Unique

Courses / 17.06.2022

Unique

Qu’on le veuille ou non, Gérald Mossé est définitivement un homme à part. Si vous voulez vous en convaincre, livrez-vous – comme nous l’avons fait – à cet exercice : cherchez quelqu’un, au sein de notre univers, qui lui ressemble. Vous ne trouverez pas.

Alors comment définir cette originalité ? Pas facile car ce qui rend Gérald Mossé unique est un mélange de choses très variées... Il y a bien sûr sa longévité, son palmarès, son itinérance, son talent. Mais il faut y ajouter une manière à la fois précise, châtiée et fleurie de s’exprimer, parfois à la limite de l’affectation ; l’impression qu’il donne d’être à l’aise partout et avec tous, des plus grands aux plus petits, en évitant le piège de l’impolitesse ; une élégance et un snobisme assumés ; un humour qui voisine avec ce que d’aucuns considèrent comme de la prétention. Sans oublier cette paire de gants blancs devenue aussi célèbre que lui.

Le monde dans lequel nous vivons aime enfermer les gens dans des cases. Celle de jockey semblerait toute trouvée pour Gérald Mossé. Mais observez-le bien, avant et après la course. Ne ressemble-t-il pas plutôt à un propriétaire ou à un entraîneur ? Il fait même penser aux grands acteurs des courses du temps jadis. Gérald Mossé n’est pas un énième personnage de série télévisée à moitié bidon, inspiré par des sportifs de haut niveau parfois (pas toujours, soyons honnêtes) aussi creux sur le fond que sur la forme ; non, Gérald Mossé a de la forme et du fond, et il a su s’élever dans tous les sens du terme, en observant et en imitant ceux qu’il jugeait meilleurs que lui (pas seulement à cheval, mais aussi et peut-être surtout, ceux dont il admirait l’art de vivre) pour devenir ce qu’il est.

On le croirait sorti d’un roman du XIXe siècle. Mais là encore, on hésite. Balzac ou Huysmans ? L’ambitieux Eugène de Rastignac ou le dandy Jean des Esseintes ? Un peu des deux, sans doute.

  • Mayeul Caire

Gérald Mossé : « J’ai sans doute fait de grosses bêtises, mais je n’ai aucun regret »

Mardi, sur l’hippodrome de Saint-Cloud, le crack-jockey s’est longuement confié à JDG. Passé, présent, futur : à cœur ouvert et avec humour.

Propos recueillis par Guillaume Boutillon

Jour de Galop. – Pour quelqu’un qui a tout gagné ou presque, on vous a senti particulièrement heureux, voire ému, de cette victoire dimanche dans l’Emirates Poule d’Essai des Pouliches. Vous confirmez ?

Gérald Mossé. – Vous savez, je pense qu’avec la maturité, on apprécie un peu plus les choses. On se rend davantage compte de tous les efforts qui ont été faits. (Il réfléchit) Mais "ému", c’est un bien grand mot. D’être à ce niveau-là de compétition, d’avoir le privilège de monter une championne et surtout de gagner : ça oui, ça m’a fait très plaisir.

Le dernier travail de Mangoustine s’était, semble-t-il, très bien déroulé. Vous partiez donc confiant ?

Quand on est au départ d’une course comme celle-ci, on est quelque part toujours un peu confiant. La seule chose, c’est que nous lui avons donné la préparation complète et parfaite. C’est-à-dire qu’on lui a laissé du temps pour se mettre en condition. Elle a effectué une rentrée sans forcer, où elle a quand même soufflé et monté de plusieurs kilos. L’objectif n’était donc pas le Prix de la Grotte mais la course de dimanche. La préparatoire l’a déclenchée. On a fait un petit travail tranquillement par la suite pour remettre tout au point et elle est arrivée parfaite. De toute façon, pour être prêt le jour J à l’heure H dans ces courses-là, il faut être à 100 % et pas à 70 %.

À chaud, vous avez déclaré qu’à l’entrée de la ligne droite, vous saviez que vous alliez gagner. À froid, vous rediriez la même chose ?

Je n’ai revu la course qu’une seule fois depuis dimanche. Mais ce que j’ai dit est la vérité : j’avais la course en main. Quand le cheval devant moi, dans la fausse ligne droite, se rabat, je me retrouve le nez au vent, et là ma pouliche ne panique pas, elle ne pense pas à démarrer, à faire l’effort. Je ne bouge pas, je la laisse respirer et, une fois qu’elle a fini de le faire, elle change de jambe. Quand on entre dans la ligne droite, je vais au-dessus de tout le monde et je prends mon temps. Je viens sur la ligne des premiers en roue libre, je temporise le plus longtemps possible, et quand je sens qu’il faut donner l’assaut, j’essaie de prendre suffisamment l’avantage car je savais que la pouliche anglaise [Cachet, ndlr] n’allait rien lâcher. Soit elle allait revenir m’attraper dans les derniers mètres, soit elle allait me pousser. La différence s’est faite aux 350 derniers mètres, quand je lui ai pris l’encolure.

Son entourage semblerait vouloir la diriger vers les Coronation à Royal Ascot, une course que vous avez déjà remportée deux fois, la dernière en 2011 avec Immortel Verse, une pensionnaire de Robert Collet. Avec elle, vous pensez que c’est jouable ?

Écoutez, moi je ne suis que le pilote, je ne suis pas le décisionnaire. Mais, bien évidemment, je l'en pense capable. Je ne crois pas que la rallonger soit une bonne idée. Elle arrive de 1.400m et là, elle fait 1.600m. Pour moi, c’est un peu sa limite. En allant au-delà dans une grande course, on risquerait de lui faire mal. Si on a la meilleure mileuse d’Europe, pourquoi essayer de la faire perdre dans le Prix de Diane ? Pour en revenir à votre question, je serais un menteur si je vous disais que je suis sûr que nous allons gagner là-bas. Nous allons rencontrer un lot de top-pouliches anglaises ou irlandaises qui ne sont pas venues ici pour la Poule. Il y aura du "matériel" face à nous, mais je ne suis pas inquiet.

N’est-ce pas formidable lorsque l’on a votre âge (il a eu 55 ans en début d’année), et une carrière derrière soi, d’être au départ à Royal Ascot avec une toute première chance ?

(Il coupe sèchement) Merci de me le rappeler, j’avais oublié mon âge !... Bien sûr que c’est formidable, mais ce n’est pas seulement ça qui l’est, car, en réalité, c’est tous les jours que c’est génial. C’est ce qu’il va se passer demain qui m’intéresse, pas ce qui a eu lieu hier. J’ai pour principe que ce qui est fait est fait. J’ai eu le privilège de monter de très bons chevaux, pour de très grands entraîneurs et propriétaires, mais j’ai toujours dans l’idée que le meilleur reste à venir. J’avance, sans me retourner.

Sans oublier le travail de l’entourage, la victoire de dimanche, c’est aussi celle de votre tandem avec Mikel Delzangles : l’an dernier avec Bubble Gift et Bubble Smart, désormais avec Mangoustine

Depuis mon départ d’Italie et mon retour en France l’an dernier, cela se passe en effet plutôt bien. Avec Mikel, on travaille en équipe, on se fait confiance. Nous avons deux cerveaux au lieu d’un pour voir, sur certains chevaux, la distance, le terrain, etc. Ce qui lui échappe, je peux le sentir ou le voir car je suis à cheval. De manière générale, toutes les grandes maisons ont un pilote. Mikel est une personne intelligente, avec qui il est agréable de travailler, alors quand il m’a sollicité l’an dernier, cela m’a fait très plaisir.

Dimanche, la satisfaction était aussi d’offrir un premier Gr1 à Tony Parker ?

Un jeune entraîneur, un jeune propriétaire et un vieux jockey : disons que l’histoire est belle. Tony Parker a beaucoup de chance, mais il sait visiblement s’entourer, il ne se jette pas et n’a pas la prétention de connaître les courses. C’est toujours appréciable de remporter le premier Gr1 ou classique d’un propriétaire. Je pense au premier classique de monsieur Lagardère [avec Resless Kara, dans le Diane en 1988, ndlr] ou encore au premier Gr1 de monsieur Seroul [avec Skalleti, dans l’Ispahan en 2021, ndlr], deux propriétaires historiques qui ont attendu ce moment bien plus longtemps que Tony Parker. Et il y en a un paquet d’autres.

C’est à cause de la pandémie que vous avez quitté l’Italie ?

Non, cela n’a rien à voir avec la Covid. J’y suis arrivé juste après avoir passé trois ans en Angleterre. Trois bonnes années. Après Newmarket, je pensais revenir en France mais, sur le chemin du retour, on m’a demandé si j’étais intéressé par un petit détour de quelques mois en Italie et j’ai dit oui. J’en suis parti uniquement car j’avais fini ma saison, laquelle a d’ailleurs commencé bien plus tard, au mois de mai, à cause de cela. Mais j’ai adoré travailler là-bas. Les Italiens sont extraordinaires. Si on me propose d’y retourner dans les mêmes conditions que celles que l’on m’a offertes, je repars demain ! Mais, et je ne m’en cache pas, revenir en France me permettait de préparer au mieux ma reconversion.

Votre réussite actuelle pourrait-elle vous inciter à prolonger le plaisir et à rester jockey en 2023, car on sait que vous avez passé votre licence d’entraîneur en novembre dernier ?

(Spontanément) Oui, ça pourrait être envisageable. Je ne me l’interdis pas en tout cas. Je profite du moment présent et j’ai décidé de faire une saison entière en France. Après, on verra. Ma collaboration avec Mikel pèsera dans ma décision, ça c’est certain. J’aime faire les choses proprement et il sera le premier que je mettrai au courant. Comme c’est une personne intelligente, je suis même sûr qu’il me donnera un coup de main.

Cette décision d’arrêter, vous auriez pu la prendre avant d’aller à Newmarket, par exemple, ou pendant la pandémie. Qu’est-ce qui vous fait encore avancer ?

Le plaisir. Pour moi, ce que je fais n’est pas un travail, c’est un hobby. Quand on a cet état esprit, tout devient plus facile. Mais, bien sûr, il y a les victoires, qui sont le nerf de la guerre. J’aime les chevaux et gagner. Je suis donc dans mon élément et c’est pourquoi je fais durer le plaisir. Tous les jours, je me rends à l’écurie avec la même joie. Quand je pars à cheval, je me dis que je sais pourquoi je me lève tous les matins. Qu’il pleuve ou qu’il fasse beau, c’est le même plaisir : j’ai ça dans le sang.

À quel moment avez-vous su que vous deviendriez jockey ?

Dès l’âge de 3 ans. Mon père était entraîneur et, dès mon plus jeune âge, j’ai voulu faire ce métier. À 7 ans, à table, je disais à ma mère : « Non maman, pas de dessert, je veux être jockey ! » J’allais à l’école car c’était obligatoire, mais avant de m’y rendre j’étais à l’écurie, de 5 h à 8 h. Nous habitions un petit village près de Marseille, et j’allais à l’école à poney. Je l’attachais dans la cour avec à ses pieds un seau d’eau. J’étais la vraie star de l’école. Quand je repartais, j’avais trente gamins qui couraient à mes côtés ! Un peu plus grand, c’est une copine qui venait me chercher à cheval. On passait devant la maison, je jetais mon cartable et on filait à l’écurie.

Quelques années plus tard, à l’âge de 15 ans, vous quittez donc Marseille pour Chantilly ?

J’arrive chez Pierre Biancone, le père de Patrick, lequel rapidement récupère l’écurie. En arrivant, un ami de mon père, Domingo Perea, m’a dit que si je voulais réussir, il fallait que je respecte trois règles : que je sois toujours poli, propre et ponctuel. Cela m’a beaucoup aidé. Patrick Biancone m’a énormément appris. J’ai eu de la peine d’avoir perdu la monte de Triptych après sa rentrée à 4ans, où nous terminons quatrièmes. J’avais des ordres, je pensais avoir bien fait, mais non…. C’est la meilleure jument que j’aie jamais montée, elle gagnera sept Grs1 par la suite. J’étais apprenti à l’époque… Avec Éric Legrix, Dominique Bœuf et William Mongil [les quatre étaient surnommés les Dalton, ndlr], nous nous entendions très bien. Nous étions comme des frères.

Ensuite, vous rejoignez un temps François Boutin, pour ensuite travailler à nouveau pour Patrick Biancone, mais cette fois à Hongkong. Pourquoi ce choix de l’expatriation ?

Je suis resté deux, trois ans, jusqu’au début des années 1990, chez François Boutin, car j’avais signé pour Jean-Luc Lagardère. Il s’agissait de mon premier contrat. En même temps, je montais aussi un peu pour François Doumen, Nicolas Clément, avec qui nous avons l’Arc en 1990 grâce à Saumarez. Patrick, que j’avais quitté vers 1986, était installé à Hongkong et me demandait de le rejoindre. Il me restait encore un an de contrat avec monsieur Lagardère et c’était le bon moment pour partir. Je suis allé le voir chez lui et il accepté mon départ, non sans m’avoir mis en garde contre les dangers que je prenais, surtout par rapport aux affaires de jeu. Cela m’a boosté d’aller là-bas. Ç'a été une vraie rampe de lancement. Surtout en matière de notoriété. Cela a très bien marché pendant trois ans, jusqu’à que Patrick Biancone me dise qu’il voulait qu’on arrête…

Vous décidez à ce moment-là de revenir en France et entrez au service de Son Altesse l’Aga Khan. Pourquoi ?

Dès l’annonce de mon retour, j’ai eu rapidement des propositions. Le premier à me contacter a été Emmanuel Chevalier du Fau, un proche d’Alain de Royer Dupré. Jusqu’alors, je n’avais monté ni pour Son Altesse, ni pour monsieur de Royer Dupré. Au même moment, les Wildenstein me contactent, me font une proposition plus importante, et la famille Wertheimer aussi. Comme je m’étais plus ou moins engagé avec les premiers à m’avoir contacté et que j’appréciais la stabilité de cette maison, par rapport aux Wildenstein par exemple, j’ai donc signé avec eux. J’y ai vécu, honnêtement, les plus belles années de ma vie.

Pour quelles raisons alors avoir quitté les "Aga" et être reparti à Hongkong en 2000 ?

Il y en a deux : un divorce et un contrôle fiscal. Il me restait encore un an de contrat avec Son Altesse, mais ma situation était intenable. J’en avais marre d’être tondu dans tous les sens et je suis allé voir le Prince pour lui expliquer ma décision de partir, ce que personne, probablement, n’avait fait jusque-là. Je voulais retourner en Asie. Ce que j’ai fait pendant dix-sept ans, en revenant tous les étés en France, pour ne pas que l’on m’oublie. J’ai aussi passé cinq mois à Singapour, et effectué quelques raids au Japon, en Australie ainsi que dans d’autres pays.

Comment fait-on pour passer de Patrick Biancone à Alain de Royer Dupré, deux hommes aux styles très différents ?

Il faut savoir écouter, interpréter ce qu’on vous demande de faire et le mettre en pratique. Il faut aussi que vous soyez capable de donner votre ressenti pour que cela fonctionne. Mais cela est valable avec tous ceux avec lesquels j’ai travaillé. Il y a un maître à bord, l’entraîneur, mais je considère qu’en tant que jockey, je suis un bon second. C’est sans doute pourquoi les jeunes entraîneurs aiment faire appel à moi aujourd’hui. S’il s’agissait de les comparer, je dirais que Patrick Biancone est très adroit, qu’il travaille très dur ses chevaux et qu’il a des objectifs. C’est le seul dans ma carrière que j’ai entendu dire au sujet d’un cheval moyen : « Regardez-le, avec celui-là, on va gagner le Jockey Club. » Et l’année d’après, il gagnait le classique. C’était un artiste, mais qui parfois allait trop loin… Chez François Doumen, avec lequel nous avons vécu l’histoire de Jim and Tonic, il y avait un travail de fond, avec cet équilibre entre le plat et l’obstacle. Enfin, pour moi, Alain de Royer Dupré est un horloger suisse. Il veut que tout soit parfait, ce qui est magnifique. C’est lui qui m’inspire le plus.

Par rapport à l’époque de votre première victoire en 1983, qu’est-ce qui a changé ?

Cela n’a plus rien à voir. À l’époque, il y avait un client pour dix chevaux, aujourd’hui ils sont cinq pour un cheval. L’ambiance n’est plus la même. Et puis, avant, un garçon partait avec le cheval et un gars conduisait le camion, maintenant ils envoient un garçon pour cinq chevaux. Comme parfois l’entraîneur n’est même pas là et que le garçon est débordé, certains jockeys sont même obligés de seller les chevaux. Cela pose un réel problème d’assurance… Ce n’est pas une critique, car je sais que cela coûte cher, mais c’est un constat. Aussi, vous avez la moitié des jeunes qui montent aujourd’hui – et j’ai un peu de chance, ils me respectent ou plutôt ils se disent « on va faire attention à papy », qui ne se respectent pas entre eux. La raison, c’est qu’ils ne sont pas formés. Ils s’imaginent tous être "Cash Asmussen", mais ils n’ont pas d’expérience. Ils savent que je ne rentre pas en conflit avec les gens, que je ne vais leur faire un coup tordu. À partir de là, il n’y a pas de problème. Cela m’est quand même arrivé, une ou deux fois depuis le début de l’année, de recadrer les choses. Mais, en toute franchise, c’était très différent avant. Il y a quelques jours, j’ai regardé contre qui je montais l’Arc de Saumarez… Il y avait quand même un autre niveau, plus de classe, plus de respect à l’époque, …Bien sûr, je ne parle pas des Peslier, Soumillon, etc…

Détacheriez-vous tout de même un jockey de la jeune génération ?

Je vais faire des jaloux, mais le premier qui me vient à l’esprit est Simon Planque. Il fait une bonne carrière et il peut durer selon moi, malgré sa taille. J’échange beaucoup avec lui. Pour l’instant, il tient, car il est sur le fil. Mais, le jour où il s’arrêtera un mois, il faudra qu’il fasse très attention. Il a du talent et je lui souhaite le meilleur en tout cas.

Et vous, comment avez-vous géré le poids durant votre carrière ?

Cela m’est arrivé une fois de prendre beaucoup de kilos d’un coup. J’étais jeune. C’était à l’époque de Dominique Bœuf et de la bande, nous étions partis aux États-Unis et, en un mois, j’ai pris dix kilos. Je pesais alors 62 kilos et j’ai cru que je n’allais jamais pouvoir remonter en course. Ça m’a servi de leçon !

Pour tenir, faites-vous du sport à côté ?

L’amour ! Il n’y a que ça qui compte pour maigrir (rires). Plus sérieusement, là-dessus chacun fait bien entendu ce qu’il veut, mais j’ai quand même l’impression que chez les sportifs, c’est important. Pour la nourriture, je ne me prive de rien, je mange de tout, mais pas en grosses quantités. J’évite de trop boire aussi. Dans notre profession, on est déjà dix kilos en dessous de notre poids normal, alors ce qui marche pour les autres ne fonctionne pas pour nous, en particulier quand on vous dit qu’il faut boire beaucoup d’eau.

Vous avez connu très peu de blessures...

J’ai toujours évité de prendre des risques inutiles. Je me suis cassé les clavicules et eu un léger traumatisme crânien. Ma plus sérieuse blessure remonte au début de la pandémie. J’étais à Bahreïn et je devais rentrer le soir-même en France pour la naissance de mon fils. Dans l’après-midi, un cheval m’embarque, je traverse la barrière, finis sur la route, et là, en sautant, je me casse le talon en huit morceaux. Les médecins là-bas voulaient me couper le pied… Je leur ai dit de me laisser partir, même avec le pied autour du cou. J’ai été rapatrié en France et un très bon médecin m’a opéré. Il m’a mis deux clous que j’ai gardés un mois et tout va bien.

Quel souvenir aimeriez-vous que l’on garde de vous comme jockey ? Dans trente ans, vous aimeriez que l’on dise : Gérald Mossé était… ?

(Il se prête au jeu et répond du tac au tac) ... quelqu’un de passionné. Qu’il a fait dans la vie ce qu’il avait envie de faire. J’aurais pu monter un peu plus partout pour avoir plus de victoires mais je n’ai pas cet état d’esprit. J’ai toujours préféré la qualité à la quantité.

Qu’ils soient turfistes ou du milieu, les gens ont une bonne image de vous. Comment l’expliquez-vous ?

Ça c’est vous qui le dites ! Moi je n’en sais rien. Dans ce métier, il faut savoir communiquer. Et puis je suis quelqu’un de franc et j’ai toujours mis fin à mes collaborations quand je sentais que ça n’allait plus ou qu’il était temps d’aller voir d’autres horizons. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas d’ennemis.

C’est quand même rare dans ce milieu ?

(Il réfléchit) Enfin si. Il y a une personne qui m’a causé du tort et avec laquelle je n’ai pas vraiment d’atomes crochus, c’est Élie Lellouche. Cela ne remonte pas à si longtemps. Je devais signer un contrat pour les Wildenstein et il m’a appelé – non pour me féliciter comme je le croyais, mais en se montrant insultant et me dire que, malgré mes résultats, le métier de jockey n’était pas un métier de vieux et que je n’avais rien à faire dans son écurie. Et il a tout simplement fait casser le contrat.

Avez-vous des regrets ?

(Sans hésiter) Aucun ! J’ai sans doute fait de grosses bêtises, mais je n’ai aucun regret. J’ai changé de jobs, de femmes, de pays et je n’ai jamais regretté quoi que ce soit car je regarde toujours devant. Mon moteur, c’est ma carrière. Comprenez bien, ce n’est pas le fait que je sois prétentieux ou orgueilleux, je suis fabriqué ainsi. C’est la raison, je pense, pour laquelle je dure. Avec les femmes, je n’ai sans doute pas été toujours très sérieux et cela m’a coûté pas mal d’argent (rires). Mais ce n’est pas grave. Je ne suis pas fier de ça, mais, quand on ne s’entend plus avec les gens, il est préférable de s’arrêter. J’ai été marié trois fois et j’ai cinq formidables enfants.

L’un de vos enfants va-t-il suivre votre voie ?

Malheureusement, je n’en vois aucun qui puisse prendre la relève. Les générations grandissent et les femmes avec lesquelles j’ai vécu sont grandes alors…Mon plus grand fils fait un 1,87m et 100 kilos : ça ne collera donc pas. En revanche, l’un des deux fils que j’ai eus avec ma femme coréenne, celui qui a 5 ans, est très fit. Alors pourquoi pas ?

Il y a aussi votre neveu Arthur ? Vous le conseillez ?

Je ne fais que ça. Surtout, je lui rappelle qu’il faut qu’il garde les pieds sur terre et qu’il écoute son patron. Il y a deux ans, j’ai demandé personnellement à Carlos [Laffon-Parias, ndlr] qu’il intègre son écurie, car c’est quelqu’un qui s’occupe bien de ses apprentis, qui sait les cadrer.

Si vous aviez une baguette magique, que changeriez-vous dans les courses françaises ?

L’un des problèmes vient selon moi de la redistribution de l’argent. Tout augmente, sauf les prix de courses, ou alors très peu. Il faut gagner deux courses et demie pour rentrer dans ses frais, contre une auparavant. Il faudrait prendre davantage de mesures incitatives pour les propriétaires. Gonfler les allocations des maidens irait dans ce sens. Ensuite, je ne trouve pas normal que les entrées sur les hippodromes soient payantes. Je me félicite, en revanche, de la création des nocturnes de Longchamp. Ça me rappelle, dans une certaine mesure, l’Australie. Enfin, ce qui me gêne, ce sont les courses de mauvais chevaux à Longchamp ou Chantilly : elles abîment les pistes et devraient se courir ailleurs, afin de préserver les gazons.

En attendant de prendre votre décision sur la suite de votre carrière, comptez-vous rester à Chantilly une fois votre carrière de jockey terminée ?

Dans l’esprit, je me vois plus à Chantilly effectivement. Le Midi de la France, pourquoi pas, mais plus tard. Avec les affaires qui ont secoué Marseille et qui malheureusement ont libéré de la place, on m’a suggéré de descendre et de m’y installer. Mais j’ai dit non. Je suis pourtant encore attaché à cette région, où vit toute ma famille. Je ne m’interdis pas non plus d’aller un jour exercer à l’étranger. J’ai vraiment adoré voyager durant ma carrière et vivre de telles expériences.

[Note pour la maquette : Encadré sur aplat #1, à placer où vous voulez]

Melbourne Cup, mode d’emploi

Vous rêvez de gagner l’une des plus grandes courses du monde, celle dont on dit qu’elle arrête l’Australie ? Suivez le guide... et les signes !

« Quand nous avons remporté la Melbourne Cup avec Américain, entraîné par Alain de Royer Dupré, je suis passé en trois minutes de jockey à rock star ! Mais je vais vous dire, il était écrit que je la gagnerais. Je monte le cheval dans le Kergorlay, qu’il gagne bien. Je dis au client qu’on a le billet pour la Melbourne Cup, une course dont j’avais fini dernier quelques années auparavant. Mais je le sentais bien : il était costaud, avait un bon changement de vitesse et il tenait. Avec cet ancien Wertheimer acheté à réclamer, on part donc en Australie. On participe à la préparatoire à Geelong, un petit champ de courses bordé par des habitations. La veille, je fais le tour de la piste avec un très bon ami australien et il me prend en photo. Je la regarde et, derrière moi, je m’aperçois que sont étendus, juste au-dessus de ma tête, trois vêtements, un bleu, un blanc et un rouge. Un premier signe ! Dans le même temps, je participe à une autre préparatoire à Hongkong pour la Melbourne Cup. Un incident de course a lieu. Les commissaires disent que c’est de ma faute et me mettent quinze jours de mise à pied. Ce n’est que la veille de la Melbourne Cup que ma suspension est levée, grâce à la mobilisation des jockeys australiens. Tout le monde est ravi, les propriétaires sont contents, sauf que l’on a le 12 à la corde : celui qui a le moins gagné ! Et là, plus personne n’a le moral. Le matin de la course, l’un à l’intérieur déclare forfait et j’hérite du 11 dans les boîtes : la stalle qui a la meilleure réussite à la gagne ! En sensation, c’était énorme. Il y avait 120.000 personnes, dont les trois quarts étaient alcoolisées, qui hurlaient à la mort. Dans le rond, heureusement que je connaissais les consignes car je ne les entendais même pas ! »

L’homme aux gants blancs

La signature Mossé, ce sont aussi deux mains recouvertes d’un cuir immaculé...

« Au Japon, quelqu’un m’a demandé pourquoi je portais des gants blancs car là-bas, seuls les chauffeurs de taxis en portent. J’ai répondu que moi aussi j’étais chauffeur, mais que je pilotais des chevaux (rires). Je n’ai pas monté une course sans gants. Vous pourrez chercher. Je n’ai jamais voulu m’abîmer les mains. C’est comme ça depuis le premier jour. Et puis pour les femmes, c’est toujours mieux d’avoir les mains douces ! »

Son secret de longévité

Nous rêvons tous de vivre vieux et en bonne santé. Gérald a la clé.

« Tous les hommes fonctionnent de la même manière et bloquent à leurs 30 ans. Alors que moi, je ne me vois pas vieillir. Je crois que c’est pour ça que je ne vieillis pas ! Quand j’avais la petite vingtaine et que je voyais des jockeys approcher les 35-36 ans, je me disais qu’à leur âge, je ne serai plus là. Là, j’en ai 55 et je ne peux pas descendre de cheval. Et ça, je ne sais pas l’expliquer. Alors oui, je suis fier de ma carrière, d’avoir gagné un peu partout, pour Sa Majesté la reine d’Angleterre, etc. Mais je regarde devant. Je n’ai aucune idée précise de combien j’ai gagné de courses ou de Grs1, par exemple. Je dirais que je dois tourner entre 2.500 et 3.000 victoires et 80 Grs1. J’aurai tout le temps d’aller rechercher tout ça quand je serai à la retraite (rires). Là, je continue d’avancer. »

Son conseil aux jeunes jockeys

« En plus de ce que m’a enseigné Domingo Perea (la règle des trois P : « Sois toujours poli, propre et ponctuel »), je recommande aux jeunes jockeys de rester le plus longtemps possible à cheval, chaque jour, dix heures, quinze heures... C’est sans doute difficile à concilier avec l’Afasec, mais c’est ainsi que l’on apprend. »

Lucky Mossé : mythe ou réalité ?

« On dit de moi que j’ai de la chance dans les Groupes, mais c’est totalement faux ! (Rires) J’en monte beaucoup moins que d’autres jockeys et je suis donc beaucoup plus concerné et impliqué dans ce genre de courses quand j’en dispute. Il en faut, de la chance, de toute façon, et je ne me plains pas. C’est un peu l’itinéraire d’un enfant gâté, car, quelque part, ça me sourit souvent. Mais ce n’est pas que du hasard, car je suis là au bon endroit, au bon moment. »

 

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