick-Alain Briand travailler »

Vignette Jean Uroz (ScoopDyga)

Sur Equidia, l’entraîneur de trotteurs Jean Uroz a parfaitement résumé le sentiment général.

« Les professionnels ont souhaité manifester leur mécontentement et leur soutien à Yannick-Alain Briand, qui se retrouve au centre d’une affaire, alors qu’il est connu, reconnu, et qu’il a des valeurs. Il a démarré de rien. Il a gagné des courses non pas en trichant ou en dopant, mais en travaillant dur. On lui reproche d’avoir fait venir un vétérinaire pour infiltrer des chevaux avec un médicament autorisé, et d’avoir acheté à Malte des produits autorisés en France, mais auprès d’un vendeur qui n’aurait pas de licence pour les vendre en France. Aucun produit dopant n’a été retrouvé chez lui. Il a été mis en examen, transporté de nuit de Marseille à Bordeaux, menotté comme un bandit de grand chemin. Il lui est interdit de travailler. On le salit, on salit sa famille et toute la profession. Nous connaissons ses valeurs et ses principes, et on s’est trompé de cible. Il a été élu à l’unanimité président des socioprofessionnels du Sud-Est. Tant qu’il est innocent, on doit le laisser travailler. » 

Jean-Pierre Barjon : « Chacun doit savoir ce qui est autorisé et ce qui est interdit »

Photo 2 : Jean-Pierre Barjon était à Salon mercredi, en compagnie d’Emmanuelle Malecaze-Doublet Crédit ScoopDyga

Jean-Pierre Barjon était présent à Salon-de-Provence et a pu échanger avec les professionnels qui ont retardé le départ du Quinté. Le président du Trot nous a dit : « Les professionnels ont pu échanger avec Catherine Miossec, commissaire de la Police des jeux à Nanterre. Il y avait de leur part une vraie incompréhension sur la procédure. Pour eux, Yannick-Alain Briand était condamné pour dopage. Elle leur a expliqué le travail de la police, celui du juge d’instruction, qui décide, selon le dossier, presque en son âme et conscience, d’une mise en examen et d’un contrôle judiciaire, qui ne sont pas, je le rappelle, un jugement. La mise en examen et les contours du contrôle judiciaire peuvent d’ailleurs être contestés par l’avocate de M. Briand. Je peux comprendre l’émotion des professionnels, surtout que les rumeurs vont bon train, et qu’on a parlé d’une perquisition "violente" alors que ce n’est pas le cas, comme l’a assuré la personne qui était présente pendant cette perquisition. La commissaire a aussi expliqué que l’enquête visait à démanteler un réseau qui distribue et commercialise des produits interdits en France. On n’est pas forcément dans un cas de dopage. Il faut cependant être conscient qu’en achetant à l’étranger des produits interdits en France, parce qu’ils sont moins onéreux que leurs équivalents français par exemple, on est dans l’illégalité, de même que lorsqu’on infiltre un cheval à treize jours d’une course, et même si celui-ci est négatif au contrôle, on enfreint le Code des courses. Je pense que ces échanges ont apaisé les choses. Les professionnels ont clairement exprimé un besoin de formation, et nous, société-mères, devons réfléchir à la mise en place de modules de formation continue pour que chacun puisse bien comprendre ce qu’il a le droit de faire et ce qui est interdit. C’est de cette façon que nous apporterons notre soutien aux entraîneurs. »

* Certains jugeront que les associations de propriétaires et d’éleveurs pourraient être visées par les mêmes critiques. Elles ne sont en effet pas intervenues dans le dossier. Mais à leur décharge, les personnes mises en examen ne sont pour l’instant qu’entraîneurs, vétérinaires ou pharmaciens… même si cela n’empêche pas certaines de ces personnes d’être éleveurs ou propriétaires en plus.

** Dans la même interview, elle parle de délation… De la part de qui ? D’un confrère jaloux ou d’un ancien vétérinaire aigri ?