Les secrets du Berlais

Magazine / 27.05.2022

Les secrets du Berlais

Les secrets du Berlais

Un doublé Ferdinaud Dufaure - Alain du Breil cette année, un autre Wild Monarch - Finot l’an dernier : le haras du Berlais a réalisé ce qu’aucun autre éleveur n’était parvenu à accomplir ! Un tour de force, surtout quand on connaît le nombre de poulinières de Jean-Marc Lucas. Nous avons tenté de percer les secrets de cette réussite, en mettant le cap vers la Vienne…

Par Adeline Gombaud

Ceaux-en-Couhé, à une trentaine de kilomètres de Poitiers, ne compte guère que cinq cents habitants. Et les célébrités locales sont des chevaux. C’est sur ce bourg qu’inlassablement, pendant plus de trente ans, Jean-Marc Lucas a transformé en prairies les parcelles céréalières de son père, et a bâti un élevage de pointe. Bien sûr, on connaît les Berlais sur les obstacles, mais Jean-Marc Lucas et son équipe ont aussi fait naître des gagnants classiques en plat et des lauréats de Gr1 chez les pur-sang arabes.

Actualité oblige, c’est l’obstacle qui nous amène à découvrir les terres sur lesquelles ont grandi Altesse et Hawaï, les deux dernières héroïnes du Berlais. Et le 4×4 du patron n’est pas un luxe, car le haras s’étend sur 200ha ! « Les terres vont d’un clocher à un autre ! Chaque parcelle fait entre 350m et 500m de long. Il y a les parcelles pour les juments, celles pour les yearlings, celles pour les arabes, sur des terres plus calcaires… Des analyses de terre sont faites tous les ans. En général je fais des lots par propriétaire, ce qui facilite les visites. »

Paysan avant tout

Le clou du spectacle, c’est la gigantesque réserve d’eau que Jean-Marc Lucas a fait aménager il y a quelques années. Ultra-sécurisé, ce véritable lac artificiel de 12m de profondeur permet d’irriguer, avec sa capacité de 125.000m³ tous les herbages. « Le manque d’eau est un problème qui ne va aller qu’en s’accroissant. J’ai compris assez tôt que les forages auraient leur limite et j’ai consenti un investissement considérable pour cette réserve. » Jean-Marc Lucas a le bon sens paysan et de la suite dans les idées. Son exploitation fonctionne "au carré", avec une rigueur presque militaire. La dizaine de salariés connaît parfaitement ses missions et difficile de trouver un brin de paille qui dépasse. De son père, agronome et céréalier, Jean-Marc Lucas a gardé ce goût du travail de la terre. Le haras est autonome en foin, et le garage où sont stockés les tracteurs, andaineurs, faucheuses et autres presses est une caverne d’Ali Baba pour qui aime la mécanique.

Chica Bonita, la matrone

Pour les passionnés de génétique, c’est dans les prés qu’il faut aller, et Jean-Marc Lucas nous présente quelques stars de son élevage, suitées de foals déjà très sociables. On reconnaît Athéna du Berlais, suitée d’un mâle de Goliath ("le petit Macaire", comme l’appelle son éleveur !), Gazelle et sa femelle de Great Pretender, ou encore Cheetah et un très beau produit d’Ectot. Jean-Marc Lucas a toujours privilégié la qualité à la quantité et il est presque étonnant d’apprendre qu’il n’a "que" quinze poulinières d’obstacle. « Je vais quand même devoir un peu augmenter l’effectif car j’ai du mal à répondre à la demande. » En ce qui concerne l’obstacle, tout a commencé avec l’achat de Chica Bonita (Badayoun), gagnante du Wild Monarch pour l’entraînement et les couleurs de Jean-Paul Gallorini. « C’est Hervé Bunel qui m’a fait rencontrer Jean-Paul Gallorini et grâce à qui j’ai pu acheter cette jument. »

Elle a donné onze produits au Berlais et on la retrouve aujourd’hui dans le pedigree de neuf poulinières actives au haras. Via sa fille Chica du Berlais (Cadoudal), qui n’a couru qu’une fois, mais dont la propre sœur, Isis du Berlais, a remporté le Prix Wild Monarch, on lui doit Nikita du Berlais (Polilgote), lauréate d’une Grande Course de Haies d’Auteuil (Gr1), Bonito du Berlais (Trempolino), gagnant du Prix Cambacérès (Gr1), Carlita du Berlais (Soldier of Fortune), désormais poulinière au haras après avoir gagné le Prix Sagan (L), et Bonita du Berlais (King’s Theatre), gagnante de Listed, placée de Groupe, et mère notamment de Byzance du Berlais (Martaline), deuxième du Prix d’Indy (Gr3) et troisième du Renaud du Vivier (Gr1).

Sœur de Chica Bonita, Shinca (Port Lyautey) est aussi passée dans le bastion du Berlais à qui elle a offert Chimère du Berlais (Martaline), lauréate du Cambacérès (Gr1), Shinco du Berlais (Indian River), gagnant du Prix La Barka (Gr2) ou encore Lucky du Berlais (Ultimately Lucky), qui a fait sien un Prix Jean Stern (Gr2).

Robert Collet, comme un frère

L’autre grande famille du Berlais s’est construite grâce à l’achat de la championne des époux Gallot Royale Athenia (Garde Royale), gagnante du Prix Renaud du Vivier (Gr1). « Nous l’avons achetée pleine de Poliglote pour 300.000 € avec Robert Collet ! C’était une somme mais bon sang ne saurait mentir… Elle a mis un peu de temps à produire à son image et je n’ai qu’une femelle d’elle, Hermine du Berlais (Saint des Saints), la mère d’Altesse, de Colbert du Berlais (Poliglote) et de la prometteuse Étoile du Berlais (Great Pretender). Robert, il m’a tout appris ! Il est comme un frère pour moi. Il m’a appris les courses, la compétition, le goût du challenge… Il m’a permis d’être Cheval d’Or avec seulement dix poulinières ! »

La compétition, base de la sélection

Toutes les juments sont testées en compétition, et comme c’est le cas pour Altesse et Hawaï, elles sont généralement louées pour leur carrière de course à 3 et 4ans avant de revenir au haras. « La sélection par la compétition est indispensable. Je peux garder des femelles qui n’ont pas vraiment montré de grandes choses en course, si leur entraîneur a décelé quelque chose chez elles, un mental, un gros cœur… Je n’aurais pas les moyens de toutes les faire courir sous mes couleurs, et ce système de location est une bonne chose. Cela me permet de rencontrer de nouvelles personnes : j’aime permettre à des gens sympathiques d’entrer dans l’équipe. C’est ce qui s’est passé avec Guillaume Luyckx, que j’ai rencontré à Clairefontaine, Gilles Barbarin et Gianni Caggiula. »

Le choix des étalons découle de la sélection des juments. Les "Berlais" ont toutes une réelle aptitude au saut, et la préoccupation de Jean-Marc Lucas est plutôt d’amener de la vitesse. « En les croisant avec des étalons eux-mêmes testés sur les obstacles, on risque de produire des tracteurs. J’ai beaucoup utilisé Muhtathir, Trempolino… À présent, je fais confiance à de jeunes étalons comme Zarak, Ectot, Born to Sea… et Nathaniel ! Il ne faut pas hésiter à voyager pour trouver son bonheur. Cinq juments sont parties à la saillie outre-Manche cette année. »

De père en fils

Dimanche dernier, Jean-Marc Lucas n’était pas présent à Auteuil. Il a délégué l’un de ses fils, Marc-Antoine, pour le représenter. La transmission est en cours : « Marc-Antoine était dans les commandos, il est allé au Mali notamment. Il est de retour au haras et me seconde parfaitement. Il prendra la suite. Il a ce côté très rigoureux des militaires, et il sait fédérer autour de lui. Il faut juste qu’il trouve sa place à mes côtés, et c’est pour ça que je l’envoie aux courses, en première ligne ! Le Berlais, c’est lui aussi ! Édouard, mon autre fils, est plus passionné par l’entraînement. Il est resté deux ans chez Guillaume Macaire et il va partir à l’étranger pour voir autre chose. »

Au début, les traits poitevins mulassiers !

Le grand-père de Jean-Marc Lucas était déjà éleveur sur ces terres. « Il avait une cinquantaine de poulinières, des chevaux de trait poitevins mulassiers, qu’il vendait partout en Europe pour le débardage et les travaux des champs. Mon père a fait une formation d’ingénieur agronome, et il a dû reprendre l’exploitation tôt, au décès de mon grand-père. Il a gardé quelques poulinières pour faire plaisir à ma mère, mais a transformé l’exploitation en ferme céréalière. Moi, j’aimais les chevaux, je faisais beaucoup de concours de modèles et allures… Jean de Laurière m’avait pris sous son aile et m’avait promis de faire de moi un bon éleveur, à défaut d’avoir les capacités de devenir un bon cavalier ! Aux ventes de Poitiers, l’équivalent des ventes Fences d’aujourd’hui, j’ai rencontré Philippe Augier et Bernard Salvat qui m’ont convaincu de basculer vers les chevaux de course. Le premier à m’avoir fait confiance, c’est le baron Guy de Rothschild, qui m’a envoyé son étalon Galant Vert et une quinzaine de juments. Il aimait les challenges et connaissait la région ! Plus tard, Alec Head m’a confié Saint Cyrien, Berend Van Dalfsen Dyhim Diamond, Robert Collet Simon du Désert… Le haras a aussi accueilli grâce à Guillaume Macaire Saint Preuil et Indian River. Nous avons eu jusqu’à cinq étalons et faisions saillir 250 juments. C’était devenu un vrai business mais j’avais l’impression de délaisser mes clients qui me faisaient confiance toute l’année. J’ai vendu une annexe, le haras de la Barelière, et j’ai transformé les terres céréalières de mon père en prairies, de 20ha à 200ha ! »

Les pur-sang arabes, sa première histoire d’amour

Les pur-sang arabes ont aussi leur place au haras du Berlais et Jean-Marc Lucas a élevé des gagnants de Gr1 dans cette race. Les écuries royales d’Oman et Al Shaqab Racing notamment lui confient des poulinières à l’année. Un retour aux sources puisque la première jument achetée par le tout jeune Jean-Marc Lucas était une arabe ! « J’étais stagiaire chez André Mage et je voyais cette yearling que j’adorais. J’ai demandé à mon père si nous pouvions l’acheter. C’était Nefta. Elle a produit les étalons Nuit St Georges et Njewman, mais aussi Jaffa du Berlais, d’où Pom du Berlais… Je me suis formé au côté de mon ami Martial Boisseuil, grand connaisseur de cette race ! »

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