Jacques Ortet : « Les courses servent aussi à se faire plaisir ! »

Courses / 28.11.2022

Jacques Ortet : « Les courses servent aussi à se faire plaisir ! »

Par Christopher Galmiche

Jacques Ortet a choisi de tirer sa révérence après avoir sellé son dernier partant, samedi, à Mont-de-Marsan. L’entraîneur palois nous a accordé un long entretien, dimanche soir. Il y est question de Christophe Pieux, de la famille Vuillard, d’Or Jack ou encore de la révolution des Œillets…

JDG. – Allez-vous rester dans le microcosme hippique afin de faire de l’élevage ou être propriétaire ?

Jacques Ortet. – J’ai gardé des parts d’anciens pensionnaires sur lesquels j’étais en association. Il y en a trois chez Arnaud Chaillé-Chaillé, un chez David Morisson et un autre chez Jonathan Plouganou. Évidemment, je garderai quelques chevaux. En revanche, je ne ferai pas d’élevage. Ce n’est pas mon truc.

Avec combien de victoires avez-vous terminé votre carrière d’entraîneur ?

Un peu plus de 3.400 je pense. Mais je n’ai jamais regardé en arrière. Ce n’est pas quelque chose que j’apprécie. D’ailleurs, les gens sont surpris lorsqu’ils viennent chez moi. Il n’y a pas de photos, seulement les quatre Chevaux d’or. Le reste est dans des cartons (rires).

Remporter les Chevaux d’or a dû représenter un aboutissement, en étant basé en province…

Effectivement. À l’époque, c’était toujours les entraîneurs parisiens qui gagnaient ce trophée. Lorsque j’ai commencé, aucun entraîneur provincial ne l’avait décroché. J’ai été l’un des premiers à aller courir à Auteuil régulièrement. À mes débuts, il existait réellement un fossé Paris-province, et dès qu’un entraîneur avait dans ses boxes un bon cheval en province, ses propriétaires le mettaient à Paris.

Quelle était votre méthode d’entraînement ?

Ma méthode, c’était celle de mon patron, Jean Couétil. J’ai toujours travaillé à la carte pour chaque cheval, sans les mettre tous dans le même moule. En fait, toutes les méthodes sont bonnes… du moment que l’on gagne des courses !

Remontons le passé : comment êtes-vous arrivé dans le monde des courses ?

J’y suis arrivé par le plus grand des hasards. J’ai commencé par la corrida à cheval. Je toréais à cheval. Je devais partir au Portugal chez le grand maître de la corrida à cheval, Oliveira, mais il y a eu la révolution des Œillets. Il ne pouvait plus me prendre. Mon père était très ami avec Jacques Lhomme qui a eu beaucoup de chevaux de cross chez Jean Dasque. Il souhaitait que je reprenne son entreprise d’électricité et je ne voulais pas. Jacques Lhomme lui a dit de m’envoyer chez un de ses amis, Jean Couétil. Il a dit à mon père : « Tu vas voir, il va vite revenir ! » Mais c’est l’effet inverse qui s’est produit (rires). Je n’ai travaillé que chez Jean Couétil avant de m’installer à mon compte.

Au début des années 80, vous avez donc commencé à entraîner. Directement à Pau ?

Je me suis installé directement à Pau parce que Jean Couétil a arrêté. Il était très ami avec François Boutin et il m’avait proposé de rentrer chez ce dernier comme premier garçon. Mais cela ne m’intéressait pas. J’ai donc commencé à entraîner avec quatre chevaux. À l’époque, il n’y avait pas de problème de transport.

Avec Oblat, lauréat du Prix Ferdinand Dufaure (Gr1) 1983, puis du Grand Prix de Pau (Gr3) 1986, vous avez rapidement connu la réussite à haut niveau. Ensuite, vous avez entraîné d’autres champions comme Or Jack, Frappeuse, Line Marine, Sleeping Jack, Alarm Call, Magnus… Si vous deviez détacher un meilleur souvenir, quel serait-il ?

Je ne peux pas affirmer que j’ai un souvenir meilleur qu’un autre. Toutes les bonnes courses que j’ai gagnées sont de très beaux souvenirs mais je ne peux pas en détacher une plus qu’une autre. J’ai beaucoup apprécié mes succès dans le Grand Prix de Pau (Gr3) ou les Gran Premio di Merano (Gr1), c’est vrai ! Plus que d’autres grandes victoires. Évidemment, j’ai aimé mon succès dans le Grand Steeple de Paris (Gr1) avec Sleeping Jack. J’ai aussi d’excellents souvenirs avec Or Jack. Il n’a pas été mon meilleur cheval, mais c’était mon cheval de cœur. Le meilleur que j’aie entraîné, en qualité pure, c’était Line Marine !

Revenons sur Or Jack. C’était un cheval exceptionnel, qui a enlevé le Grand Steeple d’Enghien, plusieurs fois ceux de Milan et Merano, la Grande Course de Haies de Merano, le Grand Prix de Pau, et a été battu de peu dans le Grand Steeple de Paris…

C’était effectivement un cheval extraordinaire. Lorsqu’il a couru le Grand Steeple de Paris, étant battu par Vieux Beaufai, c’est la seule fois où j’ai vu Christophe [Pieux, jockey d’Or Jack, ndlr] pleurer en rentrant d’une course. Or Jack n’avait pas vu Auteuil depuis six ans et il découvrait la piste extérieure. Il a terminé deuxième et c’est un peu mon regret. D’autant que nous nous sommes fait battre sur le poteau. Des chevaux comme Or Jack, on n’en trouve pas tous les jours. C’était un cheval très attachant, il a fait une carrière extraordinaire. Il était compliqué, très tendu. Il avait beaucoup de force et voulait être le patron, comme en course. Je me rappelle la première fois où nous l’avons couru à Merano… Il avait gagné le Grand Steeple de Milan (Gr1), mais c’était sur un parcours avec de grandes lignes. À Merano, c’est plutôt un cross si on veut comparer. Christophe me disait : « Ça ne va pas le faire… » Je lui ai répondu : « Monte la course comme un cross ! » Et le cheval a gagné facilement.

Christophe Pieux n’était d’ailleurs pas un novice en cross. Vous lui aviez fait monter Line Lawyer dans le Grand Cross de Pau 1997 avec laquelle vous vous étiez imposés…

Christophe montait très bien en cross. Mais au fur et à mesure que mon effectif grandissait, je ne souhaitais plus qu’il monte en cross, discipline où le risque est plus grand. Pascal Corsi, qui devait monter Line Lawyer, est tombé la course précédant le Grand Cross. Je n’avais pas de jockey pour la jument. J’ai demandé à Christophe de la monter, mais il m’a répondu qu’il ne connaissait pas le parcours et qu’il n’avait pas participé à un cross depuis longtemps. Je lui ai répondu : « Ne t’occupes pas, tu suis jusqu’au passage de route et ensuite tu viens finir ! » C’est ce que Christophe a fait et Line Lawyer s’est imposée aisément.

Comment votre association avec Christophe Pieux a-t-elle débuté ?

Avec Christophe, nous nous sommes toujours très bien entendus. C’est un extraterrestre. Selon moi, du meilleur au moins bon jockey d’obstacle, il faut tous les respecter car c’est un métier si compliqué… Mais Christophe sortait de l’ordinaire. On ne se parlait même pas. Il connaissait les chevaux et lorsqu’on perdait une course, on se regardait et ça suffisait. Il est rentré chez moi à 18 ans. Mon écurie commençait à grandir, mais je n’avais pas de jockey maison. J’avais un pilote du nom de Steve-Patrick Haes. Il était très ami avec Christophe mais, un jour, il est tombé à Castéra-Verduzan. Christophe l’a remplacé pour la course suivante et c’est la première fois que je l’ai fait monter. Je l’avais regardé monter précédemment. Ce jour-là, Christophe avait terminé deuxième en montant une belle course. Suite à cela, il est rentré à la maison et notre association a duré 18 ans.

Remporter le Grand Steeple-Chase de Paris avec Christophe grâce à Sleeping Jack en 2005, ça devait être quelque chose !

Évidemment ! C’était une grande émotion parce que Christophe a eu du mal à le gagner et c’était sa première victoire dans l’épreuve. Quand Sleeping Jack s’est imposé, nous étions tous les deux fous de joie d'être victorieux.

Avec la famille Vuillard, vous avez formé une belle association et tout le monde a en tête les succès de leurs élèves, les "Line" pour les femelles et les "Jack" pour les mâles et hongres, sous votre entraînement. De quelle manière votre collaboration a-t-elle débuté ?

J’avais de bons résultats et Georges Vuillard m’a appelé. Il m’a demandé si je ne voulais pas prendre une pouliche. Il a monté son élevage et, en 25 ans, il a quand même réussi à sortir deux gagnants de Grand Steeple [Line Marine et Sleeping Jack, ndlr]. Peu de personnes arrivent à une telle performance. Georges Vuillard était un grand passionné d’élevage. Nous nous sommes bien entendus. Il est parti de chez moi à un moment, mais c’était un peu de ma faute. Puis il est revenu.

Y a-t-il eu d’autres rencontres, de propriétaires notamment, qui vous ont marqué ?

J’ai eu des propriétaires assez extraordinaires. Jacques Delvert, madame Bryant, qui était fantastique, monsieur Batz de l’écurie Formen, ou encore Naji Pharaon. Ce sont des gens difficiles à retrouver. Nous avons vécu de beaux moments ensemble.

Outre l’Italie, vous avez été l’un des rares entraîneurs à courir en obstacle au Japon…

Nous avons couru trois fois le Nakayama Grand Jump (Gr1), mais je n’avais pas les chevaux pour cela. Nous avions couru notamment avec Alarm Call, qui aurait pu le faire. Il avait terminé sixième avec Christophe [Pieux, ndlr] qui avait tenu à tout prix à le monter au Japon. Mais le poids était de 63,5 kilos. Il avait fait un régime terrible. Lorsqu’il s’était mis en selle, il ne tenait pas debout. Nous sommes passés sous la piste et dans le tunnel avant la course, je lui ai donné des sucres pour qu’il tienne. Mais il n’a pas vu la course… Le cheval a terminé sixième.

Ce n’était pas aisé de courir là-bas car cette épreuve ressemble plus à une course plate avec des obstacles à traverser. Quelles sont les qualités requises pour bien courir dans le Nakayama Grand Jump ?

Or Jack avait été sélectionné pour participer à cette épreuve, mais je n’avais pas pu le courir car il était positif à la piroplasmose. Je pense qu’il aurait pu gagner car il faut des chevaux qui vont devant et sautent vite. On peut le faire, mais il faut un très bon cheval de haies et ensuite, vous le dressez sur le steeple. Il n’y a rien à sauter. Ce sont des "verts".

Vous avez aussi couru en Angleterre…

J’ai couru le Grand National de Liverpool (Gr3) avec Empereur River. Il était monté par le docteur Patrick Pailhes. Nous y allions sans la moindre prétention. Empereur River était un très bon cheval de cross. Il avait fait un tour et demi, ce qui est plutôt bien, à Aintree. En faisant le tour de la piste à pied avec le docteur, en rigolant, je lui avais dit : « Tu vois, les tribunes, elles sont là. Alors débrouille-toi pour faire un tour, que l’on te voie passer et après tu l’arrêtes ! » Nous n’avions pas de chance, mais nous nous sommes fait plaisir. Cela sert à cela aussi les courses : à se faire plaisir !