Le gardian et le gaucho

Courses / 18.06.2022

Le gardian et le gaucho

Making-off : Pierre Talvard est le premier arrivé au rendez-vous fixé à 16 heures, jeudi à Longchamp. « Carlos va être en retard, comme à son habitude », dit-il en souriant. En l’attendant, l’éleveur dit bonjour, sert des mains. On lui fait remarquer qu’il est allé chez le coiffeur : « Ce sont eux qui m’ont obligé à y aller, ils m’ont dit dimanche dernier que je ne pouvais pas me rendre au Diane comme cela ! » Eux, ce sont Carlos et Yann Lerner. Yann arrive le premier. Carlos suit : il s’arrête et discute avec les personnes qu’il croise. Deux pas en avant, un pas en arrière. Pierre Talvard commente : « C’est toujours comme ça ! N’essayez pas de traverser l’hippodrome avec lui, cela prend une plombe : il va parler à tout le monde, même aux gens qu’il ne connait pas ! » Carlos arrive, remarque la nouvelle coupe : « Ah, que tu es beau ! »

Pour Pierre Talvard, le bonheur est dans le pré avec ses chevaux. Carlos Lerner est heureux sur un hippodrome, entouré de monde. Ils sont presque aux opposés.

Pourtant, ils vivent depuis plus trente ans une grande histoire d’amitié. Celle de deux hommes non issus du sérail, qui ont connu la galère. L’un, Vendéen, a été gardian en Camargue avant de lancer le haras du Cadran, dans une caravane. L’autre est né et a grandi en Argentine, avec des parents agriculteurs et entouré de chevaux « comme tout Argentin à la campagne, les gauchos ». Dimanche, La Parisienne tentera de leur offrir leur rêve : une victoire dans le Diane et un succès de Gr1… Ensemble.

Par Anne-Louise Échevin

Jour de Galop. - Que devons-nous attendre si vous gagnez le Prix de Diane dimanche ? Les tribunes de Chantilly vont-elles résister à cela ?

Talvard. – C’est notre rêve : que Carlos gagne un Gr1 avec un cheval élevé au Cadran. Notre amitié n’en sera pas renforcée car elle est déjà exceptionnelle.

Lerner. – C’est notre objectif : nous allons y arriver !

Talvard. - Ma femme a posé son lundi d’ailleurs ! J’ai dit à Éric Hoyeau que, si on gagne, il n’est pas impossible que je fasse un malaise et qu’il doive me ramasser par terre !

La fête promet d’être mémorable…

Lerner. - Si on gagne, on va bien fêter cela oui, probablement à la maison… Avec beaucoup de monde autour de nous !

Comment allez-vous vivre le Diane : ensemble ou chacun de votre côté ?

Talvard. - Chacun de notre côté. Carlos a deux partantes puisqu’il a aussi Queen Trezy : elle n’est pas à moi et cela ne me regarde pas. Si, pendant la course, on peut y croire à un moment, je peux hurler ! Je l’ai déjà fait dans les Coronation Stakes avec Qemah ou avec Marianafoot dans le Maurice de Gheest. Dès que c’est un Gr1, en fait… C’est tellement exceptionnel de gagner un Gr1.

Lerner. - Participer, c’est déjà extraordinaire. Pour moi, c’est un honneur que d’avoir deux partantes dans le Diane. Mais si on arrive à gagner, en plus ensemble, c’est l’apothéose ! Ce serait l’aboutissement d’un rêve, vraiment.

Ce serait la réalisation d’un rêve d’amis… Quand et comment vous êtes-vous rencontrés ?

Les deux. - Aucune idée !

Vraiment ?

Talvard. - Je ne me souviens absolument pas de notre rencontre. Je pense que cela a été progressif, je ne suis pas tombé amoureux d’un coup de ses yeux bleus… Je me souviens de la première fois que nous sommes allés sur un hippodrome ensemble : avec Bol d’Air Froide, il y a plus de trente ans… C’est le premier cheval que j’ai placé chez Carlos.

Lerner. - Oui, c’était au Croisé-Laroche. Nous avons eu des bons chevaux ensemble. Mais Pierre est éleveur, il doit vendre et il ne peut pas garder les chevaux. Il faut les courir pour vendre… Il est tellement dur ! (rires) Je crois qu’on ne se souvient pas de notre rencontre parce qu’on se connaît depuis toujours. Nous nous sommes côtoyés, nous avons tout de suite vu que cela allait entre nous et nous sommes devenus amis

Talvard. - Et nous avons eu un parcours semblable.

Lerner. - Toujours dans la difficulté mais toujours en pensant à l’avenir !

Talvard. - Nos métiers impliquent d’être tournés vers l’avenir. Les foals deviennent yearlings, les yearlings passent en vente, puis ils vont aux courses… On oublie la saison des poulinages et ceux qui ne se sont pas bien passés. Le passé est le passé.

Vous êtes arrivés dans le monde des courses en étant des "outsiders" car non issus du sérail et devant tout construire. Cela a aidé à créer des liens ?

Talvard. - Je crois que le fait de ne pas être "fils de" nous a rapprochés, oui… Le Cadran a commencé avec quelques terres et une caravane. Avec Carlos, nous avons connu les mêmes difficultés et cela au même moment : la même année. Et nous avons remonté la pente au même moment.

Lerner. - Oh, ce n’étaient pas vraiment des difficultés…

Talvard. - Ah si, on était vraiment très mal. Et toi encore plus que moi ! Ils t’ont pris ton écurie quand même. Après, nous avons remonté la pente : en même temps, mais pas ensemble. Nous ne pouvions pas nous aider : nous n’avions rien pour nous aider. Je ne pouvais pas lui mettre des chevaux si je ne pouvais pas payer la pension ! Nous avons fait notre business, chacun de notre côté. Et quand cela a été mieux, nous avons pu commencer à travailler ensemble.

Votre histoire n’est pas banale, Carlos, puisque vous êtes arrivé en France avec dans votre valise la seule envie de travailler dans les courses…

Lerner. - Oui. Je n’avais rien à voir avec les courses. Mes parents étaient des agriculteurs, je montais à cheval comme tout Argentin à la campagne. J’ai fait un voyage en France et je suis allé à Chantilly. Je suis tombé amoureux de l’univers du cheval là-bas. J’ai fait la connaissance du monde des courses, cela m’a beaucoup attiré. Dans ma tête, c’était tout ce que je voulais faire ! Sans même penser à être entraîneur… Le destin a voulu que je le devienne. Il y avait une grande communauté argentine à Chantilly à l’époque. Elle m’a rapprochée du monde du cheval de course, je suis arrivé dans le milieu et, malheureusement, j’ai voulu être entraîneur (rires) ! Je ne me rendais pas compte de la difficulté dans laquelle je me suis retrouvé ! J’ai eu beaucoup de contretemps dans cette vie. Mais il y a toujours eu un cheval pour me relancer. J’ai eu beaucoup de chevaux d’obstacle et un jour je suis tombé sur Volvoreta (Suave Dancer)… Elle m’a fait comprendre que je n’avais pas le droit de passer à côté d’un bon cheval.

Volvoreta a été deuxième du Diane… Il faudra encore gagner une place dimanche !

Lerner. – C’est pour cela que nous en avons mis deux (rires) ! C’est tout de même incroyable pour nous d’avoir deux partantes dans le Diane. Et les places à la corde ne sont pas trop mauvaises ! [le 6 pour La Parisienne, le 7 pour Queen Trezy, ndlr].

Comment définiriez-vous votre relation : amis ou partenaires avant tout ?

Lerner. - Amis ! Nous sommes avant tout des amis. Nous nous comprenons en un seul regard.

Vous dites, Pierre, dans le livre Éleveurs, femmes et hommes de cheval que vous n’avez quasiment pas d’amis dans le monde des courses…

Talvard. - Et c’est vrai. J’ai un ami, il s’appelle Carlos. Et même dans la vie en général, j’ai un ami et c’est Carlos. Si je suis mal un jour, Carlos sera là pour moi et personne d’autre. Alors c’est vrai qu’il me demande des millions tous les dimanches… Et si je le pouvais, je le ferais !

C’est-à-dire ?

Talvard - Si je vais aux ventes, c’est pour vendre. J’ai besoin de vendre, c’est une obligation et Carlos a parfois un peu de mal à le comprendre. Je peux garder des petits morceaux parfois, mais pas trop.

Lerner. - Pierre est raisonnable, je suis déraisonnable. C’est la différence. Je n’y peux rien, je ne suis pas matérialiste. Mais je ne suis pas fou non plus !

Talvard. - Carlos s’en sort toujours ! Je dois vendre et il doit acheter et rentrer des yearlings. J’aimerais avoir vingt chevaux à l’entraînement chez lui mais ce n’est financièrement pas possible. Dans l’élevage, on élève toujours plus de chevaux moyens que de vrais bons chevaux.Lerner. - Et bien il faut élever mieux ! (rires)

Talvard. – C’est difficile. Regardez Aidan O’Brien : cette année, il n’a pas sorti de poulains de 3ans pour le moment. Pourtant, Coolmore est le meilleur élevage du monde, il est probablement l’un des meilleurs entraîneurs du monde, ils sont conseillés par les meilleurs du monde…

Même si Pierre doit vendre, vous avez eu de bons chevaux ensemble. Quel est le tout premier bon que vous ayez eu ?

Ensemble. - Deskaheh, avec Cash Asmussen !

Talvard. - Blue Bird et Osmosi, par Stay for Lunch…

Lerner. - Elle montrait de bonnes dispositions à l’entraînement. Avec elle, nous sommes à l’arrivée de bons maidens et nous avons couru le Prix Vanteaux (Gr3, deuxième). Nous vivions un rêve car elle était montée par Cash, qui avait une très bonne relation avec Pierre. Elle était à la photo avec Zainta, la future gagnante du Diane, dans le Vanteaux. Et après, par manque d’expérience, nous sommes allés sur le Saint-Alary sur les conseils de Cash au lieu d’aller directement vers le Diane… C’est un regret.

En tant qu’éleveur, est-ce que travailler beaucoup avec Carlos influence votre façon de faire ? Les grands haras travaillent souvent avec les mêmes entraîneurs, qui suivent et façonnent une souche…

Lerner. - Non, il ne m’écoute pas (rires) !

Talvard. - À chacun son métier ! Je ne donne pas mon avis sur les canters de ses chevaux, il ne me dit pas comment faire les croisements. Mais évidemment que j’écoute Carlos et Yann. S’ils me disent que tel poulain manque de précocité par exemple, je vais prendre en compte leur avis et réfléchir à cela pour le prochain croisement.

Lerner. - Le haras du Cadran sort beaucoup de bons chevaux depuis de nombreuses années. Il sort des chevaux solides et qui vont aux courses : je pense que je ne suis pas le seul à le dire.

Et vous, Carlos, suivez-vous les conseils de Pierre lorsque vous achetez au Cadran ?

Lerner. - Oui, énormément. C’est l’un des rares haras que je vais visiter. J’ai mes choix mais je lui demande ses conseils. Il me donne une liste et si c’est dans mes prix… Parce que tes conseils sont quand même rarement dans mes prix !

Talvard. - Carlos m’achète des chevaux assez cher et, dans l’ensemble, nous nous en sommes toujours bien sortis avec ceux-là. Il y a par exemple Marathon Man, le So You Think, que tu as bien vendu ensuite… Princess Charm aussi. Il a quand même fait beaucoup d’argent sur mon dos (rires) ! Et la dernière, c’est La Parisienne : il me l’a achetée 65.000 € et l’a revendue un peu plus cher !

Lerner. - La Parisienne était une très belle pouliche, avec du cadre. Je l’ai achetée pour un prix assez raisonnable, considérant son physique.

Talvard. - Quand Carlos l’a achetée, je lui ai dit que, si j’en avais une dans la génération pour courir le Prix de Diane, ce serait elle. Et j’y crois depuis qu’elle est engagée. Yearling, elle se déplaçait très bien, c’est une vraie pouliche de course. Et si elle peut surfer sur la vague Zarak, ce serait très bien. J’avais demandé à Georges Rimaud de venir la voir, il l’avait trouvée très belle. Elle n’a pas un immense pedigree. Il faut les deux même si, pour moi, le modèle est capital.

Lerner. - Moi, je regarde le modèle. Le pedigree, ce n’est pas que je m’en fous mais cela vient après. Aller au Cadran me permet aussi de suivre l’évolution d’un poulain.

Talvard. - Oui et surtout, nous nous parlons. Si Carlos est intéressé par un yearling, je lui dis "il est comme ci, il est comme ça…" Parfois, on se trompe. Si ce n’est même souvent, très souvent.

Votre meilleur souvenir ensemble ?

Talvard. - Pas forcément les courses… Les bonnes soirées ensemble. J’adore aller chez lui, regarder les chevaux l’après-midi, partager un bon repas. Il faudrait que l’on gagne un Gr1 ensemble pour un meilleur souvenir dans les courses.

Lerner. - Il y a beaucoup de bons souvenirs…

Votre pire souvenir ensemble ?

Talvard. - Nous nous sommes engueulés une fois… Je crois que cela l’a rendu malade et moi aussi. Au bout de trois jours, je l’avais appelé car je ne supportais pas la situation. Tout est rentré dans l’ordre.

Lerner. - La force de l’amitié est que, quand on a quelque chose à se dire, on ne se gêne pas, que ce soit très fort ou non.

La principale qualité de l’autre ?

Talvard. - Sa gentillesse et son honnêteté. Surtout sa gentillesse. Il est capable de faire beaucoup d’efforts pour faire plaisir.

Lerner. - Il est toujours là, pour tout.

Le pire défaut de l’autre ?

Talvard. – Il va au bout de ses rêves… quoi que cela coûte.

Lerner. - Le banquier, c’est moi !

Talvard. - J’essaye de faire très attention dans ma gestion alors que Carlos fonctionne au coup de cœur. Et après, il va voir le banquier !

Lerner. – Le défaut de Pierre est qu’il travaille trop. Il ne sait pas prendre de bon temps pour lui. Il n’a jamais pris de vacances, il n’a jamais le temps. Si on a un bon cheval qui court mal, il nous dit qu’il faut travailler plus.

Talvard. - Cela va venir, les vacances… Mais c’est une question d’organisation, je ne peux pas partir comme cela. Cela étant dit, j’aimerais bien aller… en Argentine !

Pourquoi les éleveurs et les entraîneurs ont intérêt à travailler ensemble

- Les grands éleveurs – souvent grands propriétaires – travaillent souvent avec les mêmes entraîneurs, qui s’occupent de développer les souches. Les haras d’une moindre taille et les vendeurs gagnent à s’inspirer de la méthode : tisser des liens de confiance et dialoguer avec un ou des entraîneurs peut donner quelques indications sur les croisements à venir.

- Être proche des éleveurs, pour un entraîneur ou même un propriétaire, est un atout pour acheter : qui d’autre que l’éleveur pour mieux vous renseigner sur l’évolution d’un poulain ?

- Ensemble, on est toujours plus fort… L’éleveur et l’entraîneur peuvent aussi s’aider à sortir de leur "zone de confort", n’ayant pas toujours les mêmes intérêts et obligations puisque l’un doit vendre et l’autre acheter. S’appuyer l’un sur l’autre est une force et tout le monde peut être gagnant : l’entraîneur en achetant en confiance et l’éleveur en sachant que ses élèves seront bien exploités… Voire en gardant un "bout" pour se faire plaisir quand cela est possible. Les courses sont aussi du partage !