Le matin du Soleil Levant

Courses / 28.09.2022

Le matin du Soleil Levant

Le Japon rouvre ses portes et cela s’est ressenti mercredi matin à Chantilly : la presse japonaise a fait son grand retour ! Les quatre concurrents japonais ont fait leur dernier travail mercredi matin. Deep Bond, Stay Foolish et Do Deuce sur la piste ronde des Aigles. Titleholder à Coye-la-Forêt. Tous les entraîneurs et jockeys des partants japonais se sont présentés et sont passés sur le grill… Dans la bonne humeur !

Par Anne-Louise Échevin

Deep Bond, la leçon 2021

L’an dernier, Deep Bond (Kizuna) a remporté le Qatar Prix Foy (Gr2) avant d’échouer dans l’Arc. Mercredi matin, le représentant de la famille Maeda a fait un galop en compagnie de son camarade de casaque, le gris Entscheiden (Deep Impact), qui sera au départ du Qatar Prix de la Forêt (Gr1) dont il a conclu troisième l’an passé. Les deux chevaux ont accéléré ensemble, sans que l’un ne se détache.

Ryuji Okubo, entraîneur de Deep Bond, a analysé : « Il ne s’est jamais entraîné sur un terrain aussi profond et cela s’est bien passé. Au Japon, nous n’avons pas ce type de piste. Après l’entraînement, il respirait normalement, tous les feux sont au vert. L’an dernier, il a couru le Foy et l’a gagné. Mais c’est un cheval très généreux, qui donne tout en course, et il l’a payé dans l’Arc où il était encore fatigué. Nous avons donc fait le choix de courir directement le Gr1 cette année. Physiquement, il est en meilleur état qu’en 2021. C’est notre deuxième tentative dans l’Arc, nous avons beaucoup appris de l’an dernier. La stratégie de course n’est pas encore définie : cela dépendra du numéro à la corde et, une fois que nous en saurons plus, nous en parlerons. Il est capable de bien faire en allant devant mais peut aussi attendre. »

Deep Bond sera associé à Yuga Kawada, qui a déjà monté l’Arc à trois reprises. Le jockey de 36 ans devrait décrocher, en fin de saison, sa première Cravache d’or japonaise. Ces dernières années, il a vraiment passé un cap. Le titre de champion jockey sera un nouveau couronnement, lui qui a aussi enlevé le Breeders’ Cup Filly & Mare Turf (Gr1) en 2021 avec Loves Only You (Deep Impact). Il a voyagé, venant découvrir les courses françaises quelques semaines en 2012 et passant un peu de temps en 2018 chez Roger Varian. D’une grande impassibilité, il analyse : « Je pense que le tournant de ma carrière a été mon passage en France en 2012. Grâce à cela, j’ai pu ensuite monter l’Arc. Cette expérience a changé beaucoup de choses, j’ai beaucoup appris. Tout le monde sait désormais que le niveau des chevaux japonais est élevé. Ils courent beaucoup à l’international et il est important pour les jockeys locaux de se déplacer aussi avec eux. »

Titleholder dans le grand bain

Des quatre concurrents japonais, Titleholder (Duramente) est le seul à n’avoir pas couru en France. Dimanche, ce sera une grande découverte pour le pensionnaire de Toru Kurita. Pris en 126, c’est le meilleur cheval de la course aux ratings. Mais un vrai saut dans l’inconnu l’attend. Toru Kurita a analysé : « Il a beaucoup progressé cette année, mentalement et physiquement, ce qui explique ses performances [invaincu dont le Tenno Sho Printemps sur 3.200m et le Takarazuka Kinen en un temps record sur 2.200m, ndlr]. Son propriétaire souhaitait aller directement vers l’Arc et j’étais d’accord. Pour nous, courir une des préparatoires était risqué : les courses sont plus espacées au Japon. Après le Takarazuka Kinen [fin juin, ndlr], il a eu une bonne période de repos en vue de reprendre sa préparation. Aujourd’hui, il a travaillé sur 2.000m en partant derrière deux chevaux de Satoshi Kobayashi : l’idée était d’accélérer en progression et de le laisser finir. Je suis satisfait. Il est difficile de dire s’il est à 100 % comme dans le Takarazuka Kinen, car l’entraînement n’est pas le même ici, ce ne sont pas les mêmes pistes, le terrain est souple. Mais je le trouve de mieux en mieux semaine après semaine. »

Titleholder sera monté par Kazuo Yokoyama, venu découvrir Longchamp le 15 septembre. Il n’a pas pu s’illustrer mais l’expérience a été précieuse… même si elle lui a aussi coûté une journée de travail puisqu’il n’a pas pu monter au Japon le 18 septembre, son avion étant bloqué par des grèves ! De tous les jockeys japonais en selle dimanche dans l’Arc, il est le rookie, lui qui est âgé de 29 ans : « Si on m’avait dit, il y a deux ou trois ans, que je serais au départ de l’Arc, je n’y aurais cru ! Ce matin, le terrain était assez lourd et je trouve qu’il s’en est bien sorti : ceci étant dit, ce sera encore autre chose dimanche. La force de Titleholder est qu’il sort très vite des boîtes. Mon rôle sera de le mettre dans son rythme, je m’adapterai à lui. Suite à mon passage à Longchamp, j’ai beaucoup parlé une fois de retour au Japon, notamment avec Takuya Ono qui revient de plusieurs semaines en France. Pour moi, ce fut une grande expérience, j’ai retenu beaucoup de choses et je remercie ceux qui ont rendu cela possible. » Kazuo Yokoyama a fait rire beaucoup de monde ensuite, lorsqu’on lui a demandé s’il avait un rituel avant une grande course : « Je nettoie ma chambre ! » Vous pouvez l’inviter chez vous sans crainte à la veille d’un Gr1 !

Lemaire et Take, bons copains !

Christophe Lemaire et Yutaka Take ont suivi. Le premier va monter Stay Foolish (Stay Gold) dimanche et était en selle pour le galop mercredi matin. Yutaka Take a suivi le travail de Do Deuce (Heart’s Cry) depuis le bord de piste. Les deux poids lourds des courses japonaises – 23 titres de champion jockey au Japon cumulés – sont aussi deux bons amis, et cela se ressent ! Par exemple, lorsqu’on demande à Yutaka Take ce qu’il pense de monter l’Arc face à son ami et rival Christophe Lemaire, il ne peut s’empêcher d’être un peu taquin : « Surtout, qu’il ne me gêne pas (rires) ! Plus sérieusement, j’ai un grand respect envers Christophe, c’est un ami et je suis heureux de participer à l’Arc avec lui. » Christophe Lemaire répond : « J’essaierai de ne pas le gêner mais ce serait bien qu’il en fasse de même (rires) ! Yutaka, par sa carrière et sa personnalité, est un modèle à suivre. J’ai été très bien accueilli lorsque je suis venu au Japon, notamment par Yutaka. J’ai un respect total pour lui, nous sommes amis en dehors des courses et rivaux sur la piste… Mais il est toujours mieux de monter face à des amis et d’avoir pour ses adversaires un respect mutuel. »

Yutaka Take a énormément fait pour les courses japonaises, emmenant son pays avec lui dans son rêve d’Arc. Celui qui est une légende vivante dans son pays commente : « Gagner l’Arc est un rêve, un objectif. Je l’ai toujours dit. C’est en partie pour cela que je continue ma carrière de jockey : c’est une grande motivation. » Christophe Lemaire, de son côté, est devenu un grand ambassadeur des courses dans le monde, étant désormais de quasiment tous les voyages avec les concurrents japonais, donnant des dizaines d’interviews par jour pour faire la promotion de son sport, et allant même jusqu’à se diversifier dans la mode avec sa marque de vêtements CL by C. Lemaire, qui mélange univers du streetwear et des courses. Pourtant, il n’a pas encore pris son ami Yutaka Take comme égérie – l’idée faisait bien sourire le Japonais –, mais cela ne saurait tarder ! « Il fallait une identité pour cette marque et donc, pour le moment, c’est la mienne ! Mais j’ai contacté Yutaka et nous devrions faire une vidéo promotionnelle ensemble dans le futur. Je crois que chaque sport a besoin d’ambassadeurs, Yutaka en a été un formidable. J’essaye d’apporter un petit plus avec cette marque. »

Do Deuce après le Niel

Gagnant du Derby japonais (Gr1), Do Deuce a travaillé seul sur les Aigles, pour ce qui était un galop léger. Yutaka Take est revenu sur la quatrième place du poulain dans le Qatar Prix Niel (Gr2) où, monté très patiemment, il est venu comme pour les manger tout cru avant de plafonner à 200m : « Pour moi, c’était une bonne course. Il était un peu fatigué pour finir donc il s’est arrêté mais ce n’est pas inquiétant. C’était une préparatoire. Aujourd’hui, il a bien travaillé, j’ai trouvé qu’il avait de belles foulées. Il a changé physiquement et progresse. J’ai eu la chance de monter de très bons chevaux dans ma carrière et il en fait partie. »

Yasuo Tomomichi est arrivé en conférence après les deux jockeys. Son plan se déroule comme il le souhaite : « Son expérience à Longchamp est importante. Depuis, il a perdu du poids et j’en suis satisfait. Il a fait un travail la semaine dernière avec Yutaka en selle, comme nous le faisons d’habitude au Japon, à quinze jours d’une course. Cette semaine, l’idée est de ne pas lui donner d’entraînement dur et de le préserver. Je crois qu’il est bien prêt. J’étais venu courir l’Arc il y a six ans avec Makahiki, j’ai appris de cette expérience. Nous avons utilisé toutes les pistes à disposition à Chantilly. Mon entraînement a progressé, la qualité de mes chevaux aussi. J’attends beaucoup de la course de dimanche. »

Yoshito Yahagi attend sa surprise !

Le dernier point presse était celui de Yoshito Yahagi, entraîneur de Stay Foolish. Lorsque nous le croisons sur la piste le matin, il est "customisé" de la casquette à la veste avec les noms de ses chevaux. L’entraîneur revient de Keeneland, où il a fait quelques emplettes – il avait acheté deux lots à Arqana en août, dont le propre frère de Sottsass (Siyouni) – et il nous explique qu’il se rendra à Tattersalls dans la foulée de l’Arc. Lorsqu’il se présente à la conférence, il s’est changé : veste, chemise, chapeau – toujours ! – et lunettes fumées.

Stay Foolish a travaillé avec un leader, botte à botte. Son entraîneur n’y va pas par quatre chemins : « Il travaille mal le matin et ne fait pas ce qu’on lui demande ! Mais il nous réserve toujours des bonnes surprises en course et j’attends celle de dimanche ! Aujourd’hui, le galop n’était pas poussé et il ne soufflait pas. Quand il a couru le Grand Prix de Deauville, il n’était qu’à 60 %. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps et je trouve qu’il a bien progressé. L’écart de cinq semaines avec l’Arc était mieux, selon moi, que les trois semaines du Foy. Il est battu à Deauville, oui, mais il a mené, le gagnant était derrière lui, et c’était une préparatoire. Il est plutôt petit mais il a l’air bien en France. C’est un Stay Gold [qui était difficile et avait la réputation de donner des chevaux avec leur caractère, Orfèvre en étant le meilleur exemple, ndlr] et je crois qu’il est mieux ici qu’au Japon, sur le centre de Ritto, où il y a beaucoup de passage. Il est plus détendu à l’étranger et a d’ailleurs gagné à Dubaï [la Dubai Gold Cup, ndlr] et en Arabie Saoudite [Red Sea Turf Handicap Gr3, ndlr]. J’avais pensé à courir la Melbourne Cup mais le voyage est trop difficile actuellement. Et Teruya Yoshida m’a conseillé de courir l’Arc, me disant qu’il fallait un cheval ayant de la force pour une telle épreuve. C’était un bon conseil et me voilà ! »

Christophe Lemaire a de son côté dit : « Difficile de dire s’il s’adaptera au terrain, mais on dit que les Stay Gold y arrivent [Orfèvre et Nakayama Festa ont pris les deuxièmes places de l’Arc dans ces conditions, ndlr]. Il a un profil particulier, devenant très bon en vieillissant et avec l’allongement des distances. Intrinsèquement, il n’est pas le meilleur des quatre japonais au départ mais il a pour lui son expérience. J’étais content de son action et de sa tonicité ce matin, équivalentes à ce que j’avais vu en Arabie Saoudite. »