L’éditorial : antepost, paris pendant la course, etc. : pour croître, il faut innover !

Institution / Ventes / 20.09.2022

L’éditorial : antepost, paris pendant la course, etc. : pour croître, il faut innover !

Par Mayeul Caire

La FDJ se prépare à acheter ZEturf. Quelles conséquences sur notre filière ? Certains attirent notre attention sur les risques de cette nouvelle donne, notamment en termes de retour filière ; d’autres s’en réjouissent. Ce qui est certain, c’est que le pari sportif a dû sa croissance à cette chaîne de causalité : plus d’opérateurs concurrents = plus d’offre et plus d’innovations = plus de clients, plus de notoriété et plus de cash. Mais les modèles du sport et de l’hippisme sont différents. Le premier vit des droits télé et du sponsoring, le second du prélèvement sur les jeux…  

Photo : À l’occasion du Prix d’Amérique 2022, Emmanuel de Rohan Chabot (à droite) a proposé un antepost aux clients de ZEturf (scoopdyga)

Souvenez-vous : en 2010, le Parlement français ratifie la loi sur l’ouverture du marché des jeux en ligne – sur injonction de la Commission européenne…. elle-même lobbyisée par plusieurs entreprises de jeux en ligne appâtées par le marché français. Parmi elles se trouvent ZEturf et son énergique fondateur, Emmanuel de Rohan Chabot, dont nous allons reparler.

C’est un peu toujours ainsi que cela se passe, depuis les temps immémoriaux : quand le pouvoir politique s’est épuisé à empêcher une pratique, il la légalise et la taxe (la seule exception notable, ce sont les maisons closes). À la veille de l’ouverture, cela fait des années que les parieurs français bien équipés jouent en ligne sur des événements sportifs français (foot, courses, etc.) via des sites internet étrangers. C’est illégal et cela ne rapporte rien aux acteurs de ces sports ou à l’État. Le risque de se faire attraper par les "gendarmes" est faible, et en plus, c’est un jeu d’enfant ! Il suffit de se munir d’un VPN, un logiciel qui simule une fausse localisation sur le web, vous permettant d’être reconnu comme surfant depuis un pays où l’on a le droit de jouer alors que vous êtes en France. Une concurrence aux opérateurs "sous droits exclusifs" (FDJ, PMU, casinos) se développe donc en ligne, mais évidemment pas en dur car là, pas de VPN ! Et c’est la raison pour laquelle l’ouverture du marché des jeux ne concernera définitivement que le web et jamais le réseau physique.

Une fois la loi votée, vient le temps, pour les aspirants opérateurs, de demander des licences. Le premier "indicateur" tombe pour les courses : peu d’impétrants sollicitent une licence hippique, alors que c’est un raz-de-marée pour les paris sportifs. Tout le monde comprend alors que les courses ne déchaînent pas les foules, avec leur clientèle vieillissante très "bar-tabac", peu encline à basculer en numérique ; à l’inverse, le sport, et en particulier le football, intéresse les nouveaux opérateurs car il attire un public plus nombreux, plus jeune et plus connecté. Encore aujourd’hui (voir le tableau ci-contre), le pari sportif aimante les acteurs. Sur les dix-sept opérateurs agréés par l’Autorité nationale des jeux (A.N.J.) en 2022… dix-sept sont titulaires d’au moins une licence de paris sportifs !!! Et seulement six sur dix-sept ont demandé aussi une licence de paris hippiques.

Les opérateurs agréés par l’A.N.J. en 2022

Sportif Hippique Poker
Partouche Sports X
Barrière Bet X
Bwin (PartyPoker) X X
Betclic X X X
Feeling Bet X
Geny Bet X X
Betway X
JOA (Online/Bet) X
FDJ (Parions Web/Sports) X
Net Bet X
PMU X X X
Poker Stars (Bet Stars) X X
France Pari X X
Unibet X X X
V Bet X
Winamax X X
ZE Turf X X
Sur 17 licences 17 6 6
Uniquement sport 8
Uniquement hippique ou poker 0

En gras : les opérateurs actifs dans l’hippisme

En italiques : les opérateurs n’ayant qu’une licence sportive

En 2010, tous les analystes s’accordent à dire que le marché croissant, c’est le sport. Les chiffres vont leur donner raison. Pas seulement parce que la cible des parieurs sportifs est plus porteuse, mais aussi et surtout parce que les opérateurs sportifs online vont apporter une vraie plus-value par rapport à ce qui existe en dur. Avant 2010, parier sur le foot, c’était cocher une grille, le matin, de 1N2. Une sorte de Loto à peine amélioré… Normal que les gens se soient mis à jouer plus quand on leur a proposé mille fois mieux, tout le temps et en temps réel !

Par exemple, depuis 2010, on peut jouer en direct (jusqu’au coup d’envoi et même pendant le match), ce qui était impossible avant. Et quelle gamme, riche et variée ! Vous voulez parier sur le buteur ? C’est possible. Sur la minute du but ? C’est possible ! Sur le nombre de buts final, quel que soit le vainqueur ? C’est possible ! Sur un match de deuxième division en Azerbaïdjan ? C’est possible…*

Sur le web, le pari sportif plie le match (face au pari hippique) en démultipliant son offre et ses services.

Parallèlement, les paris hippiques en ligne progressent beaucoup plus lentement. Mais faut-il s’en étonner ? Nous avons écrit que la croissance du pari sportif était presque uniquement liée à l’effet d’offre (en volume et en qualité) par rapport à ce qui existait avant… Mais dans les courses, l’essentiel était déjà là avant 2010 ! Exemples : la possibilité de jouer en direct (depuis que Bertrand Bélinguier a ouvert tous les points de vente toute la journée, et y a diffusé Equidia) ; des courses de 11 h du matin à 11 h du soir, quitte à devoir parier sur la "D2 azerbaïdjanaise" (Vaal, Turffontein, Valparaiso…) ; un très bon service clients (AlloPari est très souvent cité en exemple). Aucun saut concurrentiel n’a donc eu lieu ; les opérateurs hippiques n’ont pas eu grand-chose de plus à offrir à ceux qui venaient rejoindre en ligne la grande famille du pari hippique. Et c’est ce qui, à mon sens, explique en grande partie notre moindre croissance.

Dans cet ensemble flou, ZEturf a eu le mérite d’avoir tenté – et de toujours tenter – des choses. On lui doit par exemple la possibilité, en France, de parier sur le 2e d’une course (ce pari s’appelle "ZEshow") ou sur le 4e (le savoureux "ZEcouillon")… et même l’antepost ! Sa créativité a été récompensée et c’est ce qui lui vaut de s’être construit une belle place à côté du géant PMU. Place qu’il tente actuellement de monétiser auprès de la FDJ.

On peut penser beaucoup de choses de l’acquisition de ZEturf par la FDJ. On peut craindre, à juste titre, des effets de bord, comme le fait Richard Viel, président du PMU (« Nous prenons acte de cette annonce de marché. Cette opération poserait un certain nombre de questions pour la filière hippique et le PMU. Nous restons vigilants sur l’évolution du marché que cette opération, si elle devait se réaliser, pourrait entraîner. ») On devine qu’il est attaché à la défense du pari en dur, qui est la poule aux œufs d’or de la filière, puisqu’il rapporte deux fois plus que l’online, à mise égale.

On peut se demander si, politiquement ou juridiquement, cela respecte le sacrosaint équilibre entre FDJ et PMU (ce que fait l’A.N.J., qui nous a confié : « Ce projet constitue une opération importante pour le marché des jeux d’argent pour lequel l’A.N.J. n’a pas à donner d’accord préalable mais dont elle aura nécessairement à connaître dans un proche avenir. Il impliquera notamment une information de l’Autorité au titre de l’article 21 de la loi du 12 mai 2010, à l’occasion de laquelle elle pourra poser à l’opérateur différentes questions, par exemple en matière de respect de l’objectif de la politique de l’État en matière de l’équilibre des filières. »).

Mais ce que l’on peut se dire aussi, c’est que la concurrence exacerbée entre les nombreux opérateurs de paris sportifs a considérablement boosté ce marché. Grâce aux spots télé et aux campagnes d’affichages massifs. Grâce aux bonus reversés aux parieurs avant ou après leur pari. Grâce aux innovations en termes de paris (offre) et d’avantages (services). Cela a poussé tous les acteurs à être meilleurs et plus créatifs chaque jour. Cela a fait entrer de l’argent frais dans le système. Et cela a contribué à la popularité et aux audiences des sports supports de paris hippiques – y compris le football.

Pourquoi n’en serait-il pas de même dans les courses ? Pourquoi les courses ne gagneraient-elles pas en popularité, en audience et en cash si ses paris online doublaient chaque année ? Il faudra évidemment, et nous trouvons normal que l’Institution s’en préoccupe, sécuriser le retour filière. Mais je suis certain qu’un gros coup de boost online ne pourra que profiter aux paris en dur. Je suis certain que si le pari hippique se déringardise dans certaines franges de la population (jeunes, urbains…), plus de Français iront valider un ticket PMU en point de vente, dans un achat d’impulsion comme un grattage FDJ, en passant acheter des cigarettes ou le journal.

Mais quoi qu’il en soit, la recette du succès sera toujours la même : innover. Pourquoi ne pas commencer en généralisant le pari antepost et en autorisant les parieurs à jouer jusqu’à 50m du poteau (pendant la course). Techniquement, c’est possible puisque des opérateurs étrangers le proposent actuellement – et illégalement – sur les courses françaises, ce dont certains parieurs que je connais profitent – illégalement mais profitablement. Commençons par ces deux innovations, ajoutons-en d’autres, et nous créerons de la croissance online. Et puis il faudra aussi, évidemment, inventer un ou plusieurs jeux – ou un et plusieurs dispositifs – pour les points de vente et autant pour les hippodromes. Car répétons-le : le marché du pari est un marché d’offres, n’en déplaise à un dirigeant récent (mais parti) du PMU, où il faut à la fois proposer tout le temps une course à jouer et régulièrement de nouvelles formules de paris ou de nouveaux paris.

* On se croirait dans le sketch des Nuls « Hassan Cehef, c’est possible », qui parodiait le slogan de la SNCF (accessible ici en vidéo)

 

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