Nouvelles révélations dans l’affaire Rossi

Institution / Ventes / 04.08.2022

Nouvelles révélations dans l’affaire Rossi

Un document qui fuite du tribunal ; des réseaux sociaux qui s’enflamment ; et France Galop contrainte de se défendre avec fermeté… L’affaire Rossi connaît un nouveau soubresaut.

Par Mayeul Caire et Adeline Gombaud

Le document passe de main en main (ou de téléphone en téléphone) depuis quelques jours : l’arrêt de la cour d’appel d’Aix-en-Provence daté du 15 juillet, par lequel la justice autorise Frédéric Rossi à reprendre toute activité dans les courses, sauf la profession d’entraîneur. « La cour dit que désormais le contrôle judiciaire imposé à M. Frédéric Rossi dans le cadre de la présente procédure comporte les seules obligations suivantes : ne pas entrer de quelque manière que ce soit [avec les protagonistes de l’affaire] et ne pas exercer la profession d’entraîneur de chevaux de course. » Il pourra donc notamment, comme l’avait plaidé son avocate, exercer la profession de courtier – et ce sera potentiellement sous l’entité Trotting Bloodstock, qui lui a fait une « promesse d’embauche » (nous citons toujours le document de la cour).

Mais ce qui fait jaser le plus, dans le microcosme, ce n’est pas tant la levée elle-même (en pages 22 et 23 du document) ; c’est plutôt ce que l’on découvre avant, lors du long exposé de l’enquête préliminaire. Il y est notamment question de dopage, d’affaires de jeu, de fiscalité, d’inimitiés entre parties, etc. Et Frédéric Rossi – pourtant seul concerné par l’arrêt – n’est d’ailleurs pas le seul personnage cité : son neveu Charley apparaît à de nombreuses reprises, en particulier dans les extraits d’écoutes téléphoniques.

Un élément a fait particulièrement réagir France Galop : lorsque Charley Rossi soupçonne son oncle Frédéric d’être prévenu en amont des contrôles par une taupe au sein de la société mère. Cela a motivé l’envoi du communiqué suivant, jeudi matin, dans les rédactions : « Suite aux récentes publications par voie de presse d’éléments du dossier pénal concernant Frédéric Rossi, notamment d’une procédure devant la cour d’appel d’Aix-en-Provence, relevant du secret de l’instruction, France Galop entend préciser :

- que France Galop s’est constituée partie civile dans ce dossier, comme dans ceux instruits concernant les actions en justice devant les tribunaux de Senlis et Bordeaux ;

- que, dans ces affaires, l’association s’est manifestée auprès de la justice et de la police et qu’elle suit avec la plus grande attention ces dossiers ;

- qu’en l’état de connaissance du dossier, rien ne permet d’affirmer que Frédéric Rossi ait pu avoir connaissance à l’avance de contrôles réalisés sur ses sites ;

- que France Galop agit de longue date en matière de contrôles antidopage et qu’elle collabore avec la plus grande rigueur à l’ensemble des dossiers avec la justice et le Service central des courses et jeux.

- que les personnes mises en examen font déjà l’objet d’interdictions d’activité dans les courses de chevaux dans le cadre de leurs contrôles judiciaires respectifs. »

Plus loin la société mère rappelle qu’elle lutte au quotidien contre le dopage : « France Galop assume sa responsabilité sur la filière et améliore en permanence ses procédures en matière de lutte antidopage, qui est une priorité. Les chiffres clés de la lutte antidopage dans les courses de chevaux sont disponibles sur le site de la Fédération nationale des courses hippiques (FNCH) : ici. »

Cela est exact, mais est-ce le problème ? N’est-il pas temps d’envisager une totale indépendance des sociétés mères avec les organismes chargés du contrôle antidopage ? Actuellement, le contrôle antidopage est sous la responsabilité de la Fédération nationale des courses hippiques. Le budget engagé par l’Institution (11,9 M€) est consacré d’une part aux missions de prélèvement, réalisées par des vétérinaires préleveurs salariés de la FNCH, et d’autre part au fonctionnement du laboratoire des courses hippiques. Ce budget – qui doit par la force des choses être financé par les organisateurs des courses, c’est-à-dire par les sociétés mères – ne pourrait-il pas être alloué à un organisme totalement indépendant qui se chargerait à la fois des contrôles et des prélèvements, puis de l’analyse des échantillons ? Cela éviterait de donner toute prise aux critiques du type : les courses sont un milieu fermé, où les parties s’arrangent entre elles et où l’on lave son linge sale en famille…

Souvenez-vous du scandale Armstrong dans le cyclisme : l’affaire a fait tellement de bruit que cela a finalement contraint l’Union cycliste internationale à déléguer – en janvier 2021 (seulement !) – la lutte antidopage à l’ITA (International Testing Agency), qui a signé des contrats avec une quarantaine de fédérations ou organisations internationales. C’était « le prix à payer » pour regagner la confiance des fans et des acteurs de ce sport. Soyons clairs : nous ne sous-entendons pas que les prélèvements et les analyses ne sont pas réalisés dans les règles, mais nous pensons que, tant que l’organisme qui les gère ne sera pas totalement indépendant de l’Institution (si ce n’est pas son financement), un doute existera. Et en termes d’images, ce doute est catastrophique.

Dans le document, il est beaucoup question d’infiltrations. Ce type de traitement est autorisé par le Code des courses… mais à plusieurs conditions : s’il est pratiqué par un vétérinaire, avec une ordonnance numérotée et, surtout, si le délai avant une course est respecté. Ce délai dépend des molécules utilisées : il est de quatorze jours en cas de substances glucocorticoïdes, et de huit jours en cas de substances biologiques (acide hyaluronique, IRAP, PRP – cité dans le document –, ACT, cellules souches…). Il est également précisé dans le Code des courses : « L’entraînement des chevaux qui ne peuvent travailler du fait d’une blessure ou d’une maladie doit être suspendu et ils doivent recevoir les soins appropriés. Les soins vétérinaires ne peuvent être utilisés pour permettre d’entraîner les chevaux. » Mais il y a soin et soin. Il faut bien avoir en tête la différence entre les injections intra-articulaires de glucocorticoïdes et celles de substances biologiques. Dans le premier cas, on masque la douleur. Dramatique du point de vue du bien-être animal… Le second cas est de l’ordre de la médecine régénérative, et de l’ordre du soin à long terme : l’effet ne sera pas immédiat, mais l’articulation va cicatriser et, si la pathologie est traitée précocement, les symptômes disparaîtront. On comprend alors que le délai de huit jours entre l’acte vétérinaire et la course pourrait être allongé sans problème, puisque la guérison ne s’obtient qu’au bout d’un délai évalué en semaines, voire en mois.

Vouloir lutter contre ces substances biologiques, c’est se tromper de combat. C’est au contraire la médecine de l’avenir, celle qui préserve et guérit le cheval.

Pour les glucocorticoïdes, en revanche, l’Institution devra tôt ou tard prendre des mesures plus radicales. Avec les biphosphonates, elle a su faire preuve de fermeté en interdisant leur utilisation sur les chevaux de moins de 4ans. Une décision en lien avec le bien-être animal, mais aussi provoquée par le choix des Anglais d’interdire la molécule sur les chevaux de moins de 3ans et demi. L’harmonisation européenne était indispensable si l’on voulait que les échanges entre les deux pays continuent ! Aujourd’hui, la question est la suivante : a-t-on les moyens de cautionner un système où l’infiltration de glucocorticoïdes est (encore) utilisée pour « aider » des chevaux à encaisser la charge de travail ? Certains diront que c’est la condition pour garantir un nombre de partants par course, mais cela risque de ternir l’image de notre sport aux yeux du grand public.

Récemment, Rafael Nadal a provoqué un tollé quand il a avoué avoir besoin d’infiltrations pour pouvoir jouer au tennis ! Dirigeants, socioprofessionnels, vétérinaires : il est temps de se réunir autour d’une table pour prendre des décisions courageuses. Il en va de la santé de nos chevaux, et donc de nos courses. Par les temps qui courent, un « Grenelle » des questions vétérinaires dans les courses serait tout sauf un luxe.