LA GRANDE INTERVIEW : Sir Mark Prescott : « Avec Alpinista, j’ai une chance dans l’Arc… alors, autant la saisir ! »

International / 04.07.2022

LA GRANDE INTERVIEW : Sir Mark Prescott : « Avec Alpinista, j’ai une chance dans l’Arc… alors, autant la saisir ! »

LA GRANDE INTERVIEW

Sir Mark Prescott : « Avec Alpinista, j’ai une chance dans l’Arc… alors, autant la saisir ! »

À 74 ans, Sir Mark Prescott est toujours au sommet de son art. C’est l’un des grands connaisseurs de l’histoire du sport hippique. Et avec Alpinista, encore une fois, il entend bien l’écrire. Vingt-quatre heures après la victoire à Saint-Cloud, rencontre avec une légende…

Par Adrien Cugnasse 

Sir Mark Prescott ne répond pas aux courriels. Il envoie des notes manuscrites que sa secrétaire scanne et envoie par e-mail comme réponse. C’est d’une élégance folle. Mais est-ce étonnant quand on sait qu’il est impeccablement vêtu chaque matin ? Aux aurores, "Sir Mark" arpente en effet les pistes de Newmarket en cravate. La classe. Vraiment. C’est l’idole des puristes, car il ne craint pas d’attendre un bon cheval de tenue. C’est celle des éleveurs aussi, car il a "sorti" Pivotal (Polar Falcon). Et c’est même celle des parieurs, car il a réussi quelques coups pendables…

D’un exploit à l’autre

Celui que certains qualifient de "meilleur entraîneur de chevaux moyens au monde" a frappé un grand coup en 1980, dix ans après avoir pris sa licence. Cette année-là, son 2ans Spindrifter (Sandford Lad) avait remporté treize courses en une seule saison. Un record dans l’ère moderne. Plus récemment – et dans un autre registre –, il avait fait sensation avec Masafi (Desert King). En 2004, ce 3ans avait parcouru 4.000km en douze jours pour remporter sept victoires sur six hippodromes différents ! En 2009, le 3ans Point of Light (Pivotal) a gagné cinq victoires en l’espace de dix-huit jours… Pour parvenir à un tel résultat, il fallait un cheval solide, mais aussi avoir bien préparé son coup (!) et enfin exploiter habilement le Code des courses anglais. À cette époque, outre-Manche, il fallait en effet attendre plusieurs jours avant que la valeur d’un cheval ne soit revue à la hausse. Une faille du règlement qui a depuis été rectifiée ! Sir Mark Prescott est tout aussi redoutable dans ces grands handicaps dont l’Angleterre raffole et qui sont si difficiles à gagner : trois victoires dans le Cambridgeshire, une dans l’Ebor, deux dans la John Smith’s Cup… Pour celui qui n’a jamais eu plus de cinquante chevaux dans ses boxes, c’est un exploit.

Gagner pour une rentrée, Sir Mark Prescott sait faire. Souvenez-vous de Chivalry (Mark of Esteem) dans l’édition 2003 du Cambridgeshire handicap. Il n’avait pas couru depuis un an ! Son mentor poursuit : « Si vous l’aviez vu traverser votre jardin, vous ne l’auriez même pas remarqué… Cela fait deux cents ans qu’on court ce handicap. Et personne ne l’avait remporté après une telle absence avant lui. Il n’a gagné que d’une courte tête ! » Dimanche, pour sa rentrée, Alpinista (Frankel) lui a offert un premier Grand Prix de Saint-Cloud (Gr1). Alors pourquoi pas un premier Arc ?

Une première

Lundi après-midi, Sir Mark Prescott est d’humeur joviale. Après quelques plaisanteries, il annonce : « Alpinista est la meilleure la pouliche que j’ai eu l’opportunité de préparer en vue d’un Prix de l’Arc de Triomphe. Et ce d’autant plus que c’est la seule ! Les autres femelles de tenue que j’ai pu entraîner – comme Confidential Lady (Singpsiel) ou Alborada (Alzao) – n’avaient pas le profil pour. Avec Alpinista, j’ai une chance, alors autant la saisir ! Mais cela ne veut bien sûr pas dire que c’est un challenge facile… Cela étant dit, les femelles de 5ans, lorsqu’elles sont saines, ont un bon taux de réussite dans la course. La maturité, c’est un atout. Pour en revenir à Alpinista, je ne m’attendais pas à ce qu’elle gagne aussi facilement le Grand Prix de Saint-Cloud (Gr1). Bien sûr, sur le papier et si elle était bien, sa chance était réelle pour la victoire. Ne serait-ce que sur la base des ratings. Mais mes chevaux n’ont pas été en forme pendant deux mois. Nous n’avons même pas eu quinze partants sur cette période. Nous engageons donc avec prudence. C’est la raison pour laquelle Alpinista n’a pas couru les Coronations. Dimanche, à Saint-Cloud, elle était juste prête à courir. Or elle a fait encore mieux. »

L’autre marque de Sir Mark Prescott, c’est de faire confiance au jockey maison. Alpinista n’a été montée que par Luke Morris depuis avril 2021. Pas besoin de stars pour "gagner les belles" donc : « Vouloir un jockey à la mode, ce n’est pas forcément une erreur sur le plan sportif. Mais ce n’est pas ma manière de faire. Je travaille avec des pilotes compatibles avec le fait d’être un jockey maison. En soixante-deux années d’entraînement, je n’ai eu que trois pilotes différents, dont Georges Duffield durant trois décennies. Les jockeys maison connaissent nos chevaux. Et les propriétaires aussi ! Pour une petite écurie comme la nôtre, avec cinquante boxes, c’est un système qui fonctionne. En France, tout comme madame Rausing, j’aime faire appel à Jean Bernard Eyquem… Il a d’ailleurs monté Alpinista dans le Prix Madame Jean Couturié (L). »

Une question de fidélité

Sir Mark Prescott a entraîné une bonne partie des meilleurs chevaux de la famille des "A" de Kirsten Rausing, dont Alpinista aujourd’hui. Il explique : « La souche vient de chez l’Aga et je suis arrivé au bon moment. Last Second (Alzao), acquise pour le prince Faisal, a gagné deux Grs2 dans les années 1990. Son éleveur, Miss Rausing, m’a donc envoyé les autres ! Il faut un peu de chance parfois. Lanwades est un remarquable élevage. Kirsten Rausing a une manière de voir les choses qui lui appartient et elle s’y tient. Cela fait sa force. C’est une femme brillante, avec de très grandes connaissances et les pedigrees n’ont aucun secret pour elle. Elle est parvenue à améliorer son élevage sans acheter des top prices. Par ailleurs, elle est en contact constant avec ses équipes sur le terrain. Cela aussi, c’est important et il y a beaucoup de constance dans son travail… » "Sir Mark" est fidèle à ses propriétaires, à ses jockeys… et réciproquement. Mais c’est aussi le cas avec ses anciens assistants, comme Christophe Ferland, William Haggas, François Rohaut, Simon Crisford, Eoghan O’Neill… « Je suis impressionné par leur réussite. Et quand je viens en France, ils me donnent toujours un coup de main. Pascal Bary m’avait recommandé Christophe Ferland. Lorsque le jeune Christophe est arrivé, j’ai appelé Pascal en lui disant : "Que faut-il que j’en fasse ?" Il m’a répondu : "Soyez aussi horrible avec lui que vous l’avez été avec moi." (Rires.) J’ai alors retorqué : "Mais avec l’âge, j’ai perdu en férocité…" Pascal m’a alors dit : "Faites de votre mieux !" »

Le monde change et les courses aussi…

L’homme de Heath House a souvent dit que les jeunes entraîneurs actuels étaient aussi bons, voire meilleurs, que leurs aînés. Notamment grâce aux progrès de l’alimentation, de la médecine vétérinaire… soit autant d’aspects mieux maîtrisés aujourd’hui. Mais sont-ils pour autant d’aussi bons hommes et femmes de chevaux que leurs prédécesseurs ?

Sir Mark Prescott détaille : « Peut-être pas. Par le passé, les entraîneurs recevaient des animaux sauvages qu’il fallait transformer en chevaux de course. Aujourd’hui, et c’est une bonne chose, les yearlings sont dociles et habitués à l’homme. Or l’adversité que le comportement des poulains à moitié sauvage faisait naître a forgé des gens de chevaux de premier plan. Aujourd’hui, ce n’est bien sûr plus le cas… »

Sir Mark Prescott a de longue date combattu les activistes qui s’en prennent aux courses et autres activités rurales. Et ils le lui ont bien rendu ! Mais de manière surprenante, outre-Manche, l’obstacle est toujours plus populaire, malgré un taux d’accidents supérieur. Au point d’éclipser le plat dans les classements des courses les plus jouées et regardées. L’entraîneur réagit : « Les animalistes gagnent du terrain un peu partout. Mais dans le même temps, l’attrait pour les sports anciens ne s’est jamais démenti auprès du public. La grande difficulté, pour nous, c’est que le spectateur comprend l’animal de compagnie. Parce qu’il a un chat. Mais il ne comprend pas l’animal de travail. Je pense que c’est moins le cas en France où le lien avec la ruralité et l’agriculture est plus fort qu’ici en Grande-Bretagne. »

L’autre grande évolution, c’est l’apparition des écuries avec des effectifs énormes. Les effectifs "mammouths" représentent-ils la perdition des chevaux et des entraîneurs ? "Sir Mark" analyse : « Malheureusement non ! Les gros s’en sortent bien et pour une écurie comme la mienne, avec cinquante boxes, cela renforce le challenge. C’est une question d’organisation. Tout est parti de la France et de monsieur Mathet en particulier. L’Irlande puis la Grande-Bretagne ont suivi. Le phénomène est encore plus net sur les obstacles. Pour être tête de liste chez les sauteurs en 2022, il faut cinq à six fois plus de chevaux qu’il y a un demi-siècle… » L’entraîneur a réussi aussi bien avec les sprinters qu’avec les profils classiques. Il poursuit : « Les belles courses de tenue sont toujours très difficiles à gagner. Coolmore et Godolphin élèvent pour gagner le Derby. Contrairement à ce que les gens disent, les épreuves de tenue sont quasiment toujours de bonne valeur. Il est plus facile d’avoir de la chance en achetant un sprinter. Sur 2.400m, comme dimanche à Saint-Cloud, la qualité des pedigrees, en particulier ceux venant de chez les éleveurs-propriétaires, est incontestable… »

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