Le public, la clé (article)

Courses / 30.06.2022

Le public, la clé (article)

Profitons de cette période où Ascot et le Diane se sont succédé pour dresser un rapide état des lieux du galop français. Voici celui qui nous vient, en une phrase : dans son duel à distance avec son référent anglais, la France perd sur deux tableaux – sur la piste et dans les tribunes – et gagne sur un tableau – les allocations*. Nos résultats sportifs sont moins bons depuis quelques années, tout comme l’est l’affluence sur nos hippodromes lors de la plupart des grandes épreuves (Diane et Arc exceptés... mais les deux sont également en repli). Comme un symbole, nous venons d’ailleurs d’abandonner notre Diane aux Anglais et les tribunes du Diane étaient moins garnies que celles d’Ascot – écart d’autant plus spectaculaire que nos voisins remplissent leur hippodrome cinq fois dans la semaine, contre un seul chez nous.

En apparence, les deux sujets sont différents. Quel lien y aurait-il, en effet, entre la compétitivité sportive et la capacité à faire venir du monde aux courses ? Eh bien précisément, il nous semble que les deux ont un puissant rapport de cause à effet, ce qui nous incite à formuler la double affirmation suivante : un événement n’est "grand" que lorsqu’il attire la foule ; et c’est la foule qui crée les champions (nous soulignons le mot "et" pour insister sur le fait que ces deux vérités sont fortement liées).

Prenons les choses dans l’ordre. Il serait tentant de penser qu’un événement hippique (ou tout événement sportif) est grand parce qu’il réunit les meilleurs chevaux, mais c’est faux – ou du moins insuffisant. Ce qui rend un événement grand, c’est la foule. Posez la question à deux personnes. La première aurait assisté à un Gr1 sur un hippodrome vide et la seconde à un Gr1 sur un hippodrome noir de monde. Laquelle vous dirait spontanément avoir assisté à un "grand" événement ? (Et laquelle aura le plus envie de revenir aux courses ?)

On touche là à la manière dont le public – que l’on parle du grand public ou de celui des acteurs des courses – définit un grand événement. Ce que le public vient chercher, quand il fait l’effort de se déplacer et renonce à suivre une réunion devant sa télévision, c’est une expérience, une ambiance, une communion – beaucoup plus qu’une pure affiche sportive. C’est bien cela qui fonde, dans l’esprit et dans le cœur du spectateur, le sentiment d’avoir assisté à un grand événement. Et c’est cela qui lui donne envie de venir aux courses.

Le problème, si l’on veut que cette communion ait lieu, c’est qu’il faut du monde sur l’hippodrome. Or pour qu’il y ait du monde, il faut que le public 1) en soit informé et 2) pense, en amont, qu’il va y vivre une expérience à part – en tout cas supérieure à une émotion télévisuelle. Tant que nous ne referons pas plus d’efforts pour faire venir plus souvent un minimum de monde aux courses, nous ne créerons aucune spirale positive susceptible de faire venir durablement plus de monde et plus souvent...

Deuxième point : nous affirmions plus haut que c’est la foule qui crée les champions. Cela peut sembler étrange, car ce ne sont pas les spectateurs qui font naître un bon cheval. Et pourtant, c’est bien la foule qui crée les champions, qui donne envie d’en faire naître, qui donne envie d’en acheter, qui donne envie d’en entraîner, etc. Pourquoi ? Parce que la clé de l’investissement, pour un propriétaire, c’est d’avoir l’opportunité de triompher devant des tribunes pleines. Une personne riche investit dans les meilleurs yearlings (ou achète un club de foot) pour être au centre de la vibration de milliers de personnes. Répétons-le, d’une autre manière : le gagnant d’un simple handicap disputé le jour du Diane va vivre quelque chose de beaucoup plus fort que le gagnant d’un Gr3 en semaine devant cent personnes.

On achète un cheval pour s’offrir la joie de gagner une course devant une tribune bondée ; et c’est pour cette raison que des gens riches acceptent de payer un cheval plus cher : parce qu’ils veulent des partants les jours de grandes courses, où les tribunes sont censées être bondées. À l’inverse, s’ils pensent que les tribunes seront peu remplies (même un jour de Poules ou de Jockey Club), pourquoi chercheraient-ils à acheter le meilleur cheval et/ou surtout pourquoi le mettraient-ils à l’entraînement en France, au risque de gagner devant des tribunes mal garnies ? Notre problème de compétitivité (et de profondeur du propriétariat) est donc directement lié à notre problème d’affluence sur les hippodromes.

On achète les meilleurs chevaux (et en les achetant, on incite les éleveurs à les faire naître et les entraîneurs à les pousser à leur maximum) parce que l’on veut briller devant des dizaines de milliers de personnes venues acclamer votre champion – et vous acclamer. Le ressort, c’est ça. L’argent ne vient qu’en second. Vous en doutez ? Prenons l’exemple du Diane. S’il n’était question que d’argent, pourquoi un milliardaire comme Peter Brant, qui a le choix entre des multitudes de façons d’occuper son temps, entre des multitudes d’investissements, de loisirs et d’émotions, aurait-il fait l’effort de traverser l’Atlantique pour venir voir sa pouliche Yukata dans le Diane ? Il n’a pas besoin d’argent ; ce qu’il vient chercher, c’est l’émotion d’une victoire devant une foule nombreuse.

La conclusion devient évidente : une des causes de la baisse de compétitivité de la France (et de la profondeur du propriétariat), sur le plan sportif, est sa difficulté à rassembler des foules nombreuses lors des grands événements. Si nous voulons à nouveau défier les meilleurs chevaux anglais et irlandais, nous devons d’abord remplir nos hippodromes plus de deux fois par an, ce qui donnera envie aux plus gros investisseurs de faire entraîner/courir sur notre sol. Pourquoi croyez-vous que tant de grands propriétaires internationaux – qui possèdent statistiquement les meilleurs chevaux – placent leurs protégés chez des entraîneurs anglais ? Parce qu’ils préfèrent gagner le Derby ou les Coronation devant une foule en liesse. Parce que là-bas, ils seront payés de leurs investissements dans une autre monnaie que la livre sterling ou l’euro.

Alors maintenant, comment fait-on pour avoir plus souvent du monde aux courses ? Comment fait-on pour renouer avec l’époque où il fallait faire une heure d’embouteillage sur les quais de Seine pour assister à un simple dimanche à Longchamp – cette même longue époque où les Mathet, Head, Boutin, etc., rayonnaient sur la scène européenne** ? Le sujet est difficile. Il y a des choses évidentes comme le budget de promotion de l’événement, sa médiatisation et la qualité de l’accueil sur site.

Tout cela est vrai mais en complément, un acteur des courses croisé à Chantilly le jour du Diane nous a fait une suggestion que nous trouvons pertinente : remplir un hippodrome est autant la mission de France Galop que celle du sponsor de la journée. Selon lui, le bon deal serait d’utiliser l’argent et l’énergie du sponsor uniquement pour faire venir du monde (et pas pour gonfler les allocations). Voire que France Galop ne choisisse ses sponsors que sur ce seul critère : leur motivation et leur capacité à faire venir du monde aux courses.

On se souvient que c’est ce qui a assuré, pendant de longues années, le succès du Prix de Diane Hermès. Le sellier faisait en effet massivement la promotion de l’événement auprès de ses clients du monde entier, en les invitant par milliers à Chantilly. Et le reste du public suivait, heureux d’emboîter le pas des élégants invités de la prestigieuse maison du 24 faubourg Saint-Honoré. Sans parler des efforts faits par Hermès au niveau du réceptif, avec son village de tentes à la pelouse, toutes plus luxueuses les unes que les autres... Sans leur jeter la pierre, car celle-ci se trouve en partie dans le jardin de France Galop, ce n’est plus le cas aujourd’hui, avec aucun des sponsors actuels (pour des raisons différentes).

Nous savons que ce sujet de la compétitivité préoccupe légitimement France Galop. Tout comme la société-mère est préoccupée de la baisse très significative du nombre de chevaux à l’entraînement, malgré les 20 M€ supplémentaires injectés en allocations cette année. Eh bien il nous semble, une fois de plus, que les deux sujets (qualité et quantité) sont liés, en ceci que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Nous avons beaucoup parlé ici des courses les plus prestigieuses, disputées lors des plus grandes réunions, en affirmant que le manque de public ces jours-là pesait sur notre compétitivité. Il en est de même sur le plan quantitatif : le nombre de chevaux à l’entraînement ne baisse pas seulement parce que les coûts d’entraînement ont augmenté ; il baisse aussi – surtout ? – parce que le ressort principal de l’investissement est le plaisir de courir/gagner devant des tribunes garnies – même dans la plus petite épreuve, même en semaine, même sur le plus modeste hippodrome. Le nombre de chevaux à l’entraînement baisse parce que même le plus petit propriétaire veut sa part d’émotion et de gloire, sa part de plaisir et qu’il ne l’a pas/plus. Il veut ce mélange inédit entre le quart d’heure de célébrité cher à Andy Warhol et un moment de partage fort avec ses proches – outre la joie de gagner et le fait de toucher une allocation. Lui non plus ne fait pas de son investissement une seule affaire d’argent. Et c’est parce que cela ne l’amuse pas/plus de courir dans l’anonymat qu’il cesse d’investir (ou qu’il ralentit ses investissements).

Vous voulez de meilleurs chevaux ? Vous voulez plus de chevaux ? Vous voulez rendre sa profondeur au propriétariat ? La recette est la même. Qu’il y ait du monde aux courses ! Partout et – au moins – les week-ends. On ne fera pas revenir les propriétaires à l’écurie si on ne remplit pas les tribunes d’abord.

Nous serions tentés d’ajouter que la quantité de chevaux pourra aussi contribuer à améliorer leur qualité globale. Notamment parce que dans notre sport, la foudre tombe parfois en des lieux inattendus. Le champion peut naître un peu partout (même s’il naît plus souvent dans les meilleurs courants de sang). Plus on fait naître de chevaux (regardez l’exemple irlandais), plus on a de chances de sortir des bons chevaux. S’il n’y a plus de "petit investisseur" pour payer les frais d’entraînement d’un futur Saônois, on aura un bon cheval de moins à opposer aux Anglais et aux Irlandais.

Les seuls propriétaires dont le ressort est différent, ce sont les propriétaires professionnels. Eux courent pour l’argent. Ne ne leur faisons aucun reproche. Ils n’ont pas le choix. Et surtout : ils ne sont pas les responsables/coupables de la situation actuelle. C’est même l’inverse. L’évolution récente du propriétariat en France (de plus en plus professionnel, de moins en moins "pur plaisir") est la conséquence et non la cause de nos maux : ce n’est pas parce qu’il y a plus d’acteurs professionnels que les choses vont moins bien, c’est parce qu’elles vont moins bien (moins de monde en tribunes) qu’il y a moins d’acteurs "amateurs" et plus de professionnels.

Au passage, nous ne sommes pas loin de penser que cet entre-soi ne fait qu’éloigner le grand public et vider encore un peu plus nos tribunes.

Enfin, peut-être faudrait-il ajouter que nous avons depuis des années poussé un modèle 100 % PMU, où notre priorité stratégique a été de remplir les points de vente de paris et non les tribunes de nos champs de courses. C’est cela que nous payons aujourd’hui, même si tout le monde est très heureux que le chiffre d’affaires des opérateurs soit solide.

Pour finir, rappelons que remplir nos hippodromes est également un investissement pour l’avenir, car en faisant venir du monde – jeune ou moins jeune – aux courses, on met une petite graine qui ne demandera qu’à grandir. L’expérience du champ de courses est le vecteur numéro 1 de la transmission et le vecteur numéro 1 de recrutement de futurs propriétaires, éleveurs, entraîneurs ou jockeys.

Remarquons aussi que lorsque France Galop et les sociétés régionales prennent des initiatives pour garnir leurs tribunes, comme la société-mère l’a fait en inventant les Jeuxdi de Longchamp, ça fonctionne ! (Et je suis certain que parmi ces jeunes, certains deviendront un jour propriétaires.) La clé, c’est le public ; mais la clé aussi, c’est de multiplier les initiatives, en acceptant de parfois échouer. On ne juge pas négativement une entreprise à ses tentatives ratées ; en revanche, on peut la juger négativement au fait qu’elle ne multiplie pas les actions. Cela implique que France Galop sorte du "tout-allocations" (on voit que les 20 M€ supplémentaires n’ont pas permis d’augmenter le nombre de chevaux à l’entraînement), et accepte de puiser dans son budget pour investir beaucoup plus de moyens – financiers et humains – dans l’événementiel et la promotion. Ce qui demandera sans doute de puiser dans les allocations pour financer un grand plan de promotion.

* Nous parlons ici des allocations à l’année (pas de la comparaison entre les allocations distribuées à Royal Ascot et le jour du Diane), et du système vertueux de financement des courses françaises par un juste prélèvement des opérateurs de paris. Sur ce sujet (positif) des allocations, rappelons que la France, bien qu’historiquement et aujourd’hui encore ancrée à droite, a toujours été un pays social – à opposer à une Angleterre libérale. Chez nous, on encadre l’activité et on taxe le profit pour le partager. Dans les courses, cela s’appelle le PMU (et la tutelle de l’État). Notre modèle est autant un handicap qu’une vertu – quand l’argent collecté est bien redistribué. On a le droit de regretter que les pays anglosaxons pensent "sky is the limit" là où nous constatons que "state (ou tax) is the limit", mais il sera difficile de changer de paradigme. La France a raté son virage libéral il y a fort longtemps, bien qu’elle ait eu sa chance, via des penseurs ou des hommes politiques libéraux comme Bastiat, Tocqueville (deux philosophes que le monde entier nous envie), Thiers ou Napoléon III.

** Le fait qu’à la même époque, l’affluence sur les hippodromes et le niveau des chevaux français aient tous les deux été au zénith est tout sauf un hasard, évidemment.

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