Alec Head, l’élevage et le ruissellement positif

Élevage / 23.06.2022

Alec Head, l’élevage et le ruissellement positif

Alec Head, l’élevage et le ruissellement positif

Il a été jockey jusqu’à 23 ans. Entraîneur durant près de trente-cinq ans. Mais aussi, et surtout, éleveur pendant beaucoup plus longtemps que ces deux activités combinées. Alec Head, qui vient de nous quitter, a exercé une influence rare et durable sur l’élevage français depuis la fin des années 1950.

Par Adrien Cugnasse

En économie, la théorie du ruissellement est une hypothèse qui dit que la réussite des "gros" a une influence positive sur les "petits" par le biais de l’investissement et de la consommation. Si vous avez suivi les débats politiques actuels, le moins que l’on puisse dire, c’est que cette théorie est fortement critiquée. Mais, en ce qui concerne l’élevage, je crois pouvoir dire que c’est un secteur d’activité où cette dernière fonctionne vraiment. Bien que cela puisse paraître contradictoire, l’élevage est une activité collective… animée par des individualistes. Et pour cause, la sélection est une affaire de population. Chaque fois qu’une personne importe une bonne jument ou un bon étalon, en France, c’est toute la filière qui progresse un peu. Alec Head a fait partie de ceux qui ont acheté beaucoup de reproducteurs hors de France. Et l’impact de ces achats sur la production française est tenace chez bien des éleveurs (petits ou grands) qui peuplent nos campagnes. Les exemples ne manquent pas. Speak of the Devil (Wootton Bassett) a offert à Hervé Viallon un premier podium classique. C’est une descendance de Sariegail (Hill Gail), importée au début des années 1960 par Alec Head. Miss Bio (River Mist) a donné deux gagnants de Gr1 – Stormy River (Verglas) et Silverwave (Silver Frost) – à Marie-Laure Collet. Sa grand-mère avait été élevée par Alec Head et Roland de Chambure à partir d’une jument importée… On pourrait continuer à lister ce type d’exemples durant des heures.

Nicolas Clément : « Tesio et O’Brien étaient des génies, mais Alec Head l’était tout autant »

Jeudi, l’entraîneur cantilien nous a confié :

« Alec Head était un modèle pour tous les jeunes entraîneurs. Il était très proche de mon père. D’ailleurs sa femme, Ghislaine, est ma marraine. Au décès de mon père, il a fait l’intérim pour entraîner les chevaux, faisant en sorte que l’écurie soit reprise par Olivier Douieb. Nous étions gamins à l’époque et il a fait preuve de beaucoup de générosité à notre égard. C’était un monument… Un jockey remarquable et un entraîneur avec un très grand palmarès. En association avec Roland de Chambure, il avait monté une structure d’élevage et d’entraînement. C’était le numéro 1 en Europe au niveau de l’élevage et de l’entraînement combinés. On parle de Federico Tesio et de Vincent O’Brien. C’étaient des génies. Mais Alec Head l’était tout autant. C’était aussi un très bon ambassadeur des courses à travers le monde. À l’étranger, il était aussi connu qu’en France… Alec Head était un très grand Monsieur. »

Ses étalons ont fait l’Histoire

Alec Head a élevé (pour lui ou pour ses clients) trois gagnants de quatre Prix de l’Arc de Triomphe, Bon Mot (1963), Detroit (1977) et Trêve (2013 et 2014). Plus fort encore, trois de ses quatre victoires ont été obtenues à partir des étalons maison (Motivator et Riverman). Et ça, c’est une performance unique dans l’histoire récente de l’élevage français. Depuis que le Quesnay est passé sous pavillon Head, à onze reprises, c’est un étalon de la maison qui a été sacré tête de liste en France : Motivator (2013), Highest Honor (2002, 2000 et 1995), Saint Cyrien (1990), Arctic Tern (1986), Riverman (1981 et 1980), Lyphard (1979 et 1978), Green Dancer (1991)… Sur les décennies passées, c’est une immense réussite qui n’a pas été égalée. Par le passé, d’autres haras de notre pays ont sorti beaucoup de bons étalons. Mais il faut bien se rendre compte qu’avant les années 1960, on courait souvent "entre français" et finalement assez peu de monde envoyait ses juments aux sires anglais et irlandais. Aussi les étalons du Quesnay de ces dernières années ont dû batailler avec les Sadler’s Wells (Northern Dancer), Danehill (Danzig) et autres top reproducteurs européens. Des chevaux comme Anabaa (Danzig) et Le Fabuleux (Wild Risk), largement reconnus aujourd’hui, n’ont pas réussi à décrocher le titre suprême en France. C’est dire si la compétition est relevée ! Avant d’être exporté aux États-Unis, Le Fabuleux a tout de même été tête de liste des pères de mère dans l’Hexagone pour la saison 1980. Anabaa, lui, a remporté cette distinction à trois reprises.

Le pedigree de Trêve (Motivator), certainement le meilleur cheval élevé par le haras du Quesnay, est à lui seul une vraie synthèse de l’histoire du Quesnay. Ses quatre premiers pères ont fait la monte dans ce haras : Motivator (Montjeu), Anabaa, Riverman (Never Bend) et Lyphard (Northern Dancer). Même l’Aga Khan n’a pas sorti un gagnant d’Arc avec une telle succession d’étalons maison ! Cela ne veut pas dire que tous les sires du Quesnay ont été bons – même chez les leaders de notre univers, seulement un sur cinq est une réussite –, mais les sires que nous venons de citer ont laissé des myriades de bonnes poulinières dans les haras (petits et grands) de notre pays. À chaque fois qu’une fille d’Anabaa a donné un bon cheval à travers le monde, c’est un peu le Quesnay qui a fait briller la France et son élevage.

Un homme de terrain

Alec Head était un grand entraîneur. Il n’attendait pas que les Anglais viennent le battre à Longchamp : il allait les défier sur leurs terres. Il suffit de relire les vieux programmes anglais des années 1960 et 1970 pour se rendre compte à quel point les Cantiliens de l’époque, et en particulier Alec Head, couraient très souvent dans les grandes courses anglaises. Et cette ambition, cette vision internationale a eu des conséquences sur l’élevage tricolore de l’époque.

De tout temps, la plupart des grands éleveurs ont appuyé leur réussite sur un ou plusieurs grands entraîneurs. C’est une question de complémentarité, d’analyse et de remontée de l’information. Quand l’entraîneur et l’éleveur sont une seule et unique personne, le résultat peut être hors normes. Comme dans le cas de Federico Tesio hier ou de Jim Bolger aujourd’hui. Car au fond, même si la théorie a son importance, l’élevage c’est avant tout une question de terrain, "d’animalité" et de feeling. Les passionnés de pedigrees, d’affinités et de croisements ont parfois tendance à transformer l’activité en "mots croisés pour riches". Alec Head, de son côté, a basé sa réussite sur une solide vie d’homme de cheval. Je me souviens très bien, par une chaude journée de mai 2017, avoir été invité avec mon patron à déjeuner chez Alec Head. Il avait apprécié un des premiers articles d’élevage que j’avais publié dans ces colonnes, celui qui retraçait l’histoire de la famille de Trêve depuis 1920. Honnêtement, avec du recul, il faut avouer que l’article n’était pas si bon que cela. Pourtant, Alec Head avait eu la gentillesse et la générosité de nous accorder un peu de son temps. Ces quelques heures resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Surtout le moment où nous avions parlé de croisements et en particulier de celui de Trêve. Clairement, il avait "marié" deux individus complémentaires en se basant sur des critères d’homme de cheval : le tempérament, la conformation, les aptitudes… Alec Head ne pratiquait pas les "mots croisés pour riches". Non, il faisait appel à trois qualités rares et précieuses : l’expérience, la mémoire visuelle et le bon sens des gens de terrain…

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