Chapeau, monsieur Yahagi !

International / 13.08.2022

Chapeau, monsieur Yahagi !

Dimanche, à Deauville, Yoshito Yahagi présente Bathrat Leon, gagnant du Godolphin Mile et récent quatrième des Sussex Stakes, au départ du Prix du Haras de Fresnay-le-Buffard - Jacques Le Marois (Gr1). Après des victoires de Groupe dans (presque) le monde entier, il se lance à l’assaut de l’Europe : son défi le plus difficile. Cet entraîneur japonais pas comme les autres, au style bien défini, a accepté de nous dévoiler quelques-uns de ses secrets.

Par Anne-Louise Échevin

Le défi européen

Installé en 2005, Yoshito Yahagi remporte son premier Gr1 en 2010 dans le Lagardère japonais et son premier Gr1 hors du Japon en mars 2016 avec Real Steel, descendant de Miesque, dans le Dubai Turf (Gr1). Depuis, son palmarès international s’est étoffé. Accrochez-vous bien : Queen Elizabeth II Cup 2018 et 2021 à Hongkong, Cox Plate en Australie en 2019, Breeders’ Cup Filly and Mare Turf et Breeders’ Cup Distaff 2021. Et, en 2022, le Red Sea Turf Handicap (Gr3) en Arabie Saoudite, plus trois victoires de Groupe lors de la nuit de la Dubai World Cup (Gr1), dont le Dubai Turf (dead-heat) avec Panthalassa.

L’homme est devenu une star, le porte-drapeau des courses japonaises dans beaucoup de pays du monde. Mais ce n’est qu’une partie du chemin en ce qui le concerne : « Je ne serai satisfait que lorsque j’aurai remporté un Gr1 en Europe. C’est encore plus difficile que dans les autres pays : il y a tellement de différence entre les hippodromes japonais et européens ! L’autre élément est de trouver un cheval qui puisse éventuellement s’adapter au terrain lourd européen et c’est difficile à savoir : entre le souple japonais et le souple européen, il y a énormément de différences. On ne donc peut jamais savoir comment nos chevaux vont vraiment s’en sortir chez vous : des El Condor Pasa ou Orfèvre ont su le faire. »

Trouver des chevaux pour l’Europe

Le premier partant en Europe de Yoshito Yahagi remonte à 2011. Grand Prix Boss conclut huitième des St James’s Palace Stakes (Gr1) de Frankel. L’année suivante, il tente l’aventure sans succès dans les King George VI and Queen Elizabeth Stakes (Gr1) avec le Derby winner Deep Brillante. Yoshito Yahagi n’est pas revenu de suite sur notre continent : il faudra attendre Entscheiden, camarade de voyage de Deep Bond l’an dernier. Le gris se classe cinquième du Prix du Pin (Gr3) et troisième du Qatar Prix de la Forêt (Gr1). Pas mal pour un cheval qui vaut une Listed au Japon ! Yoshito Yahagi a commenté : « C’était une première en France pour moi. Dans le Prix de la Forêt, je ne pensais pas que l’état de la piste lui conviendrait, mais je me suis dit qu’il ne fallait pas avoir d’idées préconçues. Je crois que le parcours en descente lui a beaucoup plu et il sera de retour cette année ! Entscheiden, King Hermes [onzième du Maurice de Gheest 2022, ndlr], Bathrat Leon ou Stay Foolish [qui vise l’Arc via le Grand Prix de Deauville, ndlr] ne font pas partie des meilleurs chevaux japonais. Je viens en Europe avec des chevaux qui me semblent pouvoir s’adapter aux tracés européens, c’est un jugement personnel… Et je me suis déjà trompé, comme avec Entscheiden, avec lequel je pensais que cela n’irait pas dans le Gr1 : je dois donc étudier davantage ! Mais si vous pouvez me dire quel type de cheval je dois ramener, je suis preneur (rires) ! L’entraînement ne se déroule pas comme au Japon, où nous avons par exemple les fractionnés : mais, pour moi, c’est juste un guide, je ne me concentre pas tant que cela dessus. Je me fie surtout à ce que je vois. Le galop de Bathrat Leon ce matin [lire mercredi, ndlr], était satisfaisant. Il est en bonne forme pour dimanche. »

Le meilleur cheval entraîné par Yoshito Yahagi était Contrail (Deep Impact), gagnant, entre autres, de la Triple couronne japonaise et de la Japan Cup (Grs1). C’est un bon exemple de la sélection des chevaux pour l’Europe. En début d’année de 4ans, Contrail était envisagé pour l’Arc. Mais est arrivée sa contreperformance dans l’Osaka Hai (Gr1), au mois de mars, sur une piste détrempée : « À partir de cette course-là, nous avons compris qu’il détestait le terrain souple. Je ne pense pas qu’il se serait adapté à Longchamp. Difficile, donc, d’envisager un déplacement pour l’Arc. »

Stay Foolish, une première dans l’Arc

Pour l’Arc 2022, Yoshito Yahagi comptera sur Stay Foolish, gagnant cette année du Red Sea Turf Handicap (Gr3) en Arabie Saoudite et de la Dubai Gold Cup (Gr2). Avant le coup, il a davantage le profil d’un cheval de Melbourne Cup (Gr1), mais le voyage en Australie est trop compliqué – aucun cheval japonais n’a d’ailleurs été engagé : « Il est trop difficile d’aller en Australie pour le moment. Il faut faire deux CT scans et ce n’est pas bon pour la santé des chevaux. C’est vraiment un gros problème. Alors j’ai adapté les plans avec Stay Foolish. J’en ai parlé avec le propriétaire, je pense que le cheval pourra s’adapter à Longchamp : ce sera l’Arc. Le propriétaire a envie d’aller sur la course [Stay Foolish appartient à un club japonais, Shadai Race Horse Co. Ltd, ndlr] : la décision finale appartenait au boss, Teruya Yoshida. J’ai toujours rêvé de cette course. Quand j’ai obtenu ma licence d’entraîneur J.R.A. en 2004, j’ai dit, lors de la conférence de presse, que je voulais gagner le Prix de l’Arc de Triomphe. C’est le plus grand objectif qu’un entraîneur puisse avoir : elle est reconnue, de loin, comme la meilleure course du monde et c’est pour cela qu’elle est si spéciale. » Dans l’espoir de la réalisation du rêve de l’Arc, quelle est sa plus grande réussite ? « Ce serait étrange de choisir entre la Triple Couronne et les victoires de Breeders’ Cup… »

Rendez-vous à Arqana !

« Je serai présent à la vente Arqana. C’est, je crois, la sixième fois que je viens à Deauville et, dans le passé, je n’étais venu que pour les ventes. J’adore cette ville ! Et oui, j’espère acheter durant la vente. Je vais chercher plutôt des profils de vitesse. » Sur le site d’Arqana, on trouve trace de deux achats sous le nom Yahagi, en 2007 et 2008 : Arc Bisty (Street Cry), acheté 90.000 € et qui a gagné une épreuve de Stakes sur le dirt, et Gal Bisty (Galileo), acheté 170.000 € et qui a gagné trois courses en 23 sorties. Étonnamment, le Japon n’a pas réussi au grand Galileo…

L'international, une priorité

Depuis son installation en 2005 et son premier Gr1 à l’international, l’écurie Yahagi a franchi de nombreux caps. L’entraîneur résume simplement les secrets de sa réussite : « La maturité de l’équipe, de chaque membre du personnel. Nos tentatives à l’international sont beaucoup plus nombreuses que celles des autres écuries japonaises. Je peux comprendre que les entraîneurs japonais restent à domicile : nous avons un système incroyablement réglé, qui fonctionne très bien et avec des allocations très élevées. Cela a donc du sens de rester au Japon. Selon moi, la J.R.A. possède la meilleure gestion du monde. » Les allocations japonaises, très élevées, ne suffisent plus à attirer beaucoup de chevaux étrangers, et notamment européens, dans les grandes courses internationales : « Je le regrette… Les chevaux japonais sont très bons, mais les chevaux européens aussi ! »

Yoshito Yahagi a eu sa licence en 2004, à l’âge de 43 ans : assez tardivement mais, pour différentes raisons de fonctionnement de la J.R.A., il n’a pas pu passer sa licence plus tôt. Le père de Yoshito Yahagi était entraîneur, sur le circuit "secondaire/local" de la N.R.A. cependant : « Mon père ne voulait pas que je devienne entraîneur et j’ai fait quelques études. Mais quand j’ai réfléchi à mes capacités, j’ai su que je voulais vivre avec les chevaux. Mon père a fini par céder, mais à condition que je devienne entraîneur sur le circuit de la J.R.A., qui ouvre beaucoup plus d’opportunités de développement. » Dans l’attente de pouvoir passer sa licence, dans les années 80, le jeune Yahagi a voyagé, passant plusieurs mois en Australie. Une expérience importante pour apprendre l’anglais, mais aussi pour apprendre le métier : « En allant me former à l’étranger, j’ai appris à prêter attention au mental du cheval. Dans les années 80, ce n’était pas quelque chose de très courant dans les courses japonaises. C’est la chose la plus importante que j’aie apprise à l’étranger. Je crois qu’il y a eu une grande progression des hommes de chevaux japonais depuis une quarantaine d’année et la mise en place des écoles de courses hippiques. De plus, cette progression s’est amplifiée ces vingt dernières années. »

Les voyages forment la jeunesse

Yoshito Yahagi pousse aussi ses jockeys – qui ont tout intérêt à courir à domicile pour les allocations monstres – à aller à l’étranger. C’est le cas avec Ryusei Sakai, le pilote de King Hermes et Bathrat Leon, qui a fait une partie de son apprentissage en Australie : « J’ai toujours dit à Ryusei qu’il devait aller à l’étranger et voir du paysage, parce qu’il a du talent. Les jeunes jockeys japonais devraient voyager plus. » Concernant l’utilisation des jockeys, Yoshito Yahagi ne fait pas une fixation absolue sur l'obtention à tout prix des jockeys du haut du tableau, même s’il travaille avec eux comme avec Christophe Lemaire, partenaire de Stay Foolish : « Le plus important dans la sélection d’un jockey est sa compatibilité avec un cheval. »

Le style Yahagi

Certains ont l’impression que Yoshito Yahagi n’est pas un entraîneur (japonais) comme les autres, et n'hésitent pas à le lui dire. « Je crois que c’est vrai, oui… » Deux points sont essentiels pour lui : premièrement, que son écurie soit aimée par les fans des courses, et deuxièmement, de toujours dire la vérité, aux passionnés de courses comme à ses propriétaires : « Avant la Covid-19, j’organisais des événements comme des visites de haras, par exemple. Je crois qu’il est essentiel de fournir le plus d’informations utiles aux fans. Avec les propriétaires ou éleveurs, le plus important est de ne jamais mentir. Il est aussi essentiel de garder avec eux une distance appropriée : je ne dis pas qu’il faut être très distant, mais il ne faut pas être trop proche non plus. »

Yoshito Yahagi a créé un style : aux courses, il aura toujours un chapeau. À l’entraînement, peut-être encore plus que ses confrères, il customise ses tenues et casquettes au nom de ses chevaux. Ils sont munis d’un filet et de rênes rouges et blancs. Cela donne de l’urticaire aux amoureux des beaux harnachements en cuir, mais il y a une raison : être identifiable. « Une forte identité visuelle est nécessaire pour établir la marque d’une écurie, et créer une marque ou un logo était très important pour moi. Et puis j’aime faire le show, comme lorsque je suis monté en selle sur Contrail lors de sa cérémonie de retraite ! J’ai commencé à entraîner avec un ancien jockey, monsieur Kawachi, assez célèbre. Et je n’étais pas connu : il fallait que les gens m’identifient. D’où le chapeau. Pour mon écurie, j’ai choisi le rouge et le blanc en code couleur car j’avais été très impressionné par le parcours de l’AS Monaco en Ligue des champions en 2004, donc je me suis inspiré de leur maillot ! Cela tombait bien car ce sont des couleurs porte-bonheur au Japon. Elles permettent de reconnaître les chevaux de loin. Et le matin à l’entraînement, les bandes dépareillées permettent de mieux observer la façon de se déplacer d’un cheval. Mais c’est aussi pour des raisons esthétiques. » Aux courses, comme aux ventes, vous ne pourrez pas le manquer.

Le fonctionnement d’une écurie de courses japonaise

L’entraînement au Japon est différent de celui en France et les centres d’entraînement subissent un problème commun au Japon : le manque de places ! Les deux centres de la J.R.A. sont Ritto (vers Kyoto) et Miho (vers Tokyo). Yoshito Yahagi est à Ritto où Yoshito Yahagi dispose de… trente boxes ! « Ce sont les règles de gestion des centres de la J.R.A. J’ai trente boxes et je peux entraîner jusqu’à 75 chevaux. Je dois donc diviser les chevaux en deux groupes et un roulement régulier s'effectue, en fonction de la condition des chevaux et du programme, et non pas de leurs moyens. » Les chevaux peuvent repartir au haras après une course, par exemple, mais c’est studieux : les haras d’Hokkaido disposent de structures de pré-entraînement exceptionnelles.