À Plus Tard (Gold Cup) et les secrets du Mesnil

Élevage / 24.03.2022

À Plus Tard (Gold Cup) et les secrets du Mesnil

Après la Gold Cup d’À Plus Tard, l’élevage de la famille Devin regarde avec ambition vers le Grand Steeple. Au sommet avec ses sauteurs, le haras du Mesnil continue de gagner des Groupes en plat. Et cette polyvalence est l’un de ses secrets pour réussir au meilleur niveau sur les obstacles.

par Adrien Cugnasse (avec photo)

On met beaucoup en avant l’importance des souches françaises dans la réussite de l’élevage de notre pays sur les obstacles. C’est même souvent un argument commercial. Mais peut-être oublions-nous parfois qu’une souche, dans son développement ou dans sa déchéance, est aussi et surtout le fruit de la main de l’homme... plus qu’un simple patrimoine génétique qui se transmet indéfiniment. Car en l’espace de quelques générations seulement, les aptitudes peuvent considérablement évoluer. Et la frontière entre famille de plat et famille d’obstacle est souvent moins nette qu’il n’y paraît.

Une origine américaine. L’histoire d’À Plus Tard commence il y a cinquante ans, aux États-Unis, avec l’achat de l’américaine Lady Lark (Bold Lark) dont la sœur, Lady Goldie (Hurry Home), était placée de stakes à 2ans sur 900m ! On est vraiment très loin des 5.294m de la Gold Cup de Cheltenham. Sous la casaque Wildenstein, Maurice Zilber l’a courue cinq fois à 2ans. L’année suivante, elle a pris part au Prix de la Grotte (4e), puis à la Poule d’Essai des Pouliches (non placée) et enfin au Prix Finot (5e). Lady Lark a ensuite pris la direction du haras de Montaigu où elle a donné naissance à plusieurs gagnants pour Claude Guerlain. Son troisième produit, Xibury (Exbury), acheté à Deauville par Horse France, fut vendu à la Scuderia Cieffedi, le grand propriétaire italien du moment. Sous l’entraînement de Lorenzo Brogi (le grand-père de Simone Brogi) et la monte de Gianfranco Dettori (le père de Frankie !), Xibury avait surclassé l’opposition dans le St. Leger Italiano (alors Gr2). On est déjà plus dans la tenue que lors de la génération précédente !

Photo – Xibury et les honneurs dans la presse italienne CRÉDIT dr

La tenue de Tanerko. Deux ans avant la conception de Xibury, Claude Guerlain avait envoyé Lady Lark à Tanerko (Tantième), lors de son ultime saison de monte (1972). Quelques décennies plus tard, on se souvient de Tanerko comme LE grand étalon de l’obstacle français. Mais lors de la naissance de Very Smart (Tanerko), la fille de Lady Lark, il était encore un sire classique. Et c’est à cet instant précis que le jeune Henri Devin (16 ans) découvre la pouliche, en compagnie de Guy Henrot, dans les herbages du haras de Montaigu. Le jeune homme a un coup de cœur, l’entraîneur aussi, et il obtient la pouliche pour 40.000 francs. Un prix conséquent pour l’époque.

Guy Henrot se souvient : « Elle était très charpentée et oreillarde comme les bons Tanerko. Very Smart a bien couru à 3ans en province. Elle avait une certaine qualité et nous l’avions même courue en région parisienne avec une certaine réussite, ce qui n’était pas courant à l’époque. » La pouliche est entrée au haras avec trois victoires, notamment une deuxième place en valeur 45 dans un handicap sur 3.000m, à Maisons-Laffitte. Au Mesnil, elle a donné cinq gagnants dont Turkish Lady (Baby Turk), une star des réclamers – neuf de ses 12 victoires en obstacle – avant de bien produire sur les obstacles, avec Ladykish (Prix Maurice Gillois, Gr1) et Turkish Junior (Prix Murat, Gr2). Autre fille de Very Smart, Victoria Dee (Rex Magna) fut nommée en référence à Victoria, l’un des quatre enfants d’Henri et Antonia Devin. Lauréate dès le mois de mars de ses 3ans sur les haies de Bordeaux, elle a donné la bonne Turbotière (Turgeon).

La jument clé. Gagnante à 2ans, Turbotière avait le modèle d’une jument d’obstacle… mais le palmarès d’un cheval de plat ! Charpentée comme beaucoup d’éléments de cette famille, elle a gagné trois Listeds en province et est également montée sur le podium des Prix d'Hédouville (deux fois) et Corrida (Grs3). Antonia Devin se souvient : « Même si elle n’a jamais été essayée, je crois qu’elle aurait pu être vraiment très bonne sur les obstacles. Mais ma belle-mère n’avait probablement pas souhaité prendre ce risque. Elle était "très Turgeon (Caro)" : grande, avec la tête du père. On sentait aussi chez elle l’influence de Rex Magna (Right Royal), un grand cheval très élégant, qui marchait comme un chat. »

Et c’est vraiment Turbotière, en fin de sa carrière chez Éric Libaud, qui est devenue la base de la souche d’obstacle, avec huit black types (sur deux générations). En première génération, on lui doit L'Aubonnière (Doctor Dino), gagnante du Prix Orcada (Gr3) et deuxième du Prix Ferdinand Dufaure (Gr1). Grande jument, Turbotière fut croisée avec le petit Kahyasi (Île de Bourbon), un étalon qui a vraiment brillé en tant que père de mères au haras du Mesnil. (Vignette Henri Devin). Henri Devin explique : « Un très bon étalon… On n’en pas eu assez ! » Boudé en Irlande, mais père de deux classiques en France, Kahyasi a donné 12 lauréats de Gr1 en plat et sept sur les obstacles – dont L’Autonomie et Zarkandar – en tant que père de mères ! Henri Devin se souvient : « On dit qu’un étalon ne doit pas être trop petit. Mais je me souviens bien avoir vu Dubawi (Dubai Millennium) lors de ses débuts au haras et il n’était pas beaucoup plus grand que Kahyasi. » Sa petite taille convenait bien à la grande Turbotière, d’où Turboka, la mère d’À Plus Tard (Kapgarde). Antonia Devin poursuit : « Turboka n’était pas grande. Elle a couru huit fois en plat avant de gagner cinq de ses 11 sorties sur les obstacles. Elle avait vraiment de l’aptitude. »

Turboka n’a malheureusement donné qu’une seule femelle, La Turbale (Ange Gabriel), qui n’a pas couru suite à un accident. Mais elle "cartonne" au haras avec déjà trois black types, dont Style Icon (Doctor Dino), gagnante du Prix Charles Laffitte (L), et Fil Dor (Doctor Dino), deuxième du Triumph Hurdle (Gr1) à Cheltenham, soit quelques heures seulement avant le triomphe de son oncle dans la Gold Cup (Gr1) !

Le croisement. À Plus Tard est inbred sur Right Royal (Owen Tudor), le champion du Mesnil qui avait remporté cinq Grs1 à la suite : le Gran Criterium et le Prix de la Salamandre (Gr1) à 2ans, le Prix Lupin, la Poule d'Essai des Poulains, le Prix du Jockey Club et les King George VI & Queen Elizabeth Stakes (Grs1) l’année suivante.

Dans le pedigree paternel d’À Plus Tard, il apparaît, grâce à Right Away (Right Royal)la grand-mère de Garde Royale (Mill Reef) –, une lauréate de la Poule d’Essai des Pouliches (Gr1) élevée au Mesnil pour Gertrude Widener. Dans le pedigree maternel, il apparaît grâce à son fils Rex Magna (Right Royal), un gagnant du Prix Royal-Oak (Gr1) qui est revenu faire la monte sur son lieu de naissance (le Mesnil).

On sait que Kahyasi a particulièrement bien croisé avec les descendantes de Mill Reef (Never Bend) – d’où quatre gagnants de Gr1 –, et d’une certaine manière, À Plus Tard représente le croisement à l’envers (Mill Reef sur Kahyasi). À l’évocation de ces éléments, Henri Devin réagit (non sans humour) : « C’est une bonne explication… mais a posteriori ! Nous utilisons Kapgarde tous les ans, sur des juments ayant de la classe de plat dans leur pedigree, car c’est tout simplement un bon étalon, mais aussi car nous apprécions Pascal Noue. Il avait le modèle qui manquait à Turboka… »

Le grand jour. Gagner la Gold Cup, c’est un moment exceptionnel. Peu d’éleveurs ont vécu ces instants privilégiés et Henri Devin confie : « J’ai eu des frissons pendant 30 minutes… Cela ne m’arrive jamais ! Surtout qu’on a certainement vu s’imposer… le gagnant 2023 ! » En France, l’importance d’une Gold Cup n’est probablement pas mesurée à sa juste valeur. Antonia Devin réagit : « Mais les Anglais mesurent-ils l’importance d’un Grand Steeple ? Dès lors nous apprenons tous beaucoup en voyant nos chevaux courir hors de leurs pays de naissance. » La Gold Cup a une telle aura outre-Manche que tout le monde cherche à s’approprier un peu sa victoire. Nous, Français, mettons en avant le pays d’élevage d’À Plus Tard. Les Anglais claironnent la nationalité du propriétaire, Cheveley Park Stud. Les Irlandais, eux, disent à qui veut l’entendre qu’Henry de Bromhead est un entraîneur du sud de leur île. Et Antonia Devin a même eu droit à un article dans l’Irish Field titré : « Une Irlandaise élève un gagnant de Gold Cup – en France. » Elle réagit : « Cela m’a fait plaisir, car c’est un peu la Bible de tous les gens qui aime le cheval en Irlande. Élever des chevaux, c’est une passion, mais c’est très difficile. Au-delà de cet élément, je pense que beaucoup d’Anglais ou d’Irlandais ne connaissent pas les avantages de notre système français, car il y a la barrière de la langue. Nous ne communiquons pas assez à destination des propriétaires anglo-irlandais d’obstacle. »

À Plus Tard a gagné dans un style tout à fait spectaculaire et cette édition de la Gold Cup devrait faire date, avec un petit coup de pouce de la charismatique Rachael Blackmore. Antonia Devin poursuit : « Sur place, l’ambiance était extraordinaire. C’était ma première fois. Habituellement, avec les saillies et les poulinages, je n’ai pas la possibilité de me libérer… Si nous ne l’avions pas vendu, À Plus Tard n’aurait pas gagné la Gold Cup de Cheltenham… À défaut de voir les sujets entraînés en France à l’international sur les obstacles, le fait que les produits de l’élevage français courent en Irlande et en Angleterre, c’est passionnant. Cela atteste vraiment de la qualité des athlètes. Tout comme le fait que les Irlandais et les Anglais viennent parfois courir en France. L’obstacle est très différent ici et outre-Manche. Cheltenham et Auteuil ne peuvent pas être comparés. On ne peut pas dire que la Gold Cup soit supérieure au Grand Steeple, ou inversement, car l’exercice est trop différent. À Plus Tard a comme toute sa famille une véritable aptitude à l’obstacle. Dominique Bressou a toujours dit que c’était un très bon cheval. Mais nous ne saurons jamais s’il aurait connu une telle réussite en restant en France. »

Le Grand Steeple. Désormais, les Devin ont le regard tourné vers le Grand Steeple-Chase de Paris (Gr1). Dans quelques semaines, ils pourraient avoir deux partants, avec Happy Monarch (Saint des Saints) et Starlet du Mesnil (No Risk at All), le plus probable étant le poulain. Même s’il dépend d’une autre maison, le tenant du titre, Docteur de Ballon (Doctor Dino), a été élevé par des voisins – les Gasche-Luc – à partir d’un croisement très "Mesnil" (Doctor Dino sur Turgeon). Le haras vit une période faste et, d’une certaine manière, une apogée en ce qui concerne la production de sauteurs. La réussite de l’élevage et des étalons s'est jusqu’alors autoalimentée dans une sorte de cercle vertueux qui permet de sortir beaucoup de chevaux de Groupe. Antonia Devin détaille : « Nous aimons tout autant courir en plat et sur les obstacles. Depuis le début, notre politique a été de beaucoup utiliser nos propres étalons et de faire courir notre production sous nos couleurs. Dès le départ, nous ne nous sommes pas positionnés comme des éleveurs commerciaux. Même si, bien sûr, nous vendons tous les ans de bons chevaux, comme À Plus Tard, car cela nous permet en contrepartie de conserver des pouliches. Nous avons donc au haras des femelles que nous connaissons parfaitement, tout comme leur famille sur plusieurs générations. Cela permet aussi de bien maîtriser la valorisation des familles. Style Icon, la nièce d’À Plus Tard, est une gagnante de Listed en plat par Doctor Dino. Elle nous a donné un mâle de 2ans par l’excellent Authorized (Montjeu). Il est magnifique et a bon caractère. » Ira-t-il en plat ou sur les obstacles ? Antonia Devin réagit : « C’est une bonne question. Nous allons certainement l’essayer en plat dans un premier temps. Il nous faudra faire le bon choix, car le rêve c’est d’en faire un étalon. » Concernant la réussite des étalons du haras, Henri Devin explique : « Nous n’avons pas connu beaucoup d’échecs. Il est toujours intéressant de voir que Godolphin, en envoyant une jument à notre étalon Kaldounévées (Kaldoun), a obtenu la mère de Victor Ludorum (Shamardal). Turgeon (Caro) ou Pampabird (Pampapaul) ont donné de très bons chevaux en plat et sur les obstacles. »

La frontière plat/obstacle. La différence entre un cheval de plat et un cheval d’obstacle est commercialement nette. Mais sportivement et généalogiquement, les choses sont souvent moins claires. D’ailleurs, Élisabeth Couturier avait expliqué il y a quelques décennies à Peter Willett : « Tous les chevaux du Mesnil sautent. À condition de leur demander. » Aujourd’hui dans cet élevage, parmi les papiers mixtes – par exemple les produits de Doctor Dino – beaucoup sont essayés en plat. Et à la suite de ce premier tri, certains vont en obstacle. Antonia Devin conclut : « Dans le sport moderne, il faut l’aptitude à l’obstacle, mais aussi une véritable pointe de vitesse. C’est pour ça que nous ramenons de la classe de plat dans notre élevage. Nous avions choisi Doctor Dino car c’était un cheval sain et avec de la vitesse. Avec nos juments mixtes plat/obstacle, cela fonctionne très bien. Les courses d’obstacle vont de plus en plus vite. Nous poursuivons dans cette idée avec Telecaster. Il a quand même battu Too Darn Hot (Dubawi). C’est un cheval avec de la classe de plat, mais bâti pour produire en obstacle. Nous espérons qu’il connaîtra la même réussite que Doctor Dino, dans les deux disciplines. Et nous lui avons donc confié de très bonnes juments. »

Les Irlandais reconnaissent volontiers que la force des pedigrees français réside souvent dans le fait qu’ils sont dual purposes. Et si on veut se donner la peine d’y regarder de plus près, on voit bien que derrière les grandes juments françaises de l’obstacle – comme Feuille d’Automne (Crystal Palace) ou Gamine Royale (Garde Royale) –, la classe de plat n’est jamais très loin… Ce que l’on oublie aussi parfois, c’est qu’un bon cheval d’obstacle, c’est un cheval très bien élevé. Et le Mesnil, sur ses terres sablonneuses, permet de produire des sujets avec de bons pieds. Ils ont la réputation de durer, d’être sains et de progresser dans le temps. De sérieux atouts en obstacle… et en plat.