Yann Barberot : « Avec les années, je prends plus de plaisir à faire ce que je fais, j’ai davantage confiance en moi et j’ose plus. »

Courses / 17.06.2022

Yann Barberot : « Avec les années, je prends plus de plaisir à faire ce que je fais, j’ai davantage confiance en moi et j’ose plus. »

Yann Barberot

« Avec les années, je prends plus de plaisir à faire ce que je fais, j’ai davantage confiance en moi et j’ose plus. »

Actuellement dans le top dix des entraîneurs de plat, Yann Barberot devrait seller deux atouts dans l’Emirates Poule d’Essai des Pouliches, Daisy Maisy et Sicilian Defense. Le professionnel deauvillais connaît un début d’année "canon", et Bouttemont vient de lui offrir un premier succès outre-Manche ! Cet homme discret a bien voulu se confier : ses espoirs, les personnes qui comptent pour lui, la nouvelle envergure qu’a pris son écurie, sa façon de voir son métier… Ses propos respirent le bon sens et la sincérité !

Par Guillaume Boutillon

Jour de Galop. - Dimanche dernier à Longchamp, Daisy Maisy n’a trouvé que Rosacea pour l’empêcher de gagner le Prix de la Grotte (Gr3). À froid, comment analysez-vous cette performance ?

Yann Barberot. - C’est une performance exceptionnelle. Elle a passé l’hiver chez ses propriétaires, Gitte et Philippe Allaire, à Bouttemont, et était magnifique à son retour. Dimanche, c’était la plus belle, la plus grosse au rond de présentation. Elle n’était pas prête avant et c’est pour ça qu’elle a fait sa rentrée dans le Prix de la Grotte. Elle va obligatoirement monter sur cette course, car elle n’était dimanche qu’à 75 %.

Êtes-vous surpris par ce qu’elle a fait ? A-t-elle bien encaissé la course ?

Les lignes étaient bonnes, elle connaissait le parcours, avait même déjà devancé les mâles [notamment My Fancy (Myboycharlie, troisième du Djebel, ndlr] et son pedigree est exceptionnel. Elle avait beaucoup de choses pour elle. C’est aussi une pouliche très facile. Elle est parfaitement bien rentrée. Elle n’a pas eu une course dure.

Votre autre pouliche pour la Poule se nomme Sicilian Defense, deuxième du Montenica (L) après avoir mis à profit son excellente pointe de vitesse. Est-ce que cela pourrait faire la différence lors du Gr1 ? 

Elle est très bonne elle aussi. Le point d’interrogation concerne sa tenue, mais le matin, nous la travaillons beaucoup et elle nous montre qu’elle tient. La Poule se court souvent en bon terrain, et avec la lice à zéro et un peloton fourni, je la crois capable de très bien faire avec sa pointe de vitesse. C’est une pouliche tellement généreuse. Avec elle, je voulais arriver sur la Poule pour sa troisième course, qui pour moi est toujours la meilleure, celle où les chevaux sont le plus prêts. C’est donc pour cette raison qu’elle n’a pas recouru depuis la Listed.

Si tout venait à bien se passer dans la Poule, Daisy Maisy aurait-elle assez de tenue pour le Diane ?

Même si elles sont différentes, je pense qu’on aura du mal à les rallonger toutes les deux. Pour Daisy Maisy, l’idée ensuite serait plutôt d’aller vers les Coronation Stakes (Gr1, 1600m).

Votre actualité, c’est aussi votre première victoire en Angleterre grâce à Bouttemont dans l’All Weather Mile Championships à Newcastle. Vous aviez aussi Charlesquint qui n’a pas démérité en prenant la troisième place dans la course sur 2.000m. Que représente une victoire anglaise pour vous, surtout après la déception de Fast Raaj dans les Jersey Stakes l’année dernière à Royal Ascot ?

La victoire à Newcastle est un moment magique de ma carrière. En 2011, nous avions pris un gros coup derrière la tête lorsque nous avions perdu à Newmarket avec Family One [le poulain avait conclu dixième des Middle Park Stakes (Gr1) alors qu’il en était l’un des favoris, ndlr]. En rentrant, je m’étais juré qu’un jour, je gagnerais là-bas. L’année dernière, avec Fast Raaj (Iffraaj), cela ne s’était pas bien passé. Il avait beaucoup plu, son jockey n’était pas là et je n’avais pas non plus pu faire le déplacement à cause du Covid. Je suis convaincu qu’il faut que tous les paramètres soient réunis pour gagner en Angleterre. Bouttemont avait fait un excellent chrono à Chantilly et je m’étais dit que le challenge méritait d’être tenté, surtout que nous pouvions tous être présents cette année. Ça a marché !

Quelle est la suite pour Bouttemont ? Pensez-vous pouvoir l’aligner sur le gazon en ligne droite ?

Oui, nous n’avons pas vraiment le choix. Pour l’instant, je n’ai pas d’idée précise pour la suite. Il a eu une vraie course et on va lui laisser le temps de s’en remettre. Rien ne presse.

Charlesquint mériterait de gagner sa Listed après son excellent début d’année…

Sa performance est exceptionnelle [il a conclu troisième de l’All-Weather Middle Distance Championships Conditions Stakes, ndlr]. C’est un monstre, on l’aime beaucoup. Il est proche de sa Listed effectivement et j’espère qu’on va lui en trouver une. Lui aussi a eu droit à une vraie course et nous allons le laisser récupérer.

Daisy Maisy et Bouttemont appartiennent tous deux aux époux Allaire. Comment les avez-vous rencontrés ?

Quand j’étais encore jockey, j’avais monté et gagné pour Philippe. Ensuite, lorsque je suis devenu entraîneur, sur les conseils du vétérinaire que nous avions en commun, Philippe m’a confié un vieux cheval de sa fille pris en 27 de valeur, Habeshia (Muhtatir). Ils étaient très attachés à lui et il a gagné deux courses durant les quelques mois qu’il a passés chez moi. C’est comme ça que nous en sommes arrivés à travailler ensemble.

Comment vivent-ils les courses de galop ? Vous laissent-ils carte blanche pour acheter aux ventes ?

Philippe Allaire aime le plat, il connaît presque mieux la discipline que moi, c’est hallucinant ! Le cheval est une culture pour lui. Comme cela marchait, il m’a dit qu’il était prêt à viser plus haut. À partir de ce moment-là, l’histoire n’a plus été la même pour moi, car avant lui, jamais on ne m’avait laissé un tel budget pour acheter aux ventes. C’est une pression supplémentaire, mais Philippe sait comment cela fonctionne et c’est quelqu’un qui, en plus, sait vous mettre à l’aise. Je suis d’autant plus ravi des performances de la pouliche que Daisy Maisy est le coup de cœur de Gitte. Moi, je voulais arrêter à 120.000 €, le prix que nous avions mis pour Bouttemont, mais pas elle. Nous l’avons finalement eue pour 240.000 € à la vente de sélection.

Parlons un peu désormais de vos 2ans, à commencer par Axdavila, une sœur d’Axdavali, qui lui aussi vient de gagner. Quelle est la suite pour la pouliche ?

Je suis un peu dur avec elle, car elle recourt mardi à Lyon-Parilly (rires). Elle a gagné son Maiden il y a une dizaine de jours [le 14 avril, ndlr] sur le même parcours. Je profite de sa précocité et de sa vitesse. Elle semble être une petite dure, comme son frère.

Comme l’an dernier, avec Best Sixteen, vous avez également un 2ans d’Infinity Nine Horses dans votre effectif. Est-ce que vous pouvez nous en parler et d’ailleurs comment avait commencé l’aventure avec Tony Parker pour vous ?

Il s’agit d’un poulain d’été. Pour l’instant, il semble qu’il a plus de cadre et de qualité que Best Sixteen. J’ai connu Tony Parker par l’intermédiaire de son homme de confiance, Clément Troprès, que j’avais comme propriétaire. Le courant est bien passé et ça l’amusait de recommencer une aventure avec moi.

Sur France Galop, on compte un peu moins de quarante noms parmi vos propriétaires, tous ont moins de cinq chevaux stationnés chez vous à l’exception de Maurice Lagasse et Gérard Augustin-Normand (six chacun). Comment l’expliquez-vous ? Est-ce un choix assumé ?

J’ai pour politique de rester le patron chez moi. On peut faire comme Philippe Allaire et être propriétaire de tous les chevaux qu’on entraîne, mais il faut être très riche pour cela (rires), ou alors, avoir beaucoup de propriétaires. Lorsque vous avez un propriétaire qui a quinze chevaux chez vous et qui vous les enlève subitement, votre situation peut devenir délicate. C’est ce que je veux éviter. Et puis avoir beaucoup de propriétaires signifie aussi avoir beaucoup de profils différents. Certains ont plus d’expérience et vous apaisent, d’autres sont plus jeunes, plus "insolents" et vous obligent à vous remettre en question. Ce mélange compte beaucoup à mes yeux et permet d’avancer.

On sait en réalité très peu de choses sur vous. Pouvez-vous nous raconter votre parcours et votre arrivée dans les courses ?

Je suis né à Saumur, une ville très liée au cheval. Mon père était turfiste et, très tôt, j’ai été attiré par l’animal. J’avais le gabarit pour et c’est donc naturellement que j’ai fait l’école des jockeys. J’ai fait mon apprentissage chez Nicolas Madamet à Deauville. J’ai ensuite fait deux, trois maisons avant de rester une quinzaine d’années auprès de Stéphane Wattel, à qui je dois tout.

En 2007, après un infarctus, vous avez mis un terme à votre carrière de jockey. Dans quel état d’esprit étiez-vous ? Devenir entraîneur était une évidence ?

C’est arrivé la pire année, celle où l’écurie de Stéphane commençait à bien décoller. On avait gagné ensemble le Prix d’Harcourt (Gr2), en avril. Psychologiquement, cela a été très dur. Ma famille, mon épouse, Stéphane, tous étaient là et m’ont très bien entouré. Les courses, la compétition, c’est toute ma vie et je n’avais qu’une idée en tête : devenir l’assistant de Stéphane. Mais il était convaincu que j’allais vite tourner en rond chez lui (rires). Il n’a pas eu tort. Un peu plus de six mois après, soit le temps de la reprise thérapeutique, je me lançais.

Deauville comme centre d’entraînement, c’était une évidence ? Comment se sont passés vos débuts ?

Dans ma tête, cela a toujours été clair, c’était Deauville et nulle part ailleurs. J’ai eu la chance de pouvoir compter dès mes débuts sur des propriétaires comme Magalan Bryant et François Dufaut, de l’écurie Ascot. Plus tard, alors qu’il était gravement malade, Yves Lalleman [disparu en 2010, ndlr] m’avait choisi pour reprendre son effectif. À eux aussi, je leur dois beaucoup.

Trois ans après votre installation, vous gagnez vos premiers Groupes et vous tombez notamment sur Family One, deuxième du Morny après remporté le Prix du Bois (Gr3) et le Papin (Gr2). Quelle est l’histoire de ce cheval ?

C’est un coup de chance. François Dufaut m’avait demandé de venir au pré voir deux foals qu’il avait élevés et d’en choisir un. C’est ainsi que je suis tombé sur Family One. Après les préparatoires, nous perdons contre Dabirsim (Hat Trick) lors du Morny.

Vous échouez de peu avec Family One, mais vous avez quand même remporté un Gr1. C’était à San Siro avec la pouliche Waikika dans le Premio Vittorio di Capua. Quel souvenir en gardez-vous ?

La course n’est plus labellisée Gr1, mais elle l’est toujours pour moi (rires) ! C’était incroyable. C’est une pouliche que mon épouse montait le matin et surtout, elle appartenait à Philippe Bellaïche. C’est lui qui m’avait acheté mon premier cheval et c’est avec lui que j’ai gagné mon premier Gr1. J’ai toujours cru en la fidélité et au fait qu’elle est toujours récompensée.

Depuis 2017, vous avez vraiment consolidé votre place parmi les quinze meilleurs entraîneurs français. Comment expliquez-vous cette régularité ?

D’abord, j’ai la chance d’avoir une super équipe autour de moi. Ensuite, il y a la rigueur, je pense. J’ai été éduqué ainsi. Quand j’ai commencé comme entraîneur, je ne voulais pas être une étoile filante, je voulais durer dans le métier. Avec les années, je prends plus de plaisir à faire ce que je fais, j’ai davantage confiance en moi et j’ose plus. J’ai aussi changé ma perception du métier : je crois qu’il faut être un homme de cheval au sens large et qu’il ne faut pas seulement être braqué sur les courses. Pour être un bon entraîneur, je suis convaincu qu’il faut s’intéresser aux autres disciplines, le trot, le concours… mais aussi à l’élevage, en connaissant au mieux les étalons, les familles. Maurice Lagasse m’a beaucoup appris sur ce point.

Grégory Benoist est désormais votre premier jockey. Pouvez-vous nous expliquer cette décision ?

Je cherche constamment à faire progresser mon écurie. J’ai été un jockey moyen, alors que lui a déjà gagné plusieurs Groupes, même à l’étranger. Il a connu une période compliquée après la fin de son contrat avec Al Shaqab, mais il a de l’expérience. Quand nous nous sommes mis d’accord, je lui ai dit que je voulais gagner des Groupes. Et puis, il est marié à la fille de Stéphane, Anastasia… Stéphane est comme un grand frère pour moi. Les courses sont un milieu où nous avons beaucoup de collègues mais peu d’amis. D’ailleurs, je suis très heureux pour lui qu’il nous ait battus avec Rosacea (Soldier Hollow) dans le Prix de la Grotte.

Pour finir, votre principal objectif est-il de remporter un jour un Gr1 en France ?

Très clairement, oui. Cela me permettrait de franchir un nouveau palier, de briser un plafond de verre. Il y a des étapes marquantes dans la vie d’un entraîneur, remporter un Gr1 dans son pays en fait partie.