Le banquier, la pouliche et la montagne

Courses / 17.06.2022

Le banquier, la pouliche et la montagne

Dimanche, l’Everest que Malavath aura à grimper se nomme The Dip. C’est ce qui rend le Rowley Mile de Newmarket si particulier. La piste ondule dans les 400 derniers mètres du parcours. Une descente des 400m aux 200m ; une montée pour finir. L’équilibre du cheval doit être parfait, sous peine qu'il se désunisse au moment crucial. Ces quelques lignes, c’est aussi l’histoire d’Everest Racing, le syndicat copropriétaire de la pouliche. Jean-Philippe Taslé d’Heliand, président de la banque privée France du groupe Oddo BHF et d’Everest Racing, cultive la discrétion. Pour JDG, il a accepté de nous raconter cette drôle d’aventure, incarnée par une pouliche prête à offrir à la France un nouveau succès dans le classique anglais.

Par Adeline Gombaud

Nous sommes un peu avant 2019 quand, dans la tête de Jean-Philippe Taslé d’Heliand, commence à germer un nouveau projet. Son métier, pour faire simple, c’est de proposer à ses clients un panel de solutions d’investissement. L’homme – né d’un père éleveur d’AQPS – réfléchit à créer une écurie de chevaux de sport de top-niveau avec un haras leader. Objectif : les J.O. 2024. La levée de fonds n’aboutira pas, et l’univers des courses entre en scène. « Je savais cet univers plus large que celui du jumping, avec plus de liquidités. Mais Everest Racing, c’est avant tout une histoire de rencontres. Ce sont les rencontres qui font les projets. Ghislain Bozo nous avait approchés dans le cadre de la société Capital Pur-Sang qu’il avait créée avec Nicolas de Chambure et qu’il souhaitait développer. Ensemble, nous nous sommes orientés vers un projet plus ouvert. C’est un expert respecté et il appartient à une famille reconnue dans l’univers des courses. Pour de nouveaux arrivants comme nous, il était capital d’être entourés de spécialistes comme lui. »

Un modèle disruptif. Everest Racing voit le jour en décembre 2019. Le principe ? Une S.A.S. (société par actions simplifiées) avec une vingtaine d’associés, qui s’allie avec plusieurs haras de renommée internationale pour viser l’excellence. « Notre projet est disruptif dans le sens où, contrairement à d’autres syndicats, nous ne nous sommes pas structurés en fonds commun de placement, mais en société commerciale avec des LPs (Limited Partners), c’est-à-dire des porteurs de part. Nous fonctionnons avec un comité stratégique composé de cinq personnes, Guillaume de Saint-Seine, banquier lui aussi et grand amoureux des courses, Jean-René de Fraguier, directeur associé d’Oddo Corporate Finance, mais aussi un ami et un connaisseur de la chose hippique, Olivier Carli, Ghislain Bozo et moi-même. L’idée était de proposer un investissement passion aux futurs actionnaires, qu’ils soient déjà clients de la banque ou non, et de rencontrer par ce biais des prospects que l’on n’aurait pas touchés sans ce produit. Ghislain a été très clair dès le début en présentant le projet comme un investissement risqué, aléatoire… Mais passionnant ! Si l’on veut comparer les courses à d’autres domaines d’investissement, je choisirais le vin, les voitures anciennes, mais c’est certainement de l’art dont il se rapproche le plus. Avec ce côté presque irrationnel ! »

Irrationnel mais très structuré. Le projet Everest s’articule autour de cinq piliers. « Nous voulions atteindre le haut-niveau. Pour cela, il nous fallait investir dans un nombre restreint de pouliches de top-pedigrees, pour qu’elles gardent une valeur résiduelle. Nous voulions aussi travailler avec les meilleurs jockeys, les meilleurs entraîneurs, et nous associer avec les meilleurs haras, d’où le choix des Monceaux, de Ballylinch, de Tweenhills et du Gestüt Brummerhof. Nous nous sommes concentrés sur cinq pouliches, pour un budget de deux millions d’euros, également répartis entre Everest Racing et les haras partenaires. Nous nous étions fixés une durée de vie à trois ans, durée après laquelle nous vendions les pouliches pour rembourser nos actionnaires. En mettant en place ce système, en travaillant avec les meilleurs experts, nous pensions avoir fait le plus dur. Mais vous connaissez les chevaux… »

La dernière chance. Jean-Philippe Taslé d’Heliand les connaît bien aussi, et le choix du nom d’Everest Racing n’est pas innocent : « Il illustrait assez bien le fait que nous placions la barre très haut, et qu’avec de telles ambitions, en partant de zéro, c’était l’Everest que nous avions à franchir ! » La casaque rouge, toque blanche, brassards blancs reprend quant à elle l’emblème d’Oddo : « Nous voulions une toque rouge, mais il se trouve que c’était la casaque de Coco Chanel, achetée quelques semaines plus tôt par les Wertheimer… » Les débuts ne sont pas faciles. Les pouliches soigneusement sélectionnées, bien que toutes gagnantes, n’atteignent pas le niveau espéré. « Il a fallu les vendre, à perte. Nous n’avions plus qu’Everest Rose. Avec l’argent de la vente, nous avons tenté l’impossible. Ghislain a redonné une dernière impulsion en nous convaincant d’acheter une pouliche aux breeze up, prête à courir, en association avec David Redvers et Barbara Keller. C’était Malavath, à la breeze up Arqana, et le rêve a redémarré… »

 Une minute quinze d’émotion pure. Confiée à Francis-Henri Graffard, Malavath débute par une troisième place, en août, dans le Prix de Lisieux. Deuxième, à une tête, de Rebel Path ensuite, elle remporte son maiden en septembre et s’adjuge dans la foulée le Critérium de Maisons-Laffitte (Gr2). Puis c’est l’aventure américaine, la Breeders’ Cup Juvenile Fillies Turf. Malavath a le 12 à la corde. Course perdue avant le départ ! « C’est vrai que son numéro de corde était très handicapant. Mais nous étions déjà contents d’être au départ. Certains de nos associés se sont déplacés. Moi, j’ai suivi la course sur Equidia à 1 h du matin ! Elle s’est retrouvée dernière, avec Pizza Bianca d’ailleurs. Et le miracle s’est produit : la corde s’est ouverte, et elle est venue conclure très vite à la deuxième place. Cette minute 15 de course, c’était un reflet de notre histoire. Rien que d'en reparler, j’ai les larmes aux yeux. »

Juste des hommes. Malavath devait passer en vente après la course. Réunion du comité stratégique. « Il fallait prendre une décision. La vendre était le choix de la raison. La garder, c’était poursuivre le rêve. Nous avons choisi de la garder, soutenus par nos associés qui ont tous souhaité continuer l’aventure… » Samedi dernier, Jean-Philippe Taslé d’Heliand et quelques membres du syndicat sont allés à Chantilly voir leur protégée, à une semaine du rendez-vous des Guinées. « Cette pouliche a un regard si intelligent… Je regrette qu’elle ne parle pas. Elle nous dirait sans doute : "Ne vous inquiétez pas, je vais assurer. " Elle est d’un calme absolu. Elle nous rassure. Je ne pourrai pas être à Newmarket dimanche, mais vingt-six personnes d’Everest seront là pour la soutenir. Je vais la regarder évidemment. J’ai confiance en elle. » L’homme de chiffres tombe le masque. « Cette pouliche, c’est aussi mes lectures d’enfance, Mon Amie Flicka, L’Herbe Verte du Wyoming, les premiers canters chez quelques éleveurs en Anjou… » Dimanche, il ne sera pas question de S.A.S. ou de LPs. Juste des hommes. Et un cheval.

 

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