Votez !

Magazine / 24.06.2022

Votez !

Dimanche, une course devrait générer environ 155 millions d’euros d’enjeux. Sans grande surprise, elle a lieu au Japon et n’ayez pas peur de son nom : Takarazuka Kinen (Gr1). Nous n’allons pas vous refaire toute l’histoire de cette course, qui est un des symboles et des exemples parfaits de la réussite des courses dans le pays : les meilleurs chevaux au départ… et les fans qui engagent !

Par Anne-Louise Échevin

Une course All-Stars

Le Takarazuka Kinen est l’une des deux courses japonaises qualifiées d’All-Stars. La seconde est l’Arima Kinen, fin décembre. Le programme japonais fonctionne quasiment à huis clos, surtout en juin : pas d’opportunité à Hongkong – où la saison des Groupes est terminée – et pour trouver d’autres Grs1, il faut voler vers un autre continent. Sur le papier, le Takarazuka Kinen doit faire le plein de partants et il le fait très souvent : 18, et certains chevaux engagés n’ayant pas les gains nécessaires pour des raisons X ou Y sont amenés à être éliminés. Or, parmi ces chevaux, certains sont adorés du public. La Japan Racing Association (JRA) leur laisse donc une chance d’être au départ. Un vote est ouvert, le public choisit son cheval préféré. Les dix chevaux en tête des votes sont automatiquement qualifiés, même s’ils n’ont pas les gains nécessaires. Évidemment, il n’y a pas d’obligation à courir !

Imaginez Docteur de Ballon dans l’Arc…

En avril 2018, Oju Chosan (Stay Gold) remporte son troisième Nakayama Grand Jump (Gr1, steeple) consécutif. Les Japonais l’adorent. Son entourage a un rêve : tenter de gagner l’Arima Kinen avec lui. Comme quasiment tous les chevaux d’obstacle japonais, Oju Chosan court en obstacle car il n’avait pas le niveau en plat… Au moins dans sa jeunesse : ce qu’il fait en obstacle impressionne et il a certainement beaucoup progressé. Oju Chosan fait son retour en plat à l’automne 2018. Il court deux courses à conditions et il les gagne. Mais ce n’est pas suffisant pour courir l’Arima Kinen : les allocations en obstacle n’entrent pas en ligne de compte dans le classement aux gains. Il sera quand même au départ et son entourage n’aura pas à attendre les partants définitifs et une éventuelle stalle vide pour réserver ses billets pour Nakayama : le public voulait voir Oju Chosan au départ et il a toujours été en bonne position dans les trois rounds du vote pour la course – la JRA publie les résultats au fur et à mesure (en trois fois) pour inciter à voter si son cheval préféré n’est pas dans le top 10. Oju Chosan est finalement arrivé en troisième position des votes du public. Il ne brillera pas dans l’Arima Kinen mais se classera honorable neuvième.

Oju Chosan est un cas particulier. En 2022, c’est Melody Lane (Orfèvre) qui est entrée dans la course grâce à ses fans et elle affrontera – de nouveau ! – son petit frère Titleholder (Duramente). Melody Lane est populaire car elle est la pocket rocket japonaise : 350 kg sur la balance ! Le cœur a ses raisons…

Un vote qui compte !

Le Takarazuka Kinen a lieu à Hanshin sur 2.200m, pour 3ans et plus. Situé fin juin, ce tournoi est le premier Groupe intergénérationnel sur 2.000m et plus de l’année et signe la fin des grandes joutes du printemps au Japon, un peu à l’image du meeting de Royal Ascot en Grande-Bretagne. Et l’Arima Kinen, fin décembre, est la finale du second semestre et de l’année. Les deux courses sont qualifiées de Grand Prix à raison : ce sont des finales de saison, deux des courses les plus importantes du calendrier japonais et ce sont sur ces courses-là que les fans ont le droit de s’exprimer depuis leur création (1956 et 1960). C’est un geste fort !

Il n’y a pas de "petits" Grs1 au Japon : le pays propose peu d’épreuves de ce niveau et les meilleurs sont obligés de s’affronter… ou de faire de longs voyages à l’étranger. Mais il est intéressant de comparer le Japon avec l’Australie (aussi isolée). Les Australiens n’hésitent pas à reproduire chez eux les concepts ayant marché dans d’autres pays. Les États-Unis proposent la Pegasus World Cup, "méga-course" financée par un ticket d’entrée exorbitant, l’Australie lance l’Everest. Le Japon possède deux Grs1 à invitations par les fans, l’Australie crée l’All-Star Mile sur le même système.

Les All-Stars et l’All-Star

L’All-Star Mile, le mile le plus richement doté au monde, n’est pas Gr1 – même s’il a le droit de le devenir. C’est aussi une course artificielle et ce n’est pas une critique : on a dit de l’Arc qu’il l’était à sa création et toute nouvelle course est finalement artificielle tant qu’elle n’a pas fait sa place dans le calendrier. La différence majeure entre l’All-Star Mile et les deux Grs1 japonais est qu’il n’est pas LA course. Il n’est pas une finale et il présente un second problème majeur : l’All-Star Mile est en concurrence avec des Grs1 de la région de Sydney mais aussi de Melbourne. Les autorités australiennes changent même la date de l’Australian Cup (Gr1, 2.000m) à partir de 2023 car elle s’est fait manger par sa copine. Mais, au moins pour le moment, la course ne tient que par son allocation de cinq millions de dollars australiens. Et la Pegasus a bien montré la fragilité de ce type d’épreuves.

Il faut féliciter l’Australie de tenter l’expérience. On regrettera qu’elle ne soit pas allée au bout du concept, qui aurait été de mettre en place le système de vote sur une épreuve pouvant être considérée comme une vraie finale et donc déjà existante, dans un calendrier extrêmement embouteillé (72 Grs1 en Australie).

3 % de participation… pour 350 millions d’enjeux

Tentons une comparaison entre les votes du Takarazuka Kinen et de l’All-Star Mile. Le Takarazuka 2022 enregistre plus de 2.230.000 votes. L’All-Star Mile 2022 en a eu 135.000. Si vous pondérez en fonction de la population, l’écart est moins impressionnant : 1,5 % de la population japonaise a voté pour le Takarazuka Kinen – pour l’Arima Kinen, on est plutôt autour des 2,5 à 3 % – et 0,5 % de la population australienne a voté pour l’All-Star Mile. Il ne va pas forcément toucher beaucoup en dehors des courses car ce sont surtout les entourages des (co)propriétaires qui votent. Mais c’est la force de l’Australie : les écuries de groupe et la multipropriété.

Quand on regarde ces chiffres, le système de vote paraît n’être qu’un simple gadget : 1,5 %, c’est beaucoup d’absention. Peut-être, mais ce gadget a le mérite d’exister et de dire aux passionnés de courses que leur avis compte. Du côté du Japon, c’est un système parmi de nombreux autres pour créer des passionnés de courses : le merchandising JRA peut paraître gadget, comme leur alliance avec des franchises de jeux vidéo, des cafés uniquement pour les femmes sur les hippodromes avec le merchandising qui va avec (la marque Umajo), etc. Mais si vous additionnez tous ces gadgets, vous obtenez des armes de communication et de promotion incroyables. La JRA veut trouver des fans. S’il y a des fans, il y aura forcément des parieurs en devenir parmi eux. L’Arima Kinen est la course "all-stars/invitation" enregistrant le plus de votes dans le monde (plus de 3 millions). Elle est aussi la course enregistrant le plus d’enjeux dans le monde : près de 350 millions d’euros. Il doit y avoir, dans tous ces gadgets, quelque chose qui marche !