CHAMPS LIBRES : Les courses françaises sont un peu… blasées

Autres informations / 01.07.2022

CHAMPS LIBRES : Les courses françaises sont un peu… blasées

CHAMPS LIBRES

Les courses françaises sont un peu… blasées

Par Peter Brauer

Journaliste et courtier allemand (Panorama Bloodstock). Ancien poète-parole du Direktorium (le "France Galop" allemand). Propriétaire et éleveur depuis de nombreuses années, et grand observateur des courses européennes.

« Je me rends sur les hippodromes français depuis l’Arc 1974 et j’y ai gagné quelques courses comme propriétaire. Les arguments que vous exposez dans votre éditorial "Le public, la clé" sont exacts – même si la France et l’Angleterre sont deux pays très différents, en ce qui concerne les courses et les paris. Mais je souhaiterais attirer votre attention sur quelques aspects supplémentaires d’importance.

Tout d’abord, je tiens à préciser que j’adore les aspects positifs des courses françaises tout autant que les aspects positifs des courses en Grande-Bretagne et des grandes courses en Allemagne. Ma seule réserve est que le monde des courses françaises m’a toujours paru quelque peu "blasé" et manquant de vision (à l’exception de Jean et de Louis Romanet qui ont toujours regardé ce qui se pratiquait à l’étranger et ont compris ce qu’étaient les courses dans le monde entier, étant capables de les analyser).

Et avant que je ne vous livre mon point de vue, je vous remercie de l’accepter et de m’autoriser à prendre la parole en tant qu’étranger !

1/ Une chose qui manque, dans votre article, c’est la qualité des moments que l’on peut passer sur un hippodrome français… Vous, les Français, êtes des connaisseurs inégalés de la gastronomie. Et pourtant, on est totalement frustré quand on va aux courses ! Quel paradoxe que la restauration des hippodromes au pays de la bonne chère !

Certes, il y a parfois de très bons restaurants panoramiques, mais tout le monde ne désire pas se retrouver assis pendant une heure ou plus. Aller aux courses veut dire bouger : au rond de présentation, au guichet, à un endroit où l’on peut prendre un verre, etc. France Galop et beaucoup d’hippodromes n’ont JAMAIS compris l’importance de proposer aux visiteurs de la nourriture et des boissons de qualité et à prix raisonnable.

Au sujet de la nourriture, la situation n’est pas plus enviable en Grande-Bretagne, mais les Anglais ne sont pas amateurs de bonne chère comme les Français et on peut au moins trouver une bonne bière fraîche à chaque coin d’un hippodrome.

Enfin, en Allemagne, c’est le paradis comparé à l’offre sans intérêt proposée en France, avec d’excellents fast-foods à prix raisonnable sur beaucoup d’hippodromes. Si vous en avez l’occasion, allez à Berlin-Hoppegarten : vous n’en croirez pas vos yeux ! C’est superbe. Copiez la recette berlinoise en France et vous ferez la joie des spectateurs présents.

2/ L’autre gros problème, en France, c’est la lenteur des rapports PMU. Ils mettent une éternité à arriver et, régulièrement, ils ne sont même pas correctement annoncés par le speaker. Un tel "blasphème contre la religion du pari" serait impossible en Angleterre !

Parier n’est vraiment pas amusant s’il faut attendre et encore attendre… Les spectateurs veulent empocher leurs gains, célébrer avec un verre et réinvestir leurs gains dans un nouveau pari. Le PMU devrait payer plus vite mais ce n’est pas le cas. Après la pesée, il faut encore attendre de longues minutes pour des raisons de forme sans importance*. Mais il est certain que les gains sont reversés tardivement par rapport aux autres pays. Je suis certain que cela coûte des millions d’enjeux et que le public y perd du fun et de l’élan.

3/ Je suis stupéfait de constater que presque tous les médias français ignorent les courses et ne sont pas prêts à s’y intéresser. Certains publient seulement les résultats du Quinté (sont-ils payés pour cela ?), souvent un handicap de petite catégorie, et n’ont aucune envie de parler du Gr1 du jour. Comment concevoir que le public dépense chaque année 9 milliards et que l’on traite si misérablement sa passion ? Cela me choque ! La couverture des médias généralistes devrait être proportionnelle aux enjeux.

Sur ce plan, l’Allemagne d’aujourd’hui ne fait guère mieux. Mais cela s’explique puisque nous jouons 300 fois moins (30 M€).

(Une anecdote. Quand Acatenango a gagné le Grand Prix de Saint-Cloud, sa victoire a fait le buzz en Allemagne et la grande chaîne ZDF a voulu diffuser les images de l’épreuve. Elle a demandé au diffuseur français la grande course du 6 juillet 1986… qui n’a pas envoyé la vidéo du Gr1, mais du Tiercé ! ZDF, qui ne connaissait rien aux courses, n’a pas détecté l’erreur et l’a diffusée.)

Mon impression de toujours, c’est que France Galop ne consacre pas beaucoup de moyens aux relations avec la presse. Je ne vise personne en particulier ni une période en particulier. Pour moi, cela a toujours été comme ça, quelles que soient les équipes.

Pendant la période où j’ai été chargé des relations presse pour la société mère allemande, on attendait bien plus de moi. Et à chaque fois que j’ai eu besoin de quelque chose en France, je n’ai jamais senti le département de France Galop efficace et prêt à aider. Ayant rencontré Louis Romanet à plusieurs reprises, je dois dire qu’il m’était plus simple de l’appeler, mais je ne pense pas qu’un journaliste lambda d’un média généraliste puisse être dans cette situation.

En principe, l’Institution – sociétés mères et PMU – devrait demander au public ce qu’il désire et le faire. Pour une raison que j’ignore, ils font souvent… le contraire. Ils font ce qu’ils estiment être la bonne chose à faire, sans tenir compte de leur clientèle. C’est un tort ! Je me souviens des millions jetés par la fenêtre lors des Epiq Series – qui ne répondaient aucunement au moindre désir du public. Idem (dans le sens inverse) : le PMU a massacré sa tirelire millionnaire, alors que les clients la voulaient ! (Je note que, de tout temps, le PMU a imposé ses vues à ses clients ; au lieu de leur poser des questions et de prendre leurs réponses en compte.)

Les courses françaises sont, depuis longtemps, un peu "blasées".

Par certains côtés, c’est logique : la France a une structure et un système de paris performants, des courses de qualité bien disséminées sur des hippodromes de bonne facture, un bel élevage. Mais de l’autre côté, ces réussites semblent leur interdire de reconnaître la moindre chose négative, de faire leur mea culpa, d’agir, de changer des choses, de mieux médiatiser leur sport, d’avoir plus d’influence politique, etc. Bref : les courses françaises se reposent sur leurs lauriers et c’est dommage pour qui, comme moi, les aime !

* Note de la rédaction : Là, Peter Brauer est un peu "injuste", car les choses sont ainsi culturellement : en Angleterre, où 90 % des enjeux sont collectés par des firmes privées, les books paient l’arrivée sitôt le poteau passé… et tant pis pour eux si l’arrivée est modifiée (ce qui n’est quasiment jamais le cas là-bas). Ils préfèrent ça, car ils savent que plus vite ils paieront, plus d’argent les parieurs rejoueront. À l’inverse, en France, le pari est géré par un opérateur public qui ne peut pas se permettre de payer deux arrivées sans se ruiner. On attend donc d’éventuelles réclamations avant de payer, alors que, techniquement, le PMU est capable de vous payer 30 secondes après l’arrivée.