UN HOMME ET DEUX POULICHES

Courses / 17.06.2022

UN HOMME ET DEUX POULICHES

Le rendez-vous était fixé vendredi, en fin de matinée. Quand nous appelons Stéphane Wattel à 11 h, il s’excuse et nous demande si nous pouvons patienter – il inspecte des chevaux avec Peter Savill : « Pouvez-vous m’envoyer les places à la corde de la Poule d’Essai par sms si elles sont validées, s’il vous plaiî ? Et donnez-moi de bonnes nouvelles si possible (rires) ! » L’as pour Rosacea (Soldier Hollow), le 12 pour Who Knows (Siyouni)… Nous le retrouvons finalement quelques minutes plus tard au sein de l’établissement Élie de Brignac. Plusieurs personnes s’arrêtent pour discuter. Les places à la corde des Emirates Poules d’Essai sont tombées… « L’as, c’est très bien pour Rosacea, il y a l’open stretch… », dit-il.

Dimanche, Stéphane Wattel fera partie des entraîneurs avec deux partantes dans le classique, comme ses voisins Yann Barberot et Jean-Claude Rouget. Sous le soleil de Deauville, il nous parle avec son franc-parler de ses deux pouliches, d’un centre d’entraînement qu’il a vu monter en puissance, d’un premier Gr1, du 29 octobre 2017 à Saint-Cloud… Et de Tintin au Tibet.

Par Anne-Louise Echevin

Jour de Galop. - Vous avez deux partantes dans la Poule d’Essai des Pouliches avec Rosacea et Who Knows. Mardi matin, vous avez dit à notre journaliste Thomas Guilmin que vous ne lisiez plus Jour de Galop pour le moment car vous étiez trop stressé. Êtes-vous vraiment si stressé à l’approche de dimanche ?

Stéphane Wattel. - Non, je ne suis pas stressé… Sauf quand j’ouvre Jour de Galop (rires) ! C’est pour cela que je ne lis plus JDG pour le moment. À la place, je lis Tintin au Tibet ! Il n’y a pas de stress particulier car la préparation des deux pouliches s’est bien passée. Ce n’est pas comme lors de mes premières années d’entraîneur : je suis moins tendu. En revanche, ce qui me stresse, c’est de lire ou d’entendre les attentes des gens autour de ma pouliche. Quand vous entraînez un cheval, vous êtes en contact avec le propriétaire et vous êtes tous les deux à palabrer sur son sujet. Mais quand vous avez une pouliche comme Rosacea, elle devient alors le centre des débats et cela vous dépasse un peu. Je n’en ai pas l’habitude mais c’est bien ! Mon rôle reste d’être au service de mon cheval.

Rosacea était une bonne pouliche à 2ans, gagnante des Réservoirs. Elle a été impressionnante pour sa rentrée dans le Prix de la Grotte. Avez-vous été surpris de sa performance ?

Avant la Grotte, nous n’étions pas certains d’avoir retrouvé la Rosacea de l’an dernier sur ce qu’elle nous montrait le matin. Sa performance a été un soulagement et nous avons vu qu’elle pouvait s’adapter au terrain rapide – ce qui sera essentiel dimanche – et qu’elle était aussi plus calme dans un parcours. Cela pourra aussi être important dans la Poule. Rosacea n’est pas une pouliche très expressive le matin : si on ne la sollicite pas, elle ne montre pas grand-chose. Si on le lui demande, elle va nous montrer la pointe de vitesse que l’on connaît. Il y a tous les ingrédients que l’on recherche dans une belle histoire : la casaque de Jurgen Winter, le fait qu’elle soit associée à Théo Bachelot, qui est arrivé chez moi à l’âge de 14 ans…

Pour Who Knows, l’inconnue va être la distance de 1.600m…

Who Knows est très facile, le terrain léger va l’avantager et, si la distance est un point d’interrogation, elle a en revanche un cœur énorme. C’est une fierté que d’entraîner pour Teruya Yoshida. J’espère que la pouliche va lui faire plaisir !

Vous êtes à la recherche d’un premier classique, mais aussi d’un premier Gr1. Y a-t-il une pression particulière, d’autant plus que vous êtes parfois passé très près d’une victoire à ce niveau ? On pense à City Light ** (Siyouni), battu au balancier dans les Diamond Jubilee Stakes (Gr1) ?

Je ne me mets plus de pression sur une première victoire de Gr1… Je croyais y arriver avec City Light et je me suis créé une pression négative. C’est fini. Si j’arrive à remporter mon Gr1 un jour, tant mieux. Sinon… J’ai plein de bons chevaux dans mes boxes, je ne vais pas me plaindre ! J’ai été frustré pendant quelque temps de ne pas remporter de Gr1. Désormais, arrivera ce qui arrivera… 

Un autre rendez-vous manqué est celui du 29 octobre 2017, quand Sacred Life ** (Siyouni) était le favori du Critérium International, qu’il n’a pas pu disputer…

Ce jour-là, c’était la seule fois où tous mes enfants étaient venus aux courses… Et il y a eu la grève : le trajet retour en voiture a été long… Se remettre de l’annulation du Critérium International a été difficile. Qui plus est, cela a été douloureux d’être empêché de combattre par mes confrères. Je veux bien être battu sur la piste et peut-être que Sacred Life aurait été battu, on ne le saura jamais. Mais ne pas avoir l’occasion d’aller au combat a été terrible, d’autant plus que je n’avais jamais pris autant de plaisir dans la préparation d’un cheval comme avec Sacred Life avant le Critérium : c’était Houston, la Nasa ! Et tout a été perdu, sans pouvoir défendre notre chance… C’est dur de récupérer de cela.

Vous êtes un self made man dans le sens où votre famille n’est pas du monde des courses et vous avez dû faire votre place. À vos débuts, imaginiez-vous avoir deux partantes dans une Poule d’Essai ?

On s’installe entraîneur en rêvant de bons chevaux ! Cela nous poursuit tout au long de notre carrière : nous sommes toujours dans l’attente de bons chevaux pour courir des courses prestigieuses… Même si la priorité est de tenir et maintenir le cap. Je pense que, peu à peu, l’équipe autour de moi est devenue de plus en plus compétitive, que ce soit les cadres de l’écurie ou les cavaliers d’entraînement… C’est grâce à eux que nous avons ces résultats.

Vous avez commencé à entraîner à Deauville… et vous y êtes resté, même si vous avez aussi travaillé pour Alain de Royer Dupré et Son Altesse l’Aga Khan à Aiglemont. Chantilly, c’est non ?

Je me suis installé entraîneur dans une période de crise, sans être issu du sérail. Alors Chantilly, non. Et, qui plus est, j’étais très réservé ! Vraiment !

Nous avons du mal à vous imaginer si réservé que cela !

Je suis moins timoré ! Quand on vieillit, on est moins inquiet de l’opinion des gens et cela libère. Je me suis installé sans avoir un seul client : j’ai commencé avec trois chevaux seulement. L’un appartenait à un regroupement familial, pour me soutenir, et les autres à des propriétaires trotteurs qui étaient des amis d’une amie de ma femme ! Je n’avais rien… Puis j’ai eu un peu de résultats et j’ai bénéficié d’avoir tout de suite de super cavaliers qui étaient basés à Deauville : Yann Barberot, Laurent Gérard, Nicolas Millière… Avec Yann, nous sommes désormais en compétition mais nous savons faire la part des choses entre cela et trente ans d’amitié.

Que ce soit chez vos propriétaires ou chez vos employés – on pense à Théo Bachelot, qui n’est jamais reparti de chez vous –, la fidélité semble importante dans votre écurie ?

Avec le temps, on se rend compte à quel point ce métier est composé de hauts et de bas. J’essaye de rester calme dans les deux extrêmes et je crois que cela aide à maintenir une relation longue avec les équipes et les jockeys, sans les stresser.

On parle beaucoup de la crise du personnel, notamment du manque de considération dans le milieu comme l’a révélé une étude de l’IFCE et Equi-ressources. C’est un point clé ?

Les jeunes entraîneurs apportent de plus en plus de considération à leur personnel. Mais il reste que le métier est exigeant en termes d’horaires : commencer tôt, travailler les week-ends et les jours fériés. On voit bien que beaucoup de jeunes ne veulent plus de ces contraintes. C’est là que se situe le dilemme : comment fait-on quand on a des animaux qui demandent une présence constante et, de l’autre côté, des jeunes qui réclament leur part de loisir incompressible ? Si quelqu’un connaît la solution… Il ne s’agit pas, pour eux, d’un aspect financier mais du droit d’avoir une vie privée en même temps que tout le monde.

Dans la Poule d’Essai des Pouliches, six des quinze pouliches au départ sont entraînées à Deauville. C’est le centre d’entraînement le plus représenté dans le Gr1 : il y a les vôtres, celles de Yann Barberot et de Jean-Claude Rouget. Quel est votre regard sur la montée en puissance de Deauville ?

Cela fait trente ans que je suis installé à Deauville et cela a été amusant de voir les changements. Tout le monde connaît bien les installations désormais. Il y a eu une progression linéaire dans la qualité des chevaux entraînés ici. Et un développement des courses à Deauville. Quand je me suis installé, il n’y avait pas ces meetings à l’automne ou durant l’hiver, rendus possibles avec la PSF. Un autre élément a été le développement de plus en plus important d’Arqana et de celui des haras normands. Il y a toujours eu de grands haras en Normandie mais, avant, c’était surtout ceux appartenant à des aristocrates fortunés et il y a une évolution de ce côté-là. Nous avons assisté à la création et au développement de haras plus commerciaux qui ont attiré une clientèle plus internationale : ces clients considèrent les courses comme un loisir, un hobby. Ils veulent venir voir leurs chevaux et profiter d’eux. Donc il leur est facile d’imaginer, en allant dans les haras ou aux ventes, avoir un cheval à l’entraînement à Deauville, qui est en plus un lieu de villégiature pouvant plaire à toute leur famille.

Vous étiez d’ailleurs avec Peter Savill pour inspecter les chevaux juste avant cette interview. C’est un cas d’école : un Britannique qui a des juments au haras du Logis Saint-Germain et aime profiter de Deauville en famille !

Exactement. Il était à l’entraînement avec moi hier matin, puis il est allé voir ses poulinières, les breeze, il a pu profiter ensuite de la journée à Deauville et il est de nouveau aux ventes ce matin. Tous ces éléments ont permis l’évolution du centre d’entraînement de Deauville, un cercle vertueux qui s’est mis en place. Et il y a aussi une autre raison : c’est Jean-Claude Rouget !

Dans quel sens ?

Il a beaucoup apporté à Deauville, avant même de s’installer ici. Il laissait beaucoup de ses bons chevaux à Deauville, et il les laissait longtemps ! Jean-Claude Rouget a été la preuve que les détracteurs de Deauville se trompaient : oui, on peut y entraîner de bons chevaux. Il n’y a eu aucune tension quand Jean-Claude s’est installé à Deauville. Il est venu avec ses équipes et il est absolument charmant quand vous le croisez sur les pistes ! Je crois que Deauville arrive désormais à son maximum de chevaux, avec des pistes qui peuvent être mises en tension. Il faudrait imaginer d’autres solutions de développement.

Il y a deux Wattel à Deauville mais vous ne travaillez pas du tout avec Anastasia. Même si vous avez réussi à faire votre place sans être issu du milieu, vous n’étiez pas du tout d’accord pour avoir votre fille comme consœur. Est-ce vraiment et toujours le cas ?

Quand elle s’est installée, je lui ai dit que c’était une énorme bêtise ! Je connais trop le côté aléatoire du métier… Je l’ai laissée faire en lui disant qu’elle se débrouillerait et que je ne l’aiderais pas ! Et elle s’est débrouillée seule. Elle a réussi à monter une équipe sympa autour d’elle. J’espère désormais qu’elle tombera sur le bon cheval, peut-être que ce pourrait être la 2ans qu’elle a débuté récemment [Sivana (Goken), gagnante du Prix de la Mère Marie le 10 mai, ndlr] ? Aujourd’hui, je suis content d’avoir un de mes enfants qui reprenne le flambeau dans le métier. Ce n’était pas le cas quand elle s’est installée.

Vos autres enfants s’intéressent-ils aux courses ?

Ils s’en moquent totalement ! Un travaille dans une société d’informatique, l’autre fait un doctorat en physique-chimie et j’ai une autre fille qui est interne, sous les ordres du professeur Raoult au CHU Timone à Marseille. Tous adorent se retrouver lors des réunions familiales alors autant dire que, avec Anastasia, nous sommes en minorité avec nos courses. Et j’adore cela !

Les deux pouliches aux opposés dans la Poule

« L’as est très bien pour Rosacea : cela va aller vite, en terrain léger. Ce numéro de corde est, selon moi, une bonne nouvelle. Il peut être un peu piège mais il y a l’open stretch désormais. Si l’on regarde les éditions passées des Poules d’Essai, les malheureux sont plutôt à l’extérieur. Nous voulions éviter cela. Pour Who Knows, le 12 n’est pas un tirage favorable… Nous allons demander à Frankie de faire du Dettori (rires) ! Je vais lui donner toutes les indications sur la pouliche et nous croiserons les doigts. Nous avons un doute sur la distance mais elle aura son terrain. »