LE JOCKEY CLUB  MÉRITE SA COTE D’AMOUR

Courses / 17.06.2022

LE JOCKEY CLUB MÉRITE SA COTE D’AMOUR

Par Adrien Cugnasse

Tout le monde sent bien que le Jockey Club, grâce à sa nouvelle distance, séduit les étalonniers et les éleveurs de l’Europe entière. Un signe ne trompe pas : dans les publications hippiques en langue anglaise, on voit de plus en plus souvent fleurir à son sujet l’expression magique stallion making race*. Au-delà du feeling et des compliments venus de l’étranger, le Jockey Club nouvelle formule produit-il réellement de meilleurs étalons que le Derby d’Epsom ou le Derby d’Irlande ? La réponse est positive.

* Course qui « fait » les étalons.

2005-2021 : le jumelé gagnant de Chantilly fait jeu égal avec celui d’Epsom

Course/Étalons                Au haras                Stars                         Belles réussites

Jockey Club                    16                           3 (18,75%)                4 (25%)

Derby d’Epsom               20                           2 (10%)                    5 (25%)

Derby d’Irlande               23                           1 (4%)                      3 (13%)

Échantillon : chevaux entrés au haras, ayant terminé premier ou deuxième de l’un des trois plus grands derbies européens (France, Angleterre, Irlande) entre 2005 et 2021. Dans ce tableau :

  • une « star » est un étalon dont la saillie dépasse 50.000 € (ici : Shamardal, Lope de Vega, Camelot, Le Havre et Sea the Stars) ;
  • Une « belle réussite » est un étalon dont la saillie dépasse 10.000 € ou qui a plus de 10% de black-types/partants – avec au moins deux générations de 3ans en piste.

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Tout avait si bien commencé…

Pour paraphraser un écrivain célèbre : une belle histoire est une histoire qui commence bien et se termine bien ! Comme un symbole, la première édition du Jockey Club sur 2.100m a été remportée par Shamardal (Giant’s Causeway). Un très grand sire. Et Lope de Vega (Shamardal), son meilleur fils, a rapidement suivi le même cursus – en piste et au haras. Et juste avant ce dernier, Le Havre (Noverre) allait sonner le réveil du parc d’étalons français… 

Les trois chevaux sont les trois « stars » de notre tableau, qui montre que le Jockey Club nouvelle formule fait mieux que le Derby d’Epsom… alors que l’ancienne formule (sur 2.400m) vieillissait mal, comme l’illustre cette statistique : sur les trente mâles ayant terminé dans les trois premiers des dix dernières éditions du Jockey Club sur 2.400m, un seul (Montjeu) a réussi à s’imposer sur le marché du plat !

… et tout se poursuit si bien !

Tout porte à croire que le Derby français va poursuivre sur sa lancée, méritant plus que jamais que l’image de stallion making race lui soit de plus en plus souvent associée. Pourquoi cette confiance ? D’une part parce que le podium du Jockey Club vient de sortir plusieurs jeunes sires prometteurs (Almanzor, Zarak, The Grey Gatsby…) qui ont une vraie chance d’intégrer la catégorie « Star » ou au moins celle des « Belles réussites » dès l’an prochain. D’autre part parce que si l’on se penche sur le prix de saillie des étalons en première année, on constate que les six derniers chevaux à l’arrivée du Jockey Club (le 1er et le 2e de chacune des trois dernières éditions) sont entrés au haras à une moyenne de 27.900 €. Trois ont débuté à plus de 30.000 € et les six sont au-delà des 10.000 €. La preuve de la cote d’amour dont jouit la course…

En comparaison, cette même moyenne tombe à 6.500 € pour les six d’Epsom, dont aucun n’est à plus de 30.000 € et seulement deux ont débuté à plus de 10.000 €. Ils n’auront donc probablement pas les mêmes chances que ceux sacrés à Chantilly.

Quant aux jeunes sires passés par le Curragh, leur moyenne est de 8.400 € et un seul dépasse la barre des 10.000 €.

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John O’Connor : « Les gagnants de toute première qualité, quelle que soit la distance de leur Derby, peuvent devenir de bons étalons »

Qui est mieux placé que le patron de Ballylinch Stud pour nous parler du nouveau Jockey Club ? Son haras a en effet bâti sa réussite récente sur des vainqueurs du classique français comme Lope de Vega et New Bay.

« Commercialement, les chevaux de distance intermédiaire sont plus difficiles à promouvoir. Si je me place du point de vue d’un étalonnier – au-delà des questions purement sportives donc –, le passage du Jockey Club sur 2.100m a été bénéfique… Et la nouvelle version a coïncidé avec la victoire de plusieurs chevaux de grand talent. À ce stade, c’est l’une des bonnes courses de distance intermédiaire pour sortir des étalons européens. La passerelle est logique depuis la Poule. Or le fait d’avoir des performances de haut vol sur le mile est ensuite un grand plus sur le marché de l’étalonnage. »

Beaucoup de stars dans le French Derby

« Tout a bien commencé avec Shamardal devançant Hurricane Run. Deux chevaux qui ont bien produit au haras. Puis Lope de Vega a pris une ampleur internationale. Aujourd’hui New Bay s’affirme comme l’un des meilleurs sires d’Europe, avec notamment des statistiques très solides. Notre espoir, c’est qu’il devienne le nouveau Lope de Vega. Sa jumenterie ne cesse de s’améliorer et cela devrait l’aider à continuer à progresser.

Le Havre a lui aussi bien réussi. Si vous héritez d’un numéro à l’extérieur, c’est très difficile de gagner la Poule. Surtout s’il y a beaucoup de partants. Mais Lope de Vega avait quand même gagné. C’est le signe d’un très bon cheval. Lors de son arrivée au haras, la lignée de Shamardal n’avait pas encore levé tous les doutes la concernant. Mais les éleveurs irlandais ont su apprécier son côté athlétique et sa locomotion de félin. Il a fait le shuttle et a sailli des books de taille conséquente dès le départ dans les deux hémisphères. »

N'enterrons pas le Derby d’Epsom trop vite

« Il ne faut pas pour autant condamner les Derby sur 2.400m. Souvenez-vous de Galileo et de Darshaan. Les gagnants de toute première qualité, quelle que soit la distance de leur Derby, peuvent devenir de bons étalons. Mais il y a effectivement une tendance réelle en faveur du Jockey Club. Pour un haras indépendant comme le nôtre, la possibilité d’acheter un gagnant classique dépend de qui sont ses propriétaires. Les gagnants de Derby d’Epsom, une épreuve dominée par les grands éleveurs propriétaires ayant une grosse activité d’étalonnage, ont logiquement rarement été sur le marché ces dernières années. Les lauréats du Jockey Club ont en revanche été plus souvent accessibles car ils appartenaient à des personnes qui n’avaient pas forcément systématiquement leur propre base d’étalonnage… »

Hermine Bastide : « Sottsass et St Mark’s Basilica sont très demandés »

Photo 4 (vignette) : Hermine Bastide. (Crédit Scoopdyga)

Coolmore a frappé un grand coup en rentrant deux des derniers lauréats du Jockey Club. Hermine Bastide, représentante pour la France, en explique les enjeux : « Le Jockey Club est depuis longtemps une course qui fait les étalons. Caerleon l’a remporté en 1983, l’année suivante Darshaan a gagné devant Sadler’s Wells et Rainbow Quest. Le vainqueur de 1999 n’est autre que Montjeu. Trois des six premiers gagnants sur 2.100m ont été Shamardal, Le Havre et Lope de Vega : le terme de stallion making race est plus approprié que jamais !

Comme Sottsass et St Mark’s Basilica, Galileo et Montjeu étaient les meilleurs 3ans de leur générationrespectives. Cependant, je pense que l’influence de Siyouni en termes de vitesse est vraiment évidente quand on regarde Sottsass et St Mark’s. Beaucoup de gens s’accordent pour dire qu’ils ont un supplément de cette qualité. Sottsass et St Mark’s Basilica ont été extrêmement populaires depuis leur arrivée au haras. Sottsass a attiré un très bon premier book de juments avec un soutien particulièrement fort de son propriétaire, Peter Brant. Il va en faire courir un grand nombre. Ses premiers poulains ont été extrêmement bien accueillis, il couvre donc un book de taille similaire cette saison. Le premier book de St Mark’s Basilica c’est un peu le who’s who des meilleures juments de course et des meilleures poulinières d’Europe, et même au-delà. Il a toutes les chances de faire des débuts fantastiques au haras. »

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Un bon étalon, c’est quoi ?

Chaque éleveur a sa propre idée sur la question. Pour certains, c’est un sire dont les produits se vendent bien. Pour d’autres, c’est celui qui donne 10 gagnants par semaine, de Zonza à Newmarket. Et si l’on voulait ajouter encore un peu de subjectivité à tout cela, il faudrait pondérer le rôle joué par les juments saillies et par les entraîneurs en charge des produits.

Dans notre étude, nous qualifions de « stars » au haras les étalons qui dépassent (ou ont dépassé) un prix de saillie de 50.000 € : c’est le cas de Shamardal, Lope de Vega et Le Havre. En 2022, seuls 18 sires sont proposés au-delà de ce tarif en Europe : c’est vraiment l’élite. Nous considérons comme une « belle réussite » au haras un cheval qui saillit à plus de 10.000 € – ou qui a plus de 10 % de black-types par partants – avec au moins deux générations de 3ans en piste. Actuellement, en France, à peine une petite quinzaine d’étalons officient à 10.000 € ou plus.

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Mon analyse

On court des classiques pour façonner des reproducteurs. Mais il faut avouer que la différence de qualité des chevaux à l’entraînement en France et outre-Manche ne cesse de se creuser. Or produire des chevaux de 2.400m au mois de juin de leurs 3ans, c’est le sport de l’élite, celui des riches parmi les riches. Et on voit bien que, lors du Derby d’Epsom, Ballydoyle et Goldolphin sont intouchables sur les dernières décennies. En France, nous avons deux à trois fois moins de chevaux à l’entraînement que les Anglo-Irlandais. Et même si notre pays peut s’enorgueillir de plusieurs belles casaques historiques, la quantité d’espoirs classiques n’est en rien comparable avec ce qui existe de l’autre côté du Channel, que ce soit sur 2.400m, sur 2.100m ou encore sur 1.600m : peu importe la distance. Soyons réalistes, nous ne boxons plus dans la même catégorie et ce depuis longtemps. Le raccourcissement du Derby français a permis d’obtenir une plus grande diversité de propriétaires sur le podium de notre classique, en ouvrant la porte à des milers. Le risque, pour nous, était de connaître le destin du Derby Irlandais ou du Derby allemand. Deux Grs1 dont les gagnants ont de plus en plus de mal à trouver leur place au haras en plat. Souvent, pour eux, ce sont directement les juments d’obstacle (et c’est bien dommage d’ailleurs). De nos jours, pour qu’on donne sa chance à un cheval de 2.400m à 3ans, il faut qu’il soit du calibre de Camelot ou Sea the Stars. Des stars en piste donc. Ce que le Jockey Club sur 2.400m n’arrivait plus trop à attirer.

Et l’Arc ?

Le grand argument des défenseurs du Jockey Club sur 2.400m, c’est le manque de performance dans l’Arc de ceux passés par la version sur 2.100m. Depuis dix ans, pas moins de neuf chevaux passés par le podium de Chantilly sont montés sur celui de Longchamp et deux ont gagné (à 4ans). Le podium du Derby allemand est apparu deux fois dans les trois premiers en octobre. Tout comme Epsom et celui du Curragh ! À défaut de sélectionner autant la tenue que par le passé, le Jockey Club sur 2.100m n’est donc pas une étape rédhibitoire pour briller dans l’Arc.

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Quelle distance produit l’élite des étalons ?

Bryan Mayoh est un ancien chercheur de l’université d’Oxford. Féru de statistiques, il a décidé de pousser la base de données du Racing Post dans ses retranchements ! À la fin du mois de janvier 2020, il a d’ailleurs publié un article très ambitieux dans le quotidien britannique : « Est-il réellement possible de prédire quel étalon va réussir en plat ? » Tous les éleveurs cherchent à deviner, parmi les nombreux débutants qui débarquent tous les ans au haras en Europe, lesquels vont devenir les futurs Galileo (Sadler’s Wells) et Dubawi (Dubai Millennium). Mais, comme tout le monde le sait, il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus… La question posée par Bryan Mayoh est la suivante : « Existe-t-il des points communs entre ces nouveaux étalons qui permettent de détecter plus tôt les futurs bons reproducteurs ? » Son étude se base sur les ratings de la production de 505 sires ayant fait la monte outre-Manche, et ayant eu 50 partants ou plus. Ne sont pris en compte que les chevaux ayant eu au moins trois générations en piste en 2019. Personne ne sera surpris de trouver dans le top 5 %, selon son classement – par les ratings de leur descendance –, les grands noms du stud-book (Frankel, Galileo, Dubawi, Sea the Stars, Sadler’s Wells, Danehill, Dancing Brave, Darshaan, Machiavellian, Rainbow Quest, Montjeu, Shamardal, Pivotal, Lope de Vega, New Approach, Invincible Spirit…). Comme il le démontre dans le tableau ci-dessous Bryan Mayoh annonce la chose suivante : les chevaux de distance intermédiaire obtiennent le meilleur taux de réussite parmi l’élite des reproducteurs, suivis par les milers et enfin les sprinters.

Profil des étalons ayant réussi au haras

Meilleure distance de performance de l’étalon

1.000m/1.200m

1.400m/1.800m

2.000m ou plus

Nbre total d’étalons

163

267

125

Nbre d’étalons dans le top 5 %

5 (3,1 %)

10 (3,7 %)

12 (9,6 %)

Nbre d’étalons dans le top 10 %

9 (5,5 %)

21 (7,9 %)

25 (20 %)

Nbre d’étalons dans le top 25 %

26 (16 %)

58 (21,7 %)

54 (43,2 %)

En fin de compte, qu’est-ce qui est le plus déterminant ?

Bryan Mayoh va ensuite plus loin et pose une deuxième question : « Quel est l’impact de la réussite en course sur la performance au haras ? » Sans surprise, les chevaux ayant un rating Timeform de 130 ou plus ont sept fois plus de chances de réussir au haras (et d’intégrer le top 2 % des étalons) que ceux ayant un rating compris entre 125 et 129. Et 12 fois plus que ceux ayant décroché un rating entre 120 et 124. Enfin Bryan Mayoh pose une troisième question : « Existe-t-il des facteurs statistiquement plus efficaces que la distance de performance pour trouver un futur top-sire ? » Selon ses calculs, les deux éléments les plus importants sont, dans l’ordre : le rating de l’étalon, suivi par le fait que le père de père soit lui-même un grand reproducteur !